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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies complètes, 1914· Le bois dormant· Petits poèmes

Noël à bord

(RÉCIT DU CAPITAINE)

Charles Le Goffic· 15 sizains, alexandrins surtout, 90 vers

À Gustave Larroumel.

Nous avions relâché‖ la veille à Ploumanacʼh.Aucun de nous n’avait‖ consulté l’almanachEt nous ne savions pas‖ que Noël était proche.Il ventait doux. Le ciel‖ était comme un jardin,Tant il y fleurissait‖ d’étoiles, quand soudainLa Jeanne-Estève alla‖ donner contre une roche.

Mais, au lieu de s’ouvrir‖ en deux, notre bateauDemeura là‖ comme pressé dans un étau,Sans pouvoir avancer‖ ni reculer d’un pouce.La brume à ce moment‖ couvrit tout. Il semblaitQue nous étions cernés‖ dans une mer de lait,D’où montait une plainte douce…

Une plainte confuse‖ et vague, un chant lointainQui tremblait sur la mer‖ du côté de Plestin,Comme exhalé de mille‖ bouches clandestines.Il approchait avec‖ la brume et le jusant,Si bien qu’on y pouvait‖ distinguer à présentDes mots bretons, mêlés‖ de syllabes latines.

Pour être franc,‖ je n’étais pas très rassuré :Le vieil Eno criait‖ déjà MiserereEt jurait de ne plus‖ s’attarder aux auberges.Stanis, pauvre innocent,‖ riait d’un rire amer,Et soudain le brouillard‖ disparut, et la merFut pleine de clartés de cierges.

Il en naissait, il en‖ surgissait de partout !Comme on voit sur les blés‖ les abeilles en août,Leurs feux pâles dansaient‖ à la pointe des lames.Ils rayaient l’ombre avec‖ des vols brusques d’oiseaux.Et, tandis que leurs bonds‖ se croisaient sur les eaux,On entendait grossir‖ la prière des Âmes.

Car c’étaient des noyés‖ qui s’en venaient ainsiVers la ville à qui Dieu‖ dénia sa merci,Ker-Is, dont bruissaient‖ les cloches sous-marines.Trente évêques les précédaient‖ en chapes d’or,Chantant l’Ecce Deus‖ et le Confiteor,Les mains en croix sur leurs poitrines.

Ils passèrent si près‖ du bord qu’en nous penchantNous aurions pu saisir‖ chaque mot de leur chant.Hâves, un cierge au poing,‖ le front dans des cagoules,Les noyés se serraient‖ derrière eux, en troupeau,Et les frocs goémoneux‖ qui claquaient sur leur peauAvaient trempé sept ans‖ dans l’écume des houles.

Ils levaient tristement‖ sur nous leurs yeux sans fond,Leurs yeux troubles, pareils‖ à la neige qui fond,Et passaient, marmonnant‖ d’étranges litanies.Ils disaient : « Bienheureux,‖ quand le Sauveur est né,Ceux à qui, sur le gouffre‖ amer, fut épargnéL’effroi des lentes agonies !

« Voici la radieuse‖ et liliale nuit !Ô vivants fortunés‖ qu’une étoile conduit,C’est pour vous que l’on a‖ dressé la sainte tableEt que luit sur l’autel‖ le mystique ostensoir.Venez, accourez tous‖ par les chemins du soirVers le royal Jésus‖ couché dans son étable.

« Il est là. Ses beaux yeux,‖ sous ses cheveux bouclés,Sont comme des bleuets‖ éclos parmi les blés.Entre ses frêles bras‖ pourrait tenir le monde.O vivants fortunés‖ qu’une étoile conduit,Voici la radieuse‖ et liliale nuit,La nuit en miracles féconde !

« Mais nous qui n’avons plus‖ que nos yeux pour pleurer,Nous qu’une fois tous les‖ sept ans on voit errerSur l’abîme, perdant‖ notre âme goutte à goutte,Nos prières ne montent pas‖ jusqu’à Jésus,Et maudits sont les flancs‖ dont nous sommes issus,Parce qu’aucune main‖ ne nous versa l’absoute… »

Ils disaient, et nos cœurs‖ s’emplissaient de remords.Ah ! la dure leçon‖ que nous donnaient les morts !C’était l’heure bénie‖ où la terre bretonne,Riant comme une aïeule‖ à l’Enfant nouveau-né,N’est que chansons,‖ de Plouézec à Locminé.Job murmura : « Dieu nous pardonne !

« Dieu nous pardonne ! Un voile‖ était sur notre esprit.Quand l’univers entier‖ dans l’attente du ChristHaletait, comme un corps‖ épuisé par les fièvres,Oh ! l’oubli révoltant !‖ seuls parmi les humains.Nous n’avons pas baissé‖ la tête, joint les mains.Ingrats ! Aucun de nous‖ n’a desserré les lèvres !

« Eno, Stanis, et vous,‖ capitaine, juronsDe faire un grand pavois‖ avec nos avironsEt d’entendre la messe‖ à la prochaine escale.Nous hisserons l’Enfant‖ Jésus sur le pavoisEt nous ferons le tour‖ de l’église trois foisEt trois fois le tour de la cale… »

Et brusquement‖ tout disparut. L’aube avait lui.Le vieil Eno frottait‖ ses yeux et, près de lui,Mes autres matelots‖ semblaient sortir d’un rêve…À trois heures de là‖ nous entrions au port.Le vent est sud-sud-est‖ et je signe au rapport :Pierre Mainguy, patron‖ du sloop la Jeanne-Estève.

Versification

Forme
15 sizains (sizains)
Rimes
15(aabccb)
Mètre
Alexandrins surtout (83 de 12, 7 de 8)· profil 8, 6=6
Strophes
15 sizains
Mots à la rime
a Ploumanacʼh / l’almanach masculine, classiqueb proche / roche féminine, classiquec jardin / soudain masculine, classiquea bateau / étau masculine, classiqueb pouce / douce féminine, classiquec semblait / lait masculine, classiquea lointain / Plestin masculine, classiqueb clandestines / latines féminine, classiquec jusant / présent masculine, classiquea rassuré / Miserere masculine, classiqueb auberges / cierges féminine, classiquec amer / mer masculine, classiquea partout / août masculine, classiqueb lames / Âmes féminine, classiquec d’oiseaux / eaux masculine, classiquea ainsi / merci masculine, classiqueb sous-marines / poitrines féminine, classiquec d’or / Confiteor masculine, classiquea penchant / chant masculine, classiqueb cagoules / houles féminine, classiquec troupeau / peau masculine, classiquea fond masculine, classiqueb litanies / agonies féminine, classiquec né / épargné masculine, classiquea nuit / conduit masculine, classiqueb table / étable féminine, classiquec ostensoir / soir masculine, classiquea bouclés / blés masculine, classiqueb monde / féconde féminine, classiquec conduit / nuit masculine, classiquea pleurer / errer masculine, classiqueb goutte / l’absoute féminine, classiquec Jésus / issus masculine, classiquea remords / morts masculine, classiqueb bretonne / pardonne féminine, classiquec nouveau-né / Locminé masculine, classiquea esprit / Christ masculine, classiqueb fièvres / lèvres féminine, classiquec humains / mains masculine, classiquea jurons / avirons masculine, classiqueb escale / cale féminine, classiquec pavois / fois masculine, classiquea lui masculine, classiqueb rêve / Jeanne-Estève féminine, classiquec port / rapport masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources