Essais poétiques, 1865
Rêverie
PENDANT UNE SOIRÉE D’ORAGE
Les ombres de la nuit‖ planent sur notre tête,Et l'œil cherche une étoile en vain ;On entend, au dehors,‖ le bruit de la tempêteQui déchire le ciel d'airain.
Le roseau se tourmente,‖ et, sur sa vieille souche,En criant le chêne se tordComme le moribond‖ qui se tord sur sa coucheDevant le spectre de la mort.
La pluie, avec fureur,‖ bat l'humble toit de mousseOù je viens me réfugier ;Et puis, de temps en temps,‖ une affreuse secousseL'ébranle en le faisant crier.
Le vent fait des soupirs‖ monotones, funèbres,Comme les soupirs d'un damné ;Nul oiseau n'a de voix,‖ hors l'oiseau des ténèbresQui crie et se cache étonné.
On entend quelquefois‖ le pavé solitaireRetentir sous le bruit des pas ;Puis soudain, de nouveau,‖ tout commence à se taire :L'ouragan seul ne se tait pas.
Quand toute lu nature‖ autour de moi s'agiteDans ces rudes convulsions,Je me plais à rêver,‖ et mon âme palpiteSous le poids des émotions.
J'aime le vent qui pleure‖ en brisant les feuillages,Les cris d'effroi des matelots ;J'aime le Saint-Laurent‖ qui jette à ses rivagesLa blanche écume de ses flots ;
J'aime l'éclair brûlant‖ qui déchire la nueEt brille comme un feu d'enfer ;J'aime l'ombre des nuits,‖ la forêt toute nueComme aux jours sombres de l'hiver.
Ces objets de tristesse‖ ont un puissant langage ;Ils sont pour moi sans nulle horreur ;Ils sont un souvenir,‖ une fidèle imageQui parlent à mon pauvre cœur.
Chaque flot qui gémit,‖ chaque feuille qui tombeEn s'en allant nous jette un mot.C'est une voix qui dit :‖ « L'homme est près de sa tombe :« Il vient et disparaît bientôt »
Les arbres dépouillés‖ que ronge la vieillesse,Les champs que l'automne a jaunisOnt eu leur doux éclat,‖ leur brillante jeunesse…Déjà leurs beaux jours sont finis !
Aux baisers du printemps‖ j'ai vu les fleurs naissantesLivrer leur sein voluptueux ;J'ai vu du jeune oiseau‖ les ailes frémissantesPrendre un essor impétueux ;
J'ai vu, comme des mers,‖ nos fertiles campagnesBercer leurs flots de blonds épis ;J'ai vu la marguerite‖ émaillant nos montagnesDe sa neige et de ses rubis.
Quelques jours ont passé…‖ sous leur fatale empreinteLe feuillage s'est desséché,Avant qu'on la cueillit‖ la rose s'est éteinte,Le lis, pour mourir, s'est penché.
L'oiseau ne chante plus‖ au sommet des tourelles ;L'épis est tombé sous la faux ;La bise s'est levée ;‖ et, de blanches dentellesLe givre a garni les rameaux ;
Et j'ai dit dans mon cœur :‖ tout ce qui nous enchanteS'enfuit avec rapidité !…Dans ce monde d'exil,‖ l'un pleure, l'autre chante,En marchant vers l'éternité.
Heureux qui se souvient‖ que la vie est rapideComme la flèche de l'archer,Le souris de l'aurore,‖ ou la vague limpideQui se brise sur le rocher !
Il n'est point captivé‖ comme les fous du mondePar mille funestes attraits ;Il ne s'enivre point‖ à cette coupe immondeOù l'on boit la mort à longs traits.
Il laisse à l'insensé‖ qui s'attache à la terreSon plaisir fade et passager ;Au milieu du tumulte‖ il marche solitaireComme sur un sol étranger.
Et son regard s'attache‖ à la céleste riveOù lui sourit le vrai bonheur :Le chemin du tombeau‖ par lequel on arriveN'est point pour lui semé d'horreur.
Le proscrit oublieux‖ qui se souvient à peineDes lieux qui furent son berceau,Amasse sur sa tête‖ et l'opprobre et la haineQui veilleront sur son tombeau.
Et l'homme est un proscrit‖ dans la terre des larmes,L'homme qui gémit tout le jour !Et loin de sa patrie,‖ au milieu des alarmes,Il veut prolonger son séjour !…
Les frivoles douceurs‖ dont il est tant avideSont-elles donc un si grand bien ?Ne sent-il pas toujours‖ que sa pauvre âme est vide,Que tout ce qui finit n'est rien ?
J'aime la fin du jour,‖ l'écueil où l'eau se brise,La pâle lampe qui s'éteint ;J'aime le frêle esquif‖ emporté par la brise,La jeune fleur qui se déteint !
Je lis dans ces objets‖ dont mon âme est ravieUn doux présage de mon sort :Aujourd'hui promené‖ sur le char de la vie,Demain sur celui de la mort !
Gloire à Dieu ! gloire à Dieu !‖ Car lui seul est mon maître !A lui seul tout hommage est dû !Je vois de toutes parts‖ sa puissance apparaîtreDans ce monde où je suis perdu !
Du sein de sa splendeur‖ il voit dans la poussièreL'insecte qui bénit son nom ;Il sourit à ma peine,‖ il entend ma prière,Il m'offre un généreux pardon.
Sa sagesse reluit,‖ sa grandeur se révèleDans ces flots d'astres radieux,Poussière de soleils‖ qui s'échappe et ruisselleDe ses pas quand il marche aux cieux.
Que son bras me soutienne‖ ou bien que sa justiceMe laisse ici-bas sans appui,J'adore sa clémence‖ ou bois l'amer caliceEn m'écriant : Honneur à Lui !
Versification
- Forme
- 29 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 29(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (58 de 8, 58 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 29 quatrains
- Mots à la rime
- a tête / tempête féminine, classiqueb vain / d'airain masculine, classiquea souche / couche féminine, classiqueb tord / mort masculine, classiquea mousse / secousse féminine, classiqueb réfugier / crier masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb damné / étonné masculine, classiquea solitaire / taire féminine, classiqueb pas masculine, classiquea s'agite / palpite féminine, classiqueb convulsions / émotions masculine, classiquea feuillages / rivages féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquea nue féminine, classiqueb d'enfer / l'hiver masculine, classiquea langage / image féminine, classiqueb horreur / cœur masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb mot / bientôt masculine, classiquea vieillesse / jeunesse féminine, classiqueb jaunis / finis masculine, classiquea naissantes / frémissantes féminine, classiqueb voluptueux / impétueux masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiqueb épis / rubis masculine, classiquea empreinte / éteinte féminine, classiqueb desséché / penché masculine, classiquea tourelles / dentelles féminine, classiqueb faux / rameaux masculine, classiquea enchante / chante féminine, classiqueb rapidité / l'éternité masculine, classiquea rapide / limpide féminine, classiqueb l'archer / rocher masculine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb attraits / traits masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb passager / étranger masculine, classiquea rive / arrive féminine, classiqueb bonheur / d'horreur masculine, classiquea peine / haine féminine, classiqueb berceau / tombeau masculine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiqueb jour / séjour masculine, classiquea avide / vide féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea brise féminine, classiqueb s'éteint / déteint masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea maître / apparaître féminine, classiqueb dû / perdu masculine, classiquea poussière / prière féminine, classiqueb nom / pardon masculine, classiquea révèle / ruisselle féminine, classiqueb radieux / cieux masculine, classiquea justice / calice féminine, classiqueb appui / Lui masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources