Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre deuxième
FABLE XXI. Le castor et le loup cervier
Un castor bon enfant,‖ un jour, prêta l'oreilleAux paroles d'un loup cervier.Il s'agissait d'éteindre‖ une haine bien vieilleEt d'échanger enfin‖ la branche d'olivier.La pensée était bonne‖ et la chose, facile ;Mais notre loup cervier‖ qui faisait le docileAvait un but inavouéQu'il cachait avec artifice ;Il voulait s'assurer,‖ je crois, le bon officeD'un esclave tout dévoué,Plutôt que l'amitié constanteD'un compagnon,Fut-il et fidèle et mignon.
C'était une affaire importanteQue l'oubli du passé,Et le lynx empresséEn convenait de bonne grâce.Il n'avait pourtant pas‖ qu'un tour de passe-passeA se faire pardonner.Il vit toutefois sans surpriseLe succès couronnerSa nouvelle entreprise.
— Or,Pour sceller l'amitié‖ l'on pourrait, ce me semble,Chasser ensemble,Proposa-t-il au castor.
— Que votre intelligence,‖ ô mon cher, est féconde !Fit le castor ému —‖ commençons nos travaux :Nous irons par monts et par vaux :Moi je nage fort bien,‖ je chasserai dans l'ondeEt vous procurerai‖ les poissons les plus frais.
— Les fruits des bois ont-ils‖ pour vous quelques attraits ?Reprit le loup-cervier,‖ vous en aurez de reste,C'est moi qui vous l'atteste,Car je grimpe aisément,‖ vous ne l'ignorez pas,Sur les plus hautes branches.Je vous offrirais bien,‖ chaque jour, aux repas,De la chair en épaisses tranches,Mais vous n'en mangez pas du tout.
Ils partirent enfin,‖ rôdant un peu partout,Mais plus souvent‖ sur le bord des rivières.Le loup-cervier mangeait,‖ du meilleur appétitEt sans faire trop de manières,Le gros poisson et le petit.
— De la société‖ je porte seul les peines,Lui dit bien poliment‖ le castor aux abois ;Soyez plus généreux ;‖ rentrons dans les grands bois,Montez sur quelque hêtre‖ et donnez-moi des faines.
— Des faines ? j'y pensais ;‖ ça fera changement.
Ils marchaient lentement,Car les pieds du castor‖ n'ont pas grande vitesse.Après de longs circuits,Ils trouvèrent un hêtre‖ assez chargé de fruits.Le loup cervier, avec prestesse,Grimpa sur les rameaux‖ et se mit à mangerSans songerA son camarade.
— Vous ne m'en donnez pas ?‖ demanda celui-ci.
— Ta santé délicate‖ est mon plus grand souci,Et je crains que ce fruit‖ ne te rende malade…Il ne faudrait qu'un accident,Répondit le lynx impudent.
— C'est vrai, fit le castor,‖ j'en souffrirais peut-être ; —Il cachait son dépit‖ sous des dehors sereins.— Je vais gruger l’écorce.
Le loup-cervier tomba‖ puis se brisa les reins.
La haute opinion‖ que l'on a de soi-mêmeNous empêche souvent‖ de voir les qualitésDes amis que l'on a‖ lâchement exploités ;Mais quelque circonstance extrêmeNous fait toujours voir, à la fin,Que pour être plus fourbe‖ on n'est pas le plus fin.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abab] 10[aa] 8[abba]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 6 syllabes (38 de 12, 19 de 8, 8 de 6, 2 de 4, 2 de 7, 1 de 1, 1 de 3, 1 de 5, 1 de 10)· profil 4, 6, 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a l'oreille / vieille féminine, classiqueb cervier / d'olivier masculine, classiquec facile / docile féminine, classiqued inavoué / dévoué masculine, classiquee artifice / office féminine, classiquef constante / importante féminine, classiqueg compagnon / mignon masculine, classiqueb passé / empressé masculine, classiquec grâce / passe-passe féminine, classiqued pardonner / couronner masculine, classiquee surprise / entreprise féminine, classiquea Or / castor masculine, classiqueb semble / ensemble féminine, classiquea féconde / l'onde féminine, classiqueb travaux / vaux masculine, classiquec frais / attraits masculine, classiqueb reste / l'atteste féminine, classiquec pas / repas masculine, classiqued branches / tranches féminine, classiquee tout / partout masculine, classiqueb rivières / manières féminine, classiquec appétit / petit masculine, classiquea peines / faines féminine, classiqueb abois / bois masculine, classiquea changement / lentement masculine, classiqueb vitesse / prestesse féminine, classiquec circuits / fruits masculine, classiqued manger / songer masculine, classiquee camarade / malade féminine, classiquea celui-ci / souci masculine, classiquec accident / impudent masculine, classiquea peut-être / l’écorce / hêtre féminine, classiqueb sereins / reins masculine, classiquea soi-même / extrême féminine, classiqueb qualités / exploités masculine, classiquec fin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources