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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Essais poétiques, 1865

L’hiver

Pamphile Le May· strophes variées, alexandrins et hexasyllabes, 138 vers

I

La neige a couronné‖ nos collines brumeuses,De la campagne, au loin,‖ l'uniforme blancheurSe déroule pareille‖ aux vagues écumeusesOù l'on voit se bercer‖ des voiles de pêcheur.

Au fond de la forêt‖ on entend de la hacheLes coups retentissants,‖ sinistres, réguliers,Puis on entend gémir‖ le grand pin qui s'arrache,Et tombe en écrasant‖ un rival à ses pieds.

L'hiver au front pelé‖ comme un maigre squelette,Tout couvert de frimas,‖ s'assied à notre seuil :Brisant ses blancs festons‖ sur ses pas il les jette,Comme on jette un drap blanc‖ sur un sombre cercueil.

A la voûte des bois‖ il ôte ses trophéesComme un Crique aux vaincus‖ ôte la peau du front !Comme, au clair de la lune,‖ un diable avec des féesÔtent leurs noirs manteaux‖ quand ils dansent en rond.

Dans les plaines en deuil‖ sa main de glace enchaîneLes lèvres du ruisseau‖ qui voudrait soupirer :Elle suspend au tronc‖ de l'érable et du chêneDes rubans que le vent‖ se plaît à déchirer.

Dans le ciel désolé‖ comme une âme coupableLe nuage ressemble‖ à l'aile d'un lutin.A peine d'un souris‖ le soleil est capable,Et le soir long et morne‖ est proche du matin.

Pour le pauvre, l'hiver‖ c'est un lit de souffranceOù l'on voit se rouler‖ de poignantes douleurs ;Mais l'hiver, pour l'heureux,‖ c'est un roi qui s'avance,En traînant après lui‖ des guirlandes de fleurs.

La plainte du mauvais pauvre II

— « Pendant que chez le riche‖ un grand foyer pétille,Déployant ses rayons‖ comme un soleil d'été ;Pendant que dans la nuit,‖ la lampe d'or scintille,Comme l'œil d'une vierge,‖ au plafond tout sculpté.

« En vain j'attise, moi,‖ ma froide cheminée,Je ne puis réchauffer‖ mes membres engourdis !…N'aurai-je donc jamais‖ une autre destinée ?…Malheur ! je ne crois plus‖ ni Dieu, ni Paradis !…

« Ou Dieu n'est qu'un tyran.‖ Je travaille sans trêvePour un morceau de pain,‖ pour un morceau de bois !…Quel bien ai-je aujourd'hui ?‖ Chaque jour qui se lèveA ma longue misère‖ apporte un nouveau poids !

« Et, sous ce toit de chaume,‖ une pierre est mon siège :Cette paille est mon lit,‖ et ma table est sans pain !Je n'ai pour me garder‖ des rigueurs de la neigeQue ces méchants souliers,‖ que cet habit vilain !

« Le riche lève-t-il‖ des mains vides de crimesVers ce Dieu sans pitié‖ qui rit de ma douleur ?Le riche aide le ciel‖ à faire des victimes,Et le ciel, en retour,‖ le, garde du malheur,

« Pourquoi n'être point mort‖ dès le sein de ma mère ?Pourquoi dans le néant‖ n'être point rejeté ?Dieu cruel, le tourment‖ de ma vie éphémèreÉtait-il nécessaire‖ à ta félicité ?

« Je ne crois pas en Dieu,‖ je me plais à le dire ;Un Dieu pourrait-il donc‖ avoir un cœur de fer ?S'il existe qu'il frappe,‖ et qu'à l'instant j'expire…Nous nous réchaufferons‖ au feu de son enfer ! »

III

Arrête, malheureux !‖ Blasphémateur, arrête !Ne te ris pas ainsi‖ de la Divinité.Sa main brandit la foudre‖ au-dessus de ta tête ;Et sous tes pieds maudits‖ s'ouvre l'éternité !

Dans les plages de feu‖ de la zone torride,Sous un soleil ardent,‖ au plomb fondu pareil,Un homme au front de cuivre,‖ en sa rage stupide,Ferme les yeux et dit :‖ « Il n'est point de soleil. »

Ainsi, jetant au ciel‖ un blasphème exécrable,Tu voudrais de ton Dieu‖ douter quelques instants ;Mais sa voix t'étourdit ;‖ sa présence t'accable ;Tu frémis, malgré toi,‖ de tes vœux impudents.

Pour prétendre au bonheur‖ qu'as-tu fait dans la vie ?As-tu gravis le roc‖ où monte la vertu ?As-tu prié le Dieu‖ que ta bouche injuriePour qu'il fit reverdir‖ ton courage abattu ?

As-tu jusqu'à la lie‖ épuisé le caliceA tes lèvres offert‖ par la main du malheur ?As-tu, d'un pied vaillant,‖ broyé le front du vice ?As-tu, d'un cœur soumis,‖ accepté la douleur ?

Au temps qui coule et fuit‖ comme l'urne du fleuveTu demandes en vain‖ paix ou félicité ;La poussière où tu gis‖ est le temps de l'épreuve :La couronne ou la peine‖ est dans l'éternité.

Malheur à l'indigent‖ dont la sombre détresseNe cherche de secours‖ que dans l'iniquité !Malheur au riche, aussi,‖ dont l'infâme maîtresseReçoit la pièce d'or‖ due à la pauvreté !

Le cantique du bon pauvre IV

Quand la feuille d'ormeau‖ tapisse la vallée,Que l'enfant ne suit plus‖ la solitaire alléePour prendre un papillon ;Que les champs, sous la faux,‖ ont vu tomber leurs gerbes ;Que l'insecte prudent‖ trottine sous les herbesEt se cache au sillon ;

Seigneur, j'espère en toi,‖ car l'heure qui s'avance,Sur son aile glacée‖ apporte la souffranceAu seuil de l'indigent ;Seigneur, j'espère en toi,‖ car sur l'homme qui pleureTu reposes toujours,‖ de ta Sainte Demeure,Un regard indulgent.

Comme un champ que l'automne‖ a noyé dans sa brumeMon cœur est, en ces jours,‖ noyé dans l'amertume,Mon cœur toujours soumis !Après elle traînant‖ sa lamentable escorteLa Misère, en haillons,‖ s'est assise à ma porte,Je suis de ses amis !…

Que le riche demeure‖ à l'abri des orages ;Que la froide saison‖ réserve ses outragesPour tous ceux qui n'ont rien ;Que chaque heure qui tombe‖ apporte à l'indigenceUn pénible regret,‖ une amère souffrance,Si Dieu le veut, c'est bien.

Quand la neige a jeté‖ son manteau sur la plaine,L'oiseau ne trouve plus‖ ni le ver, ni la graineQui devait le nourrir,Cesse-t-il donc alors‖ sa romance charmante ?Vole-t-il, emporté‖ sur une aile traînante,A son nid pour mourir ?

La main du Créateur‖ s'étend et le protège :Il s'envole au rivage‖ où l'hiver et sa neigeNe vont jamais s'asseoir.Et lorsque les beaux jours‖ raniment la nature ;Que les bois et les champs‖ reprennent leur parure,Il revient, nous revoir.

Celui dont le regard‖ veille sur tous les êtres,Qui nourrit l'araignée‖ au coin de mes fenêtres,Le grillon au foyer,Pourrait-il, en voyant‖ son enfant sur la terreÉlever, vers le ciel,‖ un cœur pur et sincère,Ne pas s'apitoyer ?

Si la vie, à mes yeux,‖ n'offre guère de charmes,Si je mange mon pain‖ détrempé de mes larmes,Mon âme est dans la paix.Quand à mon Crucifix‖ mes regards se suspendent,Des soucis dévorants,‖ des douleurs qui m'attendentJe ne crains plus le faix.

Chaque saison qui fuit,‖ chaque nouvelle annéeNous disent que bientôt‖ l'on verra terminéeNotre course en ce lieu :Et le riche et le pauvre‖ attendront, en poussière,Le redoutable jour‖ où luira toute entièreLa justice de Dieu

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
21(abab) 9(aabccb)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (120 de 12, 18 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
21 quatrains, 9 sizains
Mots à la rime
a brumeuses / écumeuses féminine, classiqueb blancheur / pêcheur masculine, classiquea hache / s'arrache féminine, classiqueb réguliers / pieds masculine, classiquea squelette / jette féminine, classiqueb seuil / cercueil masculine, classiquea trophées / fées féminine, classiqueb front / rond masculine, classiquea enchaîne / chêne féminine, classiqueb soupirer / déchirer masculine, classiquea coupable / capable féminine, classiqueb lutin / matin masculine, classiquea souffrance / s'avance féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquea pétille / scintille féminine, classiqueb d'été / sculpté masculine, classiquea cheminée / destinée féminine, classiqueb engourdis / Paradis masculine, classiquea trêve / lève féminine, classiqueb bois / poids masculine, classiquea siège / neige féminine, classiqueb pain / vilain masculine, classiquea crimes / victimes féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquea mère / éphémère féminine, classiqueb rejeté / félicité masculine, classiquea dire / j'expire féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquea arrête / tête féminine, classiqueb Divinité / l'éternité masculine, classiquea torride / stupide féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquea exécrable / t'accable féminine, classiqueb instants / impudents masculine, classiquea vie / injurie féminine, classiqueb vertu / abattu masculine, classiquea calice / vice féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea fleuve / l'épreuve féminine, classiqueb félicité / l'éternité masculine, classiquea détresse / maîtresse féminine, classiqueb l'iniquité / pauvreté masculine, classiquea vallée / allée féminine, classiqueb papillon / sillon masculine, classiquec gerbes / herbes féminine, classiquea s'avance / souffrance féminine, classiqueb l'indigent / indulgent masculine, classiquec pleure / Demeure féminine, classiquea brume / l'amertume féminine, classiqueb soumis / amis masculine, classiquec escorte / porte féminine, classiquea orages / outrages féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquec l'indigence / souffrance féminine, classiquea plaine / graine féminine, classiqueb nourrir / mourir masculine, classiquec charmante / traînante féminine, classiquea protège / neige féminine, classiqueb s'asseoir / revoir masculine, classiquec nature / parure féminine, classiquea êtres / fenêtres féminine, classiqueb foyer / s'apitoyer masculine, classiquec terre / sincère féminine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb paix / faix masculine, classiquec suspendent / m'attendent féminine, classiquea année / terminée féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec poussière / entière féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources