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Poésies complètes, 1914· Impressions et souvenirs· Ailleurs

Matelots

Charles Le Goffic· quatrains, octosyllabes surtout, 114 vers

À Jean des Cognets.

[C’est sur un vieux cahier‖ d’école déchiréQue j’ai trouvé cet âpre‖ et lourd miserere,Confession d’un cœur‖ défaillant sous la honte.L’auteur — paix à sa cendre !‖ — habitait Roscané.Je ne sais ni son nom,‖ ni s’il fut pardonné,Ni comment, au milieu‖ des chutes qu’il raconte,Son cœur, son faible cœur‖ de Celte et de marin,Oublieux de la douce femme‖ au front sereinQui l’attendait, filant‖ sa laine à la chandelle,Pouvait, en la trompant,‖ se croire encor fidèle.

I

Tout corrodés d’affreux genièvresEt gardant sur leurs matelas,Dans le pli tourmenté des lèvres,Un sourire idiot et las,

On voit au Havre, dans les bougesDu triste quartier Saint-François,Des matelots aux faces rougesQui sont couchés les bras en croix.

Pauvres gens qui n’ont pas d’histoire,Pas même de foyer souvent,Dont la vie est un purgatoireDans l’embrun, la houle et le vent !

Comment, au sortir de ces geôles,Eussent-ils pu, seuls, sans appui,Flageolant sur leurs jambes molles,Parer les pièges de la nuit ?

Soutiers, chauffeurs, que la consigneBloquait depuis six mois à bord,Tels arrivaient en droite ligneD’Iquique ou de la Corne d’or ;

Barbes fauves, prunelles claires.Couleur des fiords trop contemplés,D’autres, vieux baleiniers polaires,Débarquaient d’ultimes Thulés ;

Et d’autres, au masque de lie.Émergeaient de l’enfer banquais…Ah ! ce vent, ce vent de folieQui souffle ici le long des quais !…

Des filles rôdaient sur les berges ;L’air était lourd d’acres senteurs ;Aux devantures des aubergesFlambaient les alcools tentateurs.

Et ce fut la grande bordée,La ronde ivre qui chaque soir,Avec des cris de possédée,Roule de comptoir en comptoir,

Jusqu’à l’heure tardive où l’aubeMonte, virginale et sans bruit,Essuyer aux pans de sa robeLe front profané de la nuit…

II

J’aurais beau dire le contraire,Chère femme aux yeux indulgents,Tu sens bien que je suis leur frèreMalgré tout, à ces pauvres gens.

J’ai comme eux sur des mers amies,En de nonchalants Hellesponts,Connu les longues accalmies,Les sommeils lourds des entreponts ;

Les mêmes vents gonflaient mes voilesDu même souffle âpre ou joyeuxEt la paix blanche des étoilesCoulait pareille dans mes yeux…

Et voilà que l’on criait : « Terre ! »Voilà qu’à ce cri fascinantSortaient tout à coup du mystèreLes villes chaudes du Ponant :

Le Havre plein de bruits d’enclumes,Nantes d’odeurs de caroubiers,Et Brest, la Suburre des brumes,Pâmée aux bras de ses gabiers.

Elles se levaient frissonnantesSur l’eau morne de mon ennui.Était-ce au Havre, à Brest, à Nantes ?Ailleurs où là, c’était la nuit…

Et, sous l’or de ta toison fauve,Immobile comme un bouddha,je t’évoque au fond d’une alcôve,Monstrueuse et blanche Amanda ;

D’autres, d’autres, des faces peintes,Hâves et dont l’œil charbonnaitParmi les chopes et les pintesDe quelque ignoble estaminet ;

Tout un tas de chairs anonymes,Brunes, rousses, les seins pendants,Des yeux où stagnaient de vieux crimes,Des nez ous’ qu’il pleuvait dedans…

Ô dérisoire litanie !Et comment croiras-tu jamais,Toi la sage, toi la bénie,Chère femme, que je t’aimais ?

Ne me dis pas que je blasphèmeEt tourne tes yeux vers les flots :Je t’aimais, hélas ! comme on aimeChez mes frères les matelots…

III

J’ai jeté l’ancre dans ta rade,Sagesse, Paix, Sérénité.Accueille-le, ce cœur nomade,Que les courants t’ont rapporté.

Ce n’est plus la folle gabareQui dansait sur les flots légers,Avec l’Espérance à sa barreEt mes vingt ans pour passagers.

Sa voile en loque où le vent gronde,Ses flancs meurtris par tant d’écueilsDisent assez aux yeux du mondeLa défaite de ses orgueils.

Mais la rade est profonde et sûreOù s’est ancré le vieux pontonEt, pour étancher sa blessure,Voici le soir, le soir breton,

Le soir qui se penche à sa poupe,Inspecte son flanc démoliEt le calfate avec l’étoupe,La grise étoupe de l’oubli…

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
1(aabaabccdd) 26(abab)
Mètre
Octosyllabes surtout (104 de 8, 10 de 12)· profil 8, 6=6
Strophes
26 quatrains, 1 dizain
Mots à la rime
a déchiré / miserere masculine, classiqueb honte / raconte féminine, classiquec Roscané / pardonné masculine, classiqued marin / serein masculine, classiquee chandelle / fidèle féminine, classiquea genièvres / lèvres féminine, classiqueb matelas / las masculine, classiquea bouges / rouges féminine, classiqueb Saint-François / croix masculine, classiquea d’histoire / purgatoire féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquea geôles / molles féminine, classiqueb appui / nuit masculine, équivalentea consigne / ligne féminine, non classiqueb bord / d’or masculine, classiquea claires / polaires féminine, non classiqueb contemplés / Thulés masculine, classiquea lie / folie féminine, classiqueb banquais / quais masculine, classiquea berges / auberges féminine, classiqueb senteurs / tentateurs masculine, classiquea bordée / possédée féminine, classiqueb soir / comptoir masculine, classiquea l’aube / robe féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea contraire / frère féminine, équivalenteb indulgents / gens masculine, classiquea amies / accalmies féminine, classiqueb Hellesponts / entreponts masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea Terre / mystère féminine, classiqueb fascinant / Ponant masculine, classiquea d’enclumes / brumes féminine, classiqueb caroubiers / gabiers masculine, classiquea frissonnantes / Nantes féminine, classiqueb ennui / nuit masculine, classiquea fauve / alcôve féminine, classiqueb bouddha / Amanda masculine, non classiquea peintes / pintes féminine, classiqueb charbonnait / estaminet masculine, classiquea anonymes / crimes féminine, classiqueb pendants / dedans masculine, classiquea litanie / bénie féminine, classiqueb jamais / t’aimais masculine, classiquea blasphème / aime féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea rade / nomade féminine, classiqueb Sérénité / rapporté masculine, classiquea gabare / barre féminine, classiqueb légers / passagers masculine, classiquea gronde / monde féminine, classiqueb d’écueils / orgueils masculine, classiquea sûre / blessure féminine, classiqueb ponton / breton masculine, classiquea poupe / l’étoupe féminine, classiqueb démoli / l’oubli masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources