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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Essais poétiques, 1865

Souvenir

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 104 vers

Je vous laisserai moins souvent
deviner que je vous aime.S. R.

— Et j'étais là rêveur,‖ assis auprès de l'âtre,Seul avec cette enfant‖ que mon âme idolâtre ;Elle écoutait la bise‖ et tressaillait d'effroi,Comme au long tintement‖ du lugubre beffroi :Son pied où retombaient‖ les replis de sa robe,Se cachait à demi,‖ comme un fruit que dérobe,Aux regards du passant,‖ le feuillage discret.Sa jeune âme, pour moi,‖ n'avait plus de secret.Un doux rayon du feu‖ qui flambait sur la pierre,Venait rire et jouer‖ sous sa chaste paupière :J'entendais les soupirs‖ de son cœur virginal ;Et son sein ondulait‖ comme au vent matinalOndule un flot d'argent‖ sur le bord du rivageQui s'éveille et module‖ une plainte sauvage.Et puis elle disait‖ en me pressant la main :« Toi qui m'aimes ce soir,‖ m'aimeras-tu demain ? »Et cachant son beau front‖ dans ses deux mains brûlantes ;Honteuse, elle attendait‖ mes paroles trop lentes,Un soupir, un regard,‖ quelques tendres serments.Et Le feu pétillait‖ en rongeant les sarments ;Et, sur l'angle du toit‖ la raffale d'automne,Murmurait tristement‖ son refrain monotone ;Et j'écoutais encor,‖ toujours sombre et rêveur,Cette voix enfantine‖ et pleine de saveurQui vibrait dans mon âme,‖ au milieu du silence,Comme un épis doré‖ que la brise balance.

Une larme tomba‖ sur son front radieux.— « Serait-ce, ô mon ami,‖ le dernier des adieux, »Dit-elle en soupirant‖ et d'une voix timide ?Et, reposant sur moi‖ son regard tout humide,Elle semblait attendre,‖ avec espoir et peur,Un mot qui vient du ciel‖ quand il n'est pas trompeur.Et mon cœur débordait‖ d'une ivresse suprême.Et je lui dis tout bas :‖ « Tu sais bien que je t'aime !…Je t'aime, ange béni‖ qui sèmes, sur mes pas,Des fleurs que les hivers‖ ne déracinent pas !Qui chasses de mon front‖ les sinistres pensées !Qui viens rendre à mon cœur‖ ses. ivresses passées !Qui dissipes mon trouble‖ et mes rêves trompeurs,Comme un vent du matin‖ dissipe les vapeurs !…Je t'aime, ô douce enfant,‖ comme la jeune abeilleAime la vive fleur‖ qu'épanche la corbeille,La corbeille de Mai‖ sur la rive des eaux !Je t'aime, tu le sais,‖ comme nos doux oiseaux.Aiment les feux du jour‖ qui vont, de feuille en feuille,Jusqu'au frais nid de mousse‖ où leur chant se recueille !Comme les moissonneurs,‖ sous le chêne assemblés,Aiment un beau soleil‖ qui dore au loin les blés !Dis-moi, dis-moi le feu‖ dont ta jeune âme est pleine !Ne crains rien. Si le vent‖ qui souffle sur la plaine,Emporte, loin de nous,‖ les fleurs que nous aimons ;Si la brume s'efface‖ à la cime des monts ;Si le nuage d'or‖ disparaît dans l'espace ;Si le flot écumeux‖ s'avance., chante et passe,Pour ne plus revenir‖ aux bords qu'il a quittés ;Ne crains rien, pauvre enfant :‖ Les douces voluptésQue ton sourire d'ange‖ et que tes yeux de flamme,Peut-être, à ton insu,‖ font naître un jour dans l'âme,Ne s'éteignent jamais !‖ Tu sais toujours charmer ;Et le cœur qui t'aima‖ ne peut cesser d'aimer ! »

Et pendant que ces mots,‖ comme une douce ondée,Qui fait verdir, au loin,‖ la terre fécondée,Rendaient la joie au cœur‖ de cette chère enfant,Une larme roulait‖ dans son œil triomphant,Et tombait sur sa main‖ comme une riche opale ;Le rayon du foyer‖ devenait froid et pâle ;La bise, par degrés,‖ dans le ciel s'apaisait ;Et près du feu mourant‖ le grillon se taisait.

« Mais vois, lui dis-je encor :‖ le feu dort sous la cendre !Là-bas, à l'horizon,‖ vois la lune descendre !Écoute ! on n'entend plus‖ les murmures du vent !Et le grillon plaintif‖ nous parle moins souvent !Regarde autour de nous !‖… tout fleurit puis se fane !…La phalène qui tend‖ son-aile diaphane !Et la fleur du vallon‖ qu'elle va butiner !Et l'insecte joyeux‖ que tu vois trottiner !…Nous aussi, pauvre enfant,‖ puisqu'il faut que tout [meure,Nous aussi laisserons‖ cette aimable demeure,Témoin de nos plaisirs,‖ témoin de ce beau jourMais nous la quitterons‖ pour un autre séjour,Où, sans doute, parfois,‖ nous nous souviendrons d'elle !Un séjour où l'on aime,‖ où l'on reste fidèle,Fidèle à son ami,‖ comme fidèle à Dieu !…Là, plus de longue attente‖ ou de pénible adieu !Là, plus de mauvais jours,‖ ni d'amères alarmes !Là, plus d'amis ingrats,‖ de haines, ni de larmes !Mais tout chante et s'unit‖ en d'éternels accords !Un éclat merveilleux‖ illumine nos corps ;Et l'amour seul survit‖ dans ce lieu d'allégresse.Le cœur est embrasé‖ par un transport d'ivressePlus suave et plus pur‖ que la chaste douceurQue ressent l'orphelin‖ retrouvant une sœur !Plus doux que le bonheur‖ d'une mère ravieQui voit son premier né‖ souriant à la vie !Plus doux, ange d'amour,‖ que le tendre baiserQu'au front pur d'un enfant‖ elle aime à déposer !… »

Et pendant que ces mots,‖ comme une douce ondéeQui fait verdir au loin‖ la terre fécondée,Rendaient la joie au cœur‖ de cette chère enfant,Une larme roulait‖ dans son œil triomphant,Et tombait sur sa main‖ comme une riche opale ;Le rayon du foyer‖ devenait froid et pâle ;La bise, par degrés,‖ dans le ciel s'apaisait ;Et près du feu mourant‖ le grillon se taisait…

Versification

Forme
Distiques
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a l'âtre / idolâtre féminine, classiqueb d'effroi / beffroi masculine, classiquec robe / dérobe féminine, classiqued discret / secret masculine, classiquee pierre / paupière féminine, classiquef virginal / matinal masculine, classiqueg rivage / sauvage féminine, classiqueh main / demain masculine, classiquei brûlantes / lentes féminine, classiquej serments / sarments masculine, classiquek d'automne / monotone féminine, classiquel rêveur / saveur masculine, classiquem silence / balance féminine, classiquea radieux / adieux masculine, classiqueb timide / humide féminine, classiquec peur / trompeur masculine, classiqued suprême / t'aime féminine, classiquee pas masculine, classiquef pensées / passées féminine, classiqueg trompeurs / vapeurs masculine, classiqueh abeille / corbeille féminine, classiquei eaux / oiseaux masculine, classiquej feuille / recueille féminine, classiquek assemblés / blés masculine, classiquel pleine / plaine féminine, classiquem aimons / monts masculine, classiquen l'espace / passe féminine, classiqueo quittés / voluptés masculine, classiquep flamme / l'âme féminine, classiqueq charmer / d'aimer masculine, classiquea ondée / fécondée féminine, classiqueb enfant / triomphant masculine, classiquec opale / pâle féminine, classiqued s'apaisait / taisait masculine, classiquea cendre / descendre féminine, classiqueb vent / souvent masculine, classiquec fane / diaphane féminine, classiqued butiner / trottiner masculine, classiquee meure / demeure féminine, classiquef jour / séjour masculine, classiqueg d'elle / fidèle féminine, classiqueh Dieu / adieu masculine, classiquei alarmes / larmes féminine, classiquej accords / corps masculine, classiquek d'allégresse / d'ivresse féminine, classiquel douceur / sœur masculine, classiquem ravie / vie féminine, classiquen baiser / déposer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources