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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Essais poétiques, 1865

Le rêve d’une jeune huronne

Pamphile Le May· strophes variées, alexandrins et hexasyllabes, 142 vers

Tout le monde sait que la vallée du Saint-Laurent aujourd’hui si riante et si belle avec ses maisons blanches, ses prairies vertes, ses moissons et ses vergers, était, il y a trois siècles, la retraite sauvage des enfants des bois ; que notre patrie, notre beau ciel étaient la patrie et le ciel des Algonquins, des Abénakis, des Hurons et de bien d’autres tribus sauvages. Tout le monde sait aussi qu’il ne reste plus guère de trace de ces nations guerrières que nos pères ont vaincues avec la croix ou qui se sont détruites entre elles : quelques Iroquois doux et paisibles au Sault Sainte-Marie ; quelques cabanes d’Abénakis sur les bords de la rivière Bécancourt ; à Lorette, le petit village des Hurons. Les descendants des braves guerriers Hurons ne se sont pas éloignés de la ville de Champlain sous les murs de laquelle leurs pères vinrent chercher un abri contre la férocité de leurs ennemis ! Cependant ils vivent pauvres et délaissés comme s’ils n’avaient pas droit à la compassion de leurs maîtres, eux ces rois d’autrefois, ces alliés fidèles, ces victimes innocentes ! Ils avaient quelques biens, mais on les leur ravit en 1797 pour en faire un domaine public. Ils avaient une église vieille d’un siècle et demi environ, et ils l’aimaient beaucoup, et chaque dimanche ils venaient y chanter dans la langue de leurs aïeux, les louanges du Grand Esprit ; mais un incendie désastreux la réduisit en cendres il y a deux ans........................ Quelques hommes pleins de zèle et de charité, touchés de l’état de désolation où se trouvent ces pauvres sauvages, ont entrepris d’éveiller les cœurs et l’attention des riches et des puissants, et de faire sortir le temple de ces ruines. L’un de ces hommes toujours prêts à mettre la main à une bonne œuvre m’a prié d’apporter aussi moi mon obole — une petite pierre à l’édifice — et cette obole qu’il demandait et que peut donner le poète oublié de la fortune, la voici.

I

Quand de sombres forêts‖ recouvraient nos rivages,Et qu'au milieu du jour‖ les animaux sauvagesVers le fleuve accouraient‖ pour se désaltérer ;Quand le soleil levant‖ ne venait point dorerLes blés d'un laboureur‖ ni la croix d'une église ;Que l'illustre Cartier,‖ de ses hardis vaisseauxN'était pas descendu‖ sur la terre promiseQu'il voyait, au-delà des eaux.

Un grand peuple régnait‖ sur ces fertiles plainesOù nos pères, jadis,‖ ont taillé leurs domaines :Un peuple de chasseurs,‖ une tribu de rois !Barbare et valeureux,‖ libre et fier de ses droits,Ce peuple infortuné‖ que la guerre décime ;Qui défend ses forêts‖ dont nous sommes jaloux ;Qui reste notre ami,‖ bien que notre victime ;Ce peuple est encor parmi nous !

Là-bas, sur les hauteurs,‖ au pied des Laurentides,S'élève, solitaire,‖ un modeste hameau ;La rivière Saint-Charle,‖ avec ses eaux limpidesQue voile, en maints endroits,‖ l'ombre d'un jeune ormeau,Caresse, en murmurant,‖ le seuil de ce village,Et, quand elle le quitte,‖ on dirait que de rage,Sur son lit de cailloux,‖ elle s'agite et fuit.Comme un daim effaré‖ qu'une meute poursuit,Dans un gouffre profond‖ qui tout à coup s'entrouvre,L'onde vertigineuse‖ arrive avec fureur,Rebondit sur le roc,‖ le déchire et le couvreDe flots d'écume et de vapeur.

Le village est paisible‖ et son aspect est triste.Des enfants basanés‖ à l'œil noir et mutinY suivent, pas à pas,‖ chaque nouveau touriste,Pour lui vendre un panier‖ qu'ils ont fait le matin,Ou, pour avoir un sou,‖ tendent une main sale,D'autres un peu plus grands,‖ d'une fierté royale,Armés d'un arc de frêne‖ et d'un léger carquois,Semblent chercher encor‖ le féroce Iroquois ;Car ces petits enfants‖ au visage de cuivreOnt appris de l'aïeul‖ à détester ce nom ;Et c'est dans ce hameau‖ que nous voyons survivreLe descendant du fier Huron !

Naguère une chapelle‖ à l'antique façade,Donnant un air joyeux‖ à la pauvre bourgade,Élevait vers le ciel‖ la croix de son clocher.Les Hurons à la messe‖ arrivaient le dimancheAvec leurs SOULIERS MOUS‖ et leur chemise blanche.Les femmes, comme ailleurs,‖ promptes à s'approcherDe la maison de Dieu‖ dès qu'elle était ouverte,Revêtaient, ce jour-là,‖ leur plus belle couverte.Bientôt un chant pieux‖ montait vers le SeigneurAvec les flots d'encens‖ et la voix du Pasteur.

Et sous la blanche voûte,‖ avec une foi vive,Les sauvages chantaient,‖ dans leur langue naïve,Les louanges d'un Dieu‖ qu'en leur aveuglementBlasphémèrent, jadis,‖ leurs barbares ancêtres,Alors qu'ils parcouraient‖ ces rivages en maîtres.Et ce n'étaient qu'an pied‖ de l'autel, seulement,Que ces fiers rejetons‖ d'une race héroïqueVoyaient de leur passé‖ le souvenir magique,S'effacer, comme une ombre,‖ auprès de la grandeurDu culte saint qui fut‖ leur seul consolateur.

II

Mais, hélas ! aujourd'hui‖ le béni sanctuaireN'est qu'un mur délabré !Le sauvage n'a plus‖ son temple tutélaire,Son refuge sacré !Il erre, sombre et triste,‖ au milieu des ruinesQue l'herbe vient couvrir,Cherchant de quel forfait‖ les vengeances divinesOnt voulu le punir !

Il n'entend plus la voix‖ de sa joyeuse clocheAnnonçant, tour à tour,Que déjà du repos‖ l'heure calme s'approcheOu qu'enfin il est jour !Il n'entend plus jamais‖ les chants des brunes viergesÉlevant, vers le ciel,Une âme toute en feu‖ comme les pâles ciergesQui brûlaient sur l'autel !

Le dimanche, autrefois,‖ c'était fête au village :Aujourd'hui tout est deuil !De son humble maison‖ le timide sauvageNe laisse plus le seuil !Son cœur se refroidit‖ et sa vertu chancelleSous le vent du malheur,Comme on voit chanceler‖ une frôle nacelleSur la mer en fureur !

Et l'on dit que le soir,‖ lorsque d'épaisses ombresEnveloppent ce lieu,On voit passer souvent,‖ au milieu des décombresDe la maison de Dieu,Une l'orme suave,‖ agile, et plus exquiseQue les plus douces fleurs ;Elle paraît s'asseoir‖ sur une pierre griseEt répandre des pleurs.

Et plus loin, sur le bord‖ de la belle cascade,Quand on approche un peu,On voit un spectre nain‖ qui sautille et gambade,Et, de ses yeux de feuRegarde fixement,‖ riant avec malice,Le saint temple détruit ;Puis, soudain, il s'élance‖ au fond du précipiceDès qu'une étoile luit.

Et l'on croit, au hameau,‖ que cette forme exquise,Ce fantôme brillantQui visite, la nuit,‖ les restes de l'égliseEt s'assied en pleurant,C'est l'ange à qui le ciel‖ a confié la gardeDu village Huron,Et que le spectre affreux‖ qui rit et le regardeEst un méchant démon.

III

Qui donc sera vainqueur‖ dans cette lutte étrangeEntre l'Esprit céleste‖ et le spectre maudit ?Le sourire du nain‖ ou la larme de l'ange ?Écoutez ce qu'un jour‖ une femme entendit,

Une jeune Huronne‖ allait seule, en silence,Pleurant son bien-aimé‖ qui tardait à venir.Sous un feuillage épais‖ que la brise balanceElle vient s'arrêter‖ pour mieux se souvenir.

Comme un saule rompu‖ son front pâle s'incline ;Ses regards enivrés‖ commencent à languir !Tout flotte vaguement !‖… le jour au loin décline !…Elle entend des accords‖ qui la font tressaillir :

« C'est en vain que tu veux,‖ démon de la vengeance,« A ce peuple ravir‖ sa plus chère espérance« Et le germe sacré‖ de sa vieille croyance !

« De ses débris fumants‖ le temple sortira !« Au dessus du hameau‖ la croix de fer luira !« Et sur le saint parvis‖ le sauvage prîra !

« Et la vierge Huronne‖ ira dans la prairie« Cueillir, comme autrefois,‖ la fleur la moins flétrie» Pour orner, chaque jour,‖ l'image de Marie !

« Car la vierge est pieuse‖ avec simplicité :« Et sur ces bords heureux‖ la douce charité« Auprès de l'indigence‖ a toujours habité. »

Et ce chant prophétique‖ était comme un dictamePour le cœur affligé‖ de cette jeune femme !

Elle vit aussitôt‖ l'ange tout radieuxEssuyer sa paupière‖ et remonter aux cieux !

Sur la chute elle vit‖ le petit nain immondeGrincer des dents, rugir‖ et s'enfoncer dans l'onde !

Elle vit s'élever,‖ au milieu du hameau,Sur les cendres du temple,‖ un beau temple nouveau !

Que ton rêve était doux,‖ jeune fille Huronne !Ce temple que tu vis‖ que le ciel te le donne !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
2(aabbcdcd) 2(ababccddefef) 2(aabccbddee) 6(ababcdcd) 3(abab) 4(aaa) 5(aa)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (114 de 12, 24 de 6, 4 de 8)· profil 6, 8, 6+6
Strophes
8 huitains, 5 distiques, 4 tercets, 3 quatrains, 2 douzains, 2 dizains
Mots à la rime
a rivages / sauvages féminine, classiqueb désaltérer / dorer masculine, classiquec église / promise féminine, classiqued vaisseaux / eaux masculine, classiquea plaines / domaines féminine, classiqueb rois / droits masculine, classiquec décime / victime féminine, classiqued jaloux / nous masculine, classiquea Laurentides / limpides féminine, classiqueb hameau / ormeau masculine, classiquec village / rage féminine, classiqued fuit / poursuit masculine, classiquee s'entrouvre / couvre féminine, classiquef fureur / vapeur masculine, classiquea triste / touriste féminine, classiqueb mutin / matin masculine, classiquec sale / royale féminine, classiqued carquois / Iroquois masculine, classiquee cuivre / survivre féminine, classiquef nom / Huron masculine, classiquea façade / bourgade féminine, classiqueb clocher / s'approcher masculine, classiquec dimanche / blanche féminine, classiqued ouverte / couverte féminine, classiquee Seigneur / Pasteur masculine, classiquea vive / naïve féminine, classiqueb aveuglement / seulement masculine, classiquec ancêtres / maîtres féminine, classiqued héroïque / magique féminine, classiquee grandeur / consolateur masculine, classiquea sanctuaire / tutélaire féminine, classiqueb délabré / sacré masculine, classiquec ruines / divines féminine, classiqued couvrir / punir masculine, classiquea cloche / s'approche féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquec vierges / cierges féminine, classiqued ciel / l'autel masculine, classiquea village / sauvage féminine, classiqueb deuil / seuil masculine, classiquec chancelle / nacelle féminine, classiqued malheur / fureur masculine, classiquea ombres / décombres féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec exquise / grise féminine, classiqued fleurs / pleurs masculine, classiquea cascade / gambade féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquec malice / précipice féminine, classiqued détruit / luit masculine, classiquea exquise / l'église féminine, classiqueb brillant / pleurant masculine, classiquec garde / regarde féminine, classiqued Huron / démon masculine, classiquea étrange / l'ange féminine, classiqueb maudit / entendit masculine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb venir / souvenir masculine, classiquea s'incline / décline féminine, classiqueb languir / tressaillir masculine, classiquea vengeance / espérance / croyance féminine, classiquea sortira / luira / prîra masculine, classiquea prairie / flétrie / Marie féminine, classiquea simplicité / charité / habité masculine, classiquea dictame / femme féminine, classiquea radieux / cieux masculine, classiquea immonde / l'onde féminine, classiquea hameau / nouveau masculine, classiquea Huronne / donne féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

142 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources