Essais poétiques, 1865
La vengeance
I
Chez nous le Saint-Laurent,‖ reculant son rivage.S'en vient, au fond d'une anse‖ à l'aspect fort sauvage,Lécher le pied d'un grand coteau.Des arbres, du gazon,‖ des réseaux de fougères.Fleurissant au soleil,‖ de leurs ombres légères,Le voilent comme d'un manteau.
Parfois, lorsque la nuit,‖ dans un morue silence,Ouvre une aile plus noire,‖ et longtemps se balanceSur notre paisible hameau,On croit entendre, auprès,‖ un vent léger qui brameEt le bruit cadencé‖ d'une flexible rameQui plonge et replonge dans l'eau.
On croit entendre encore‖ une voix plus amère,Comme le chant plaintif‖ de quelque jeune mèreSur le tombeau de son enfant ;Et puis un cri sinistre‖ éclate sur la rive,Comme un cri de hibou‖ lorsque le jour arrive,Ou comme un arbre qui se fend.
Or, voici ce qu'un jour‖ me raconta Jean-PierreDont la cendre, là-bas,‖ repose au cimetière,Sous la garde d'une humble croix.A vous qui de l'amante‖ êtes le vrai modèleJ'offre ce court récit :‖ que votre amour fidèleLe croie ainsi que je le crois.
II
« Sur ces bords souriants‖ que le fleuve submerge,Jadis, près de sa mère,‖ une pieuse viergeCoulait des jours heureux.Léonard, le pêcheur‖ de la côte voisine,Faisait rêver son cœur.‖ Souvent, sur la colline,On les voyait tous deux.
« Mais un autre adorait‖ cette enfant douce et belle :François était son nom.‖ Il nourrissait pour elleUne coupable ardeur ;Et toujours dédaigné,‖ n'ayant plus d'espérance,Il tramait, dans son âme,‖ une noire vengeance,En feignant la candeur.
« Un matin, tous les bois‖ agitaient leur ramure,Et la brise du jour‖ commençait son murmure,L'oiseau, ses chants d'espoir ;Sur les toits du hameau‖ serpentait la fumée,La fleur berçait au vent‖ sa coupe parfumée,Comme un riche encensoir ;
« Les perles du ruisseau‖ scintillaient dans la plaineEt les iris d'azur,‖ penchés sur la fontaine,Se miraient tour à tour ;Déployant, gracieux,‖ ses deux ailes de soie,Le léger papillon‖ volait, dansait de joieDans un rayon de jour ;
« Sur les bancs de gazon‖ de cette âpre collineQu'un frais ruisseau va ceindre‖ et qu'un bosquet domine,Clémence vint s'asseoir,Et d'une voix émue,‖ à la plaine sauvage,Elle redit ces mots‖ que le vent du rivageChante encor chaque soir :
« Que fais-tu loin de moi,‖ toi que mon âme adore ?« De la vive alouette,‖ à la rive sonore,« J'entends vibrer la voix !« Que fais-tu loin de moi‖ pendant que je t'appelle ?« Les nids chantent partout,‖ et l'aurore ruisselle« Sur la mousse des bois !
« Je t'attends, Léonard,‖ sur la verte colline,« A l'heure où le roseau‖ se réveille et s'incline« Pour saluer le jour !« Le Zéphire embaumé‖ qui promène la nue,« Et le chantre des bois,‖ lorsque je suis venue,« N'étaient point de retour !
« J'ai bravé, pour venir,‖ l'ombre qui m'intimide,« Et j'ai mouillé mon pied‖ sur la pelouse humide« Des larmes de la nuit !« Pour venir j'ai trompé‖ ton rival implacable :« J'ai fui le fier François‖ dont le regard m'accable« Et partout me poursuit !
« Ah ! pendant que j'attends,‖ agitée, inquiète,« Sur la branche fleurie,‖ au dessus de ma tête,« L'oiseau dit son bonheur !« Les heures, lentement,‖ emportent ma souffrance ;« Avec l'ombre qui fuit‖ s'en va mon espérance,« Et la paix de mon cœur !
« Hâte-toi, Léonard,‖ le bonheur qui se lève,« Bientôt, dans le passé,‖ ne semble plus qu'un rêve« Qui ne peut revenir !« Viens redire à mon cœur‖ une tendre parole !« Viens t'asseoir près de moi :‖ ton regard me console…« J'ai peur de l'avenir !…
« L'onde qui retentit‖ en tombant goutte à goutte ;« L'insecte aux ailes d'or‖ qui sillonne sa route« Dans la pourpre des cieux ;« La lampe solitaire‖ avec sa pâle flamme,« Quand je suis loin de toi,‖ ne charment pas mon âme,« N'enchantent pas mes yeux !
« Mais qu'entends-je tout près ?‖… Les feuillages palpitent !…« Sous les bois frémissants‖ des pas se précipitent !…« Léonard, est-ce toi ?« Viens-tu jouir encor‖ du réveil de la terre ?« Rien ne trouble le cœur‖ en ce lieu solitaire,« Et… Mon Dieu ! sauvez-moi !… »
Elle avait vu François‖ brandir, sous la bruyère,Un poignard tout sanglant‖ dans sa main meurtrière…Devinant son dessein,Elle voulut s'enfuir ;‖ mais le fer homicide,Du sang de son amant‖ encore tout humide,Se plongea dans son sein.
Et depuis on entend,‖ au milieu du silence,Quand il fait noir au ciel,‖ que la nuit se balanceSur notre paisible hameau,Ce cri sinistre et bref,‖ ce vent léger qui brame,Et ce bruit cadencé‖ d'une flexible rameQui plonge et replonge dans l'eau.
Versification
- Forme
- 18 sizains (sizains)
- Rimes
- 18(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (72 de 12, 26 de 6, 10 de 8)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 18 sizains
- Mots à la rime
- a rivage / sauvage féminine, classiqueb coteau / manteau masculine, classiquec fougères / légères féminine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb hameau / l'eau masculine, classiquec brame / rame féminine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb enfant / fend masculine, classiquec rive / arrive féminine, classiquea Jean-Pierre / cimetière féminine, classiqueb croix / crois masculine, classiquec modèle / fidèle féminine, classiquea submerge / vierge féminine, classiqueb heureux / deux masculine, classiquec voisine / colline féminine, classiquea belle / elle féminine, classiqueb ardeur / candeur masculine, classiquec d'espérance / vengeance féminine, classiquea ramure / murmure féminine, classiqueb d'espoir / encensoir masculine, classiquec fumée / parfumée féminine, classiquea plaine / fontaine féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquec soie / joie féminine, classiquea colline / domine féminine, classiqueb s'asseoir / soir masculine, classiquec sauvage / rivage féminine, classiquea adore / sonore féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec t'appelle / ruisselle féminine, classiquea colline / s'incline féminine, classiqueb jour / retour masculine, classiquec nue / venue féminine, classiquea m'intimide / humide féminine, classiqueb nuit / poursuit masculine, classiquec implacable / m'accable féminine, classiquea inquiète / tête féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquec souffrance / espérance féminine, classiquea lève / rêve féminine, classiqueb revenir / l'avenir masculine, classiquec parole / console féminine, classiquea goutte / route féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiquea palpitent / précipitent féminine, classiqueb toi / sauvez-moi masculine, classiquec terre / solitaire féminine, classiquea bruyère / meurtrière féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquec homicide / humide féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources