Poésies complètes, 1914· Impressions et souvenirs· En Bretagne
Rûn-Rouz
À Édouard Beaufils.
On raconte qu’à Rome,‖ au temps de Léon dix,Treize cents ans après‖ que la fille de Claude,Julia, comparable aux lys,Eut sous un marbre blanc‖ clos ses yeux d’émeraude,La pioche par hasard‖ découvrit son tombeau,Et nul corps virginal‖ n’apparut aussi beau.Si clair était son teint‖ qu’on l’eût dite endormie.Sa bouche allait s’ouvrir,‖ ses bras se décroiser,Et la mystérieuse‖ et charmante momiePour renaître semblait‖ n’attendre qu’un baiser…Rûn-Rouz, mélancolique‖ et sauvage domaine,Ma jeunesse, pareille‖ à la vierge romaine,Déclôt ses yeux fanés‖ et renaît lentementA ton nom triste et doux‖ comme un roucoulement.Elle aussi semblait morte‖ et n’était qu’endormie.Vois : la pourpre reflue‖ à sa lèvre blêmie.Il a suffi qu’un soir‖ ton nom fût prononcéPour qu’elle se levât‖ du fond de mon passéDans sa grâce ondoyante‖ et pensive de Celte,Avec ses cheveux blonds,‖ ses yeux verts, son cou svelteEt ce rythme léger,‖ ce verbe sobre et clair.Qu’un gondolier perdu‖ sur les rives du GuerLui transmit autrefois‖ de Fiume ou de Ravennes,Mêlés au sang latin‖ qui coulait dans ses veines…Elle approche, et son cœur‖ bat plus fort sous sa mainAux effluves d’amour‖ qui montent du chemin.Bien des ans ont passé,‖ bien des nuits, bien des aubes,Et l’ardent souvenir‖ parfume encor ses robes.C’est que rien n’a changé :‖ paysage, horizon,Gens et choses, autour‖ de toi, chère maison,Tout a gardé sa grâce‖ austère et primitive.Voici tes humbles murs‖ quadrillés de chaux vive,Le puits et l’échalier,‖ le balcon sous l’auvent,Et la grêle saulaie‖ au feuillage mouvantEt, dans l’étroit courtil‖ cerné d’épines blanches,Les paresseux asters‖ et les souples pervenches.O sapins que j’ai vu‖ planter, est-ce bien vous ?Est-ce vous, Landrellec,‖ Guern, Roc’h-Pic, Coztankous,Vieux noms tout imprégnés‖ d’une saveur bretonne ?…Landiers que vêtaient d’or‖ les fuseaux de l’automneEt que poudrait d’argent‖ la houppe des avrils,Roseaux qui palpitiez‖ au vent comme des cils,Stellaire qui frangeais,‖ dans un pli de la dune,La mare où les troupeaux‖ viennent boire à la brune,Tels je vous ai quittés‖ et tels je vous revois :C’est bien vous, c’est bien vous,‖ vieux amis d’autrefois !Un air plus vif déjà‖ fouette mon épiderme.De l’est à l’ouest, la mer‖ est là qui vous enfermeDans un cercle éternel‖ de sourds gémissements ;Mais sa plainte, où des glas‖ sanglotent par moments,Nostalgiques appels‖ des cités sous-marines,Dont l’écho retentit‖ au fond de nos poitrinesEt fait pleurer en nous‖ des morts mystérieux,Sa plainte, sous le vide‖ exaspérant des cieux,Peut s’enfler : de tiédeur‖ et d’ombre enveloppée,Elle expire à vos bords‖ en vague mélopée…Amis, je veux vieillir‖ et mourir parmi vous.L’hiver même et ses dards‖ cruels me seront doux,Si je puis abriter‖ ici mon dernier songe.Gloire, fortune, honneurs,‖ beaux oiseaux de mensonge,Dont la quête stérile‖ a déçu maint chasseur !Seule, tu ne mens pas,‖ Nature aux yeux de sœur…Ô véridique,‖ ô salutaire, ô consolante,Par tes soins s’élabore‖ un baume en chaque plante.Et n’es-tu pas aussi‖ celle de qui les doigtsGuidaient sur leurs pipeaux‖ les chevriers andois ?D’un Tityre breton‖ me prêtant l’âme heureuse,Tandis que je ferai‖ chanter l’avoine creuse,Déroule sur le plan‖ large et pur de mes versLe souple enchaînement‖ des lois de l’univers ;Exalte au fond des soirs‖ les feux des écobues ;Dis les poulains cabrés‖ et les chèvres barbues ;Ramène les troupeaux‖ des pâtis où descendLe crépuscule d’or,‖ d’améthyste et de sang ;Sur les routes du ciel,‖ d’escales en escales,Rappelle au clocher blanc‖ des légendes pascalesLes angélus bénits‖ par l’Anneau du Pêcheur ;Verse en nous ta bonté,‖ ton calme, ta fraîcheurEt, de tout vain désir‖ afin qu’elle s’abstienne,Accorde notre vie‖ au rythme de la tienne.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 2[abab] 36[aa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (79 de 12, 1 de 8)· profil 6=6
- Mots à la rime
- a dix / lys masculine, classiqueb Claude / d’émeraude féminine, classiquec tombeau / beau masculine, classiqued endormie / momie féminine, classiquee décroiser / baiser masculine, classiquef domaine / romaine féminine, classiqueg lentement / roucoulement masculine, classiqueh qu’endormie / blêmie féminine, classiquei prononcé / passé masculine, classiquej Celte / svelte féminine, classiquek clair / Guer masculine, classiquel Ravennes / veines féminine, classiquem main / chemin masculine, classiquen aubes / robes féminine, classiqueo horizon / maison masculine, équivalentep primitive / vive féminine, classiqueq l’auvent / mouvant masculine, classiquer blanches / pervenches féminine, classiques vous / Coztankous masculine, classiquet bretonne / l’automne féminine, classiqueu avrils / cils masculine, classiquev dune / brune féminine, classiquew revois / d’autrefois masculine, classiquex épiderme / enferme féminine, classiquey gémissements / moments masculine, classiquez sous-marines / poitrines féminine, classiquea mystérieux / cieux masculine, classiqueb enveloppée / mélopée féminine, classiquec vous / doux masculine, classiqued songe / mensonge féminine, classiquee chasseur / sœur masculine, classiquef consolante / plante féminine, classiqueg doigts / andois masculine, classiqueh heureuse / creuse féminine, classiquei vers / l’univers masculine, classiquej écobues / barbues féminine, classiquek descend / sang masculine, classiquel escales / pascales féminine, non classiquem Pêcheur / fraîcheur masculine, classiquen s’abstienne / tienne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources