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un seul est le mot juste.

Poésies complètes, 1914· Le bois dormant· Épilogue

Le pardon de la reine Anne

Charles Le Goffic· Poème dit par Mlle Delvair, de la Comédie-Française· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 128 vers

Pour les Bretons de Paris.

I

« Mona, Mona, demain‖ c’est l’aube douloureuse ;Demain je m’en irai‖ sur la route poudreuse,Et la lande et l’enclos‖ plein d’ombre et le palus,Qui s’ouvre au vol lassé‖ de la brune macreuse,Et ta bouche et tes yeux,‖ je ne les verrai plus.

« Je ne les verrai plus,‖ Mona, douce lumière !Ta bouche est comparable‖ à la rose trémière ;Les abeilles prendraient‖ tes yeux pour deux jasmins.Mais les temps sont passés‖ de ma vigueur premièreEt l’aiguillon trop lourd‖ s’échappe de mes mains.

« Regarde ! Dans un corps‖ débile une âme veule,Voilà ce qu’elle a fait‖ de moi, la bonne aïeule,La Terre, qui jadis‖ gonflait mon bras puissant.Tous ses sucs sont taris.‖ La Terre est morte, et, seule,La Ville fait aux siens‖ des muscles et du sang.

« A la ville, du moins,‖ tout travail vaut salaire.Ici le grain qu’on sème‖ est un grain de colère :Les paysans sont las‖ de peiner sans profits.En vain ils ont crié‖ vers loi, Dieu tutélaire :Le vieux sol maternel‖ ne nourrit plus ses fils ! »

II

Combien de vous, Bretons,‖ ont tenu ce langageEt combien sont partis,‖ légers de tout bagage.Vers la Cité d’or et de fer !Sous ses halls trépidants‖ criait l’humaine angoisse :Combien ont déserté‖ leur tranquille paroissePour s’engouffrer dans cet enfer !

J’ai vu dans les faubourgs‖ passer vos troupeaux mornes.Combien qui s’affaissaient,‖ vaincus, au coin des bornes !Combien que guettait l’hôpital !Combien qui, pour donner‖ le change à leur misère,Entre leurs doigts noueux‖ roulaient un vieux rosaire,Débris du mobilier natal !

D’autres, sur les comptoirs‖ des marchands de vertige,Tel l’épi que l’averse‖ a couché sur sa tige,Laissaient retomber leur front las,Ou, quand tonnait la voix‖ d’un tribun populaire,Sous leurs noirs bourgerons‖ fouillaient avec colèrePour y tâter leur coutelas.

Mais tous, les révoltés,‖ les croyants, les malades,Le grabataire avec‖ le tenteur d’escaladesEt l’alcoolique au rire amer.Jeunes ou vieux, dans la‖ prière ou dans l’orgie,Tous sentaient par moment‖ la même nostalgieMonter en eux comme une mer,

Une mer de silence‖ et d’ombre, mais si douceQue leur âme y glissait‖ mollement, sans secousse,Comme une barque au fil de l’eau ;Mer étrange, sans un‖ remous, sans une lame,Que ne troublait‖ le battement d’aucune rame,Qui ne mirait aucun falot…

Ah ! vers le paradis‖ de leurs jeunes annéesTandis que son courant,‖ comme des fleurs fanées,Les emportait avec lenteur,Dieu sait les bleus, les doux‖ paysages lunairesQui traversaient les yeux‖ de ces visionnairesAu fil du flot évocateur !

Des toits gris se massaient‖ dans l’ombre ; un clocher sveltePointait. C’était le soir,‖ un soir du pays celte,Plein de langueur et d’abandon,A cette heure ineffable‖ entre toutes les heuresOù les vierges de Breiz‖ regagnent leurs demeuresEt s’en reviennent du pardon.

Au rythme lent‖ d’une très vieille cantilène,Elles passaient,‖ embaumant l’air de leur haleine,Le long des genêts épineux,Et, de voir onduler‖ leurs coiffes de batiste,Un biniou lointain,‖ mystérieux et triste,Tout bas se lamentait en eux.

III

Ce biniou plaintif et tendre,Vous allez de nouveau l’entendre,Mais non plus en rêve, non plusComme ces rumeurs étoufféesQue le vent chasse par boufféesSur les eaux mortes des palus.

Ô parias de la grand’ville,Ployés sous un labeur servileDans les usines des faubourgs,Terrassiers, chauffeurs, mercenairesQui, dans les halls pleins de tonnerres,Tanguez comme des bateaux lourds,

C’est dans l’aube d’un gai dimancheQu’elle va monter, claire et franche,La voix du magique instrument,La voix aux troublants sortilèges ;Dont les trilles et les arpègesPleurent et rient éperdument.

Levez-vous ! C’est aujourd’hui fête.Ô fronts courbés par la défaite,Ô cœurs abreuvés de dégoûts,Puisque, rivés à votre bagne,Vous n’alliez pas à la Bretagne,La Bretagne est venue à vous.

Sur ce sol chanté par vos bardes,Les binious et les bombardesPeuvent s’en donner à plein cœur :Tréhorys, laridés, pavanesSont ici chez eux comme à VannesSous les hermines de Mercœur.

Car Montfort est terre bretonne.Ces murs que le lierre festonneFurent vôtres aux temps passés.Aux temps où la belle YolandeMariait l’ajonc de la landeAvec le chardon écossais.

Il flotte encor sur cette terreUn peu de l’âme héréditaire :Monsieur saint Yve y tint ses plaidsEt l’on prétend qu’Anne la BrettePlus d’une fois, sous la coudrette,Y mena ses branles follets.

Sur ce perron tendu de mousse,Qui la vit glisser, blanche et douce,Dans son justaucorps de lampas,Filialement, d’âge en âge,Vous viendrez en pèlerinageBaiser la trace de ses pas.

Et quand, par les bleus crépuscules,Dans la senteur des renonculesMonteront vos derniers ave,Une voix de miel, sa voix même,Vous dira la douceur suprêmeDu pays enfin retrouvé ;

Et, les yeux brouillés, le cœur ivre,Incertains de la route à suivre.Là-bas, très loin, dans un vieux bourgOù toute clarté s’est éteinte,Vous croirez qu’une cloche tintePour annoncer votre retour…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
4(aabab) 18(aabccb)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (76 de 8, 52 de 12)· profil 8, 6=6
Strophes
18 sizains, 4 quintils
Mots à la rime
a douloureuse / poudreuse / macreuse féminine, classiqueb palus / plus masculine, classiquea lumière / trémière / première féminine, classiqueb jasmins / mains masculine, classiquea veule / aïeule / seule féminine, classiqueb puissant / sang masculine, classiquea salaire / colère / tutélaire féminine, équivalenteb profits / fils masculine, non classiquea langage / bagage féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquec angoisse / paroisse féminine, classiquea mornes / bornes féminine, classiqueb l’hôpital / natal masculine, classiquec misère / rosaire féminine, classiquea vertige / tige féminine, classiqueb las / coutelas masculine, classiquec populaire / colère féminine, classiquea malades / d’escalades féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquec l’orgie / nostalgie féminine, classiquea douce / secousse féminine, classiqueb l’eau / falot masculine, classiquec lame / rame féminine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb lenteur / évocateur masculine, classiquec lunaires / visionnaires féminine, non classiquea svelte / celte féminine, classiqueb d’abandon / pardon masculine, classiquec heures / demeures féminine, classiquea cantilène / haleine féminine, classiqueb épineux / eux masculine, classiquec batiste / triste féminine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiqueb plus / palus masculine, classiquec étouffées / bouffées féminine, classiquea grand’ville / servile féminine, classiqueb faubourgs / lourds masculine, classiquec mercenaires / tonnerres féminine, classiquea dimanche / franche féminine, classiqueb instrument / éperdument masculine, classiquec sortilèges / arpèges féminine, classiquea fête / défaite féminine, classiqueb dégoûts / vous masculine, classiquec bagne / Bretagne féminine, classiquea bardes / bombardes féminine, classiqueb cœur / Mercœur masculine, classiquec pavanes / Vannes féminine, classiquea bretonne / festonne féminine, classiqueb passés / écossais masculine, classiquec Yolande / lande féminine, classiquea terre / héréditaire féminine, classiqueb plaids / follets masculine, classiquec Brette / coudrette féminine, équivalentea mousse / douce féminine, classiqueb lampas / pas masculine, classiquec âge / pèlerinage féminine, classiquea crépuscules / renoncules féminine, classiqueb ave / retrouvé masculine, classiquec même / suprême féminine, classiquea ivre / suivre féminine, classiqueb bourg / retour masculine, classiquec éteinte / tinte féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources