Essais poétiques, 1865
Le retour
A travers les rameaux‖ d'une forêt arideLes vents faisaient entendre‖ un plaintif sifflement ;La neige, en tourbillons,‖ tombait d'un ciel livide,Et les ombres du soir‖ montaient au firmament.
Au bord de la forêt‖ était une chaumièreAu toit garni d'écorce,‖ obscure et triste à voir :Le jour, quatre carreaux‖ lui donnaient la lumière,Et la lueur du poêle‖ était sa lampe au soir.
Une femme encor jeune‖ et dont un pâle voileDe tristesse et de peine‖ éclipsait la beauté,Était assise seule‖ à la porte du poêle,Et filait sa quenouille‖ avec anxiété.
Auprès d'elle un enfant,‖ sur un grabat de mousse,Doucement s'endormait‖ en priant le bon Dieu.Ernest avait dix ans :‖ sa parole était douce ;Il était le meilleur‖ des enfants de ce lieu.
Et puis, de temps en temps,‖ la solitaire femmeRegardait une croix‖ pendant aux murs noircis :Alors un long soupir‖ s'échappait de son âme,Et sur sa main tombait‖ son front plein de soucis.
De temps en temps aussi‖ sa paupière baisséeLaissait rouler des pleurs,‖ pleurs, hélas ! superflus !Elle n'espérait point.‖ D'une voix oppresséeElle disait : Seigneur,‖ il ne reviendra plus !
Et comme elle priait,‖ unissant sa prièreAux longs mugissements‖ des vents impétueux,Un homme vint frapper‖ à la pauvre chaumière.Il entra s'appuyant‖ sur un bâton noueux.
Elle trembla de peur‖ ainsi qu'une colombeA l'aspect imprévu‖ d'un avide vautour,— « Femme, » dit l'étranger,‖ « de fatigue je tombe :« Puis-je ici du matin‖ attendre le retour ? »
Elle lui répondit :‖ « Le Seigneur me préserve« De rester insensible‖ à la voix du malheur !« Voyageur, assieds-loi ;‖ que Jésus nous conserve !« Qu'il te donne la paix‖ et calme ma douleur ! »
L'étranger près du feu‖ vint s'asseoir sans attendre ;De sa robuste épaule‖ un grand manteau pendait,Son œil, couleur du ciel,‖ était brillant mais tendre,Sur son large estomac‖ sa barbe descendait
— « Femme, votre douleur‖ est-elle sans remède ?« Votre cœur abattu‖ ne peut-il espérer ?« Au temps, vous le savez,‖ toute amertume cède,« Et la mort vient bientôt‖ du deuil nous retirer. »
— « Hélas ! » reprit ta femme,‖ eu versant une larme.« J'ai connu le bonheur‖ et j'ai béni mon sort ;« Mais pour moi, maintenant,‖ le jour n'a plus de charme ;« Je n'aime plus la vie‖ et pourtant crains la mort !
« Par mon travail, pourtant,‖ j'éloigne la misère,« Et mon petit Ernest‖ est si beau, si vermeil !…« Cet ange, il ne sait pas‖ les larmes que sa mère« Verse pendant qu'il dort‖ d'un paisible sommeil !
« Le pauvre enfant n'a point‖ souvenir de son père,« Car il avait encor‖ pour berceau mes genoux« Quand ce père chéri‖ sur la rive étrangère,« Pour recueillir de l'or,‖ s'en alla loin de nous.
« Qu'avions-nous donc besoin‖ de ces richesses vaines,« Nous nous aimions tous deux‖ et c'était le bonheur ?« Souvent la pauvreté‖ voit des heures sereines,« Et l'or ne guérit point‖ les blessures du cœur !
« Ah ! si je le voyais‖ avant que de descendre« Dans le sombre tombeau‖ que m'ouvrent les ennuis !« Mais le ciel à mes vœux‖ refuse de se rendre,« Et les jours ont pour moi‖ plus d'ombres que les nuits ! »
Elle disait ainsi‖ les chagrins de sa vie,Et des larmes tombaient‖ des yeux de l'inconnu ;Il se jette soudain‖ dans ses bras, et s'écrie :« Emma, console-toi,‖ ton époux est venu ! »
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a aride / livide féminine, classiqueb sifflement / firmament masculine, classiquea chaumière / lumière féminine, classiqueb voir / soir masculine, classiquea voile / poêle féminine, classiqueb beauté / anxiété masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb noircis / soucis masculine, classiquea baissée / oppressée féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea prière / chaumière féminine, classiqueb impétueux / noueux masculine, classiquea colombe / tombe féminine, classiqueb vautour / retour masculine, classiquea préserve / conserve féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea attendre / tendre féminine, classiqueb pendait / descendait masculine, classiquea remède / cède féminine, classiqueb espérer / retirer masculine, classiquea larme / charme féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea misère / mère féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea père / étrangère féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea vaines / sereines féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquea descendre / rendre féminine, classiqueb ennuis / nuits masculine, classiquea vie / s'écrie féminine, classiqueb l'inconnu / venu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources