Poésies complètes, 1914· Le bois dormant· Épilogue
Prière à Viviane
Quand tu m’es apparue‖ au seuil de mon enfance,Avec tes cheveux d’or‖ et ton geste ingénu,Déesse, il m’eût semblé‖ que c’était une offenseD’effleurer du regard‖ le bout de ton pied nu.
Mais ta voix m’appelait‖ et ta voix est si douceQu’elle apaisa ma crainte‖ et que je te suivis.Ô les âpres sentiers‖ qui couraient dans la brousse !Ô les longs plateaux noirs‖ que nous avons gravis !
Je ne voyais que toi,‖ Déesse. Enfin les astres,Levant leurs pâles feux‖ dans le soir attardé,Éclairèrent au loin‖ un pays de désastresQui sonnait sous nos pas‖ comme un tombeau vidé.
Un grand lac noir dormait‖ au milieu des tourbières,Et dans l’ombre, partout‖ où j’enfonçais mes doigts,C’étaient de lourds granits‖ semblables à des bièresEt des troncs d’arbres morts‖ taillés comme des croix.
Le sol était jonché‖ de corolles flétries :Leur âme frêle‖ agonisait sur les coteaux,Tandis qu’au ras des joncs‖ glissaient dans les prairiesLes tristes oiseaux blancs‖ des ciels occidentaux.
Alors, comme en pleurant‖ je te cherchais dans l’ombre,Une voix grave et tendre‖ et pareille à ta voix,Avec des mots soumis‖ aux volontés du nombre,Agita les rochers,‖ les marais et les bois.
Elle disait : — Pourquoi‖ ces pleurs ? Pourquoi ces transes ?Doux ami, j’étais là ;‖ je n’avais pas bougé.Ne laisse plus tes yeux‖ se prendre aux apparences :C’est mon front seulement‖ dont la forme a changé.
J’étais là. Cette eau noire‖ et ces tristes ravines,Et les bois et les monts‖ et le ciel inclément,Et les pâles regards‖ des étoiles divines,C’est moi toujours, c’est moi‖ quand même, ô mon amant !
Tes yeux ne sont pas faits‖ à ma nouvelle image,Tu ne vois que les deuils‖ dont est chargé mon front,Mais un temps doit venir‖ où tu rendras hommageA la pure beauté‖ qu’ils te révéleront.
— Est-ce vrai ? m’écriai-je.‖ Ô déesse, déesse,Mais quel philtre secret‖ aurait changé soudainLe cristal de tes yeux‖ en un lac de tristesseEt les lys de ta joue‖ en un morne jardin ?
Et comment ton beau front,‖ élargissant sa courbe,Eût-il d’un pôle à l’autre‖ empli le vaste ciel ?Comment ces bois, ces monts,‖ ces rocs, cette âpre tourbeAuraient-ils pu germer‖ de tes hanches de miel ?…
J’attendis ; mais la voix‖ ne devait plus reprendre :Des cloches dans la brume‖ égrenaient leurs glas sourds ;Seules, dans l’infini‖ noyé d’un flot de cendre.Les sept lampes des sœurs‖ d’Hyas brillaient toujours.
Hélas ! J’ai trop dormi‖ sous ces tristes étoiles !J’ai trop aimé ce ciel‖ traversé de longs glas !Depuis que ton beau front‖ m’est apparu sans voiles,Toujours le même rêve‖ habite mes yeux las.
Les pleurs ont tant meurtri‖ mes paupières brûlantes !J’ai tant levé vers toi‖ mes bras appesantis !Tant de nuits ont passé,‖ solitaires et lentes,Depuis l’aube lointaine‖ où nous sommes partis !
Souviens-toi ! La campagne‖ était pleine de brousses…Ah ! si c’est toi vraiment‖ dont les mains m’ont guidé,Donne-moi de mourir‖ en touchant tes mains douces,Les douces mains par qui‖ mon cœur est possédé.
Et si j’ai pris pour toi‖ quelque forme éphémère,Je ne sais quel vain songe‖ élevé sous mes pas,Donne-moi de mourir‖ en gardant ma chimèreEt de t’aimer encor,‖ quand tu ne serais pas !…
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a enfance / offense féminine, classiqueb ingénu / nu masculine, classiquea douce / brousse féminine, classiqueb suivis / gravis masculine, classiquea astres / désastres féminine, classiqueb attardé / vidé masculine, classiquea tourbières / bières féminine, classiqueb doigts / croix masculine, classiquea flétries / prairies féminine, classiqueb coteaux / occidentaux masculine, classiquea l’ombre / nombre féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea transes / apparences féminine, classiqueb bougé / changé masculine, classiquea ravines / divines féminine, classiqueb inclément / amant masculine, classiquea image / hommage féminine, classiqueb front / révéleront masculine, classiquea déesse / tristesse féminine, classiqueb soudain / jardin masculine, classiquea courbe / tourbe féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea reprendre / cendre féminine, classiqueb sourds / toujours masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb glas / las masculine, classiquea brûlantes / lentes féminine, classiqueb appesantis / partis masculine, classiquea brousses / douces féminine, classiqueb guidé / possédé masculine, classiquea éphémère / chimère féminine, classiqueb pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources