Poésies complètes, 1914· Impressions et souvenirs· En Bretagne
Trop tard
(SOUVENIR DE LA MOBILISATION)
À André Dumas.
La petite ville de Lannion, qui était encore,
il y a un quart de siècle, une ville du moyen
âge… Il coula de longues heures à voir, sur
les quais, les eaux paresseuses du Léguer
caresser mollement les coques noires des cotres
et des chasse-marée ; il mena ses premiers jeux
dans les rues montueuses, à l’ombre de ces
vieilles maisons aux poutres sculptées et
peintes en rouge, aux murs que les ardoises
revêtent comme d’une cotte d’armes azurée
et sombre… »(Anatole France, La Vie littéraire.
Et voici revenus‖ les jours de mon enfance,Non point les vaporeux‖ et blonds matins d’antan,Mais la tragique horreur‖ des jours de la Défense,Quand de chaque sillon‖ germait un combattant.Lignards, dragons, marins‖ aux faces basanées,Sur qui la Marseillaise‖ enflait sa grande voix,Pêle-mêle gagnant‖ le Rhin par longs convois,Le hasard me ramène —‖ après combien d’années ! —Aux lieux où je les vis‖ pour la première fois.C’est le même décor‖ charmant, à peine étrange,Tant il est familier‖ à l’œil des citadins,De pignons cuirassés‖ d’ardoises en losange,De blés mûrs, de clochers,‖ de mâts et de jardins.Le même soleil d’août‖ incendiait les seigles :Rien n’a changé, ni les‖ toits gris, ni les prés verts,Hormis nous qu’avant l’heure‖ ont blanchis les hivers,Trop jeunes autrefois‖ pour mourir sous nos aiglesEt trop vieux aujourd’hui‖ pour venger leurs revers.Le signal que nos yeux‖ guettaient sur les collinesS’est allumé trop tard,‖ quand nous n’étions plus là :Seule, au gémissement‖ des cités orphelinesRépondait la clameur‖ des hordes d’Attila.Sous tant d’adversité‖ si notre âme succombe,C’est qu’à d’autres destins‖ on nous avait promis.Marqués dès le berceau‖ pour la rouge hécatombe,Nous étions prêts : pourquoi‖ nous prend-on notre tombe ?Pourquoi n’est-ce pas nous‖ qui partons, mais nos fils ?L’âge avait-il donc fait‖ notre bras si débile ?Terre des vins légers‖ et des acres houblons,Des grands papillons noirs‖ cachant les cheveux blonds,Des longs toits surplombants‖ où, comme une sibylle,S’érige, l’œil mi-clos,‖ la cigogne immobile,Alsace, légendaire‖ Alsace du vieux tempsOù le Rhin balançait‖ dans ses eaux smaragdinesDes croupes de tritons‖ et des rires d’ondines,Cher pays, nous t’aimions‖ toujours comme à vingt ans ;Vous hantiez nos sommeils,‖ bleus défilés des Vosges,Cimetières lorrains‖ enfouis sous les sauges,Doux coteaux mosellans‖ dont Ausone s’éprit— Hélas ! et vainement‖ offerte à la Revanche,Notre vie inutile‖ est une page blancheOù la Mort n’aura rien écrit.
Lannion, 6 août 1914.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 3[abab] 2[abbab] 1[abaab] 1[abbaa] 2[abba] 1[aa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (41 de 12, 1 de 8)· profil 6−6
- Mots à la rime
- a enfance / Défense féminine, classiqueb d’antan / combattant masculine, non classiquec basanées / d’années féminine, classiqued voix / convois / fois masculine, classiquee étrange / losange féminine, classiquef citadins / jardins masculine, classiqueg seigles / aigles féminine, classiqueh verts / hivers / revers masculine, classiquei collines / orphelines féminine, classiquej là / d’Attila masculine, classiquek succombe / hécatombe / tombe féminine, classiquel promis / fils masculine, classiquem débile / sibylle / immobile féminine, classiquen houblons / blonds masculine, classiqueo temps / ans masculine, classiquep smaragdines / d’ondines féminine, classiqueq Vosges / sauges féminine, classiquer s’éprit / écrit masculine, classiques Revanche / blanche féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
42 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources