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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre troisième (A mes enfants)

FABLE PREMIÈRE. Le lièvre et le rat

Pamphile Le May· strophes variées, vers de 8, 12 et 6 syllabes, 144 vers

Bien des fabulistes,Profonds moralistes,Ont avant moi conté,‖ dans leurs vers séduisants,Ces histoires naïvesPrises dans les archivesDes esprits sérieux‖ et des cœurs bienfaisants.Auprès de leurs travaux‖ bien humble est mon ouvrageEt je sens quelquefois‖ s'affaisser mon courage.Laisserai-je pourtant‖ mon livre inachevé ?Comme le grain de sénevéIl deviendra peut-être‖ un arbre au rameau sombreQui prêtera son ombreAu voyageur fatigué.Écrivons donc encor :‖ que m'importe le blâmeSi mes récits, enfants,‖ charment votre jeune âme ?Parmi les ennuyeux‖ si je suis relégué,J'aurai pour m'excuser‖ le désir de vous plaireEn vous donnant de bons conseils.Vous m'offrirez vos fronts vermeils,Je les embrasserai,‖ ce sera mon salaire.

Je vais dire aujourd'hui‖ l'histoire d'un coquin ;Une assez longue histoireQue vous conserverez‖ bien dans votre mémoire,Car on ne la trouve plus, même‖ dans le bouquin.Le coquin dont je parle‖ était un jeune lièvre.C'est drôle, n'est-ce pas ?‖ et l'on n'aurait pas cruQue ce triste animal‖ put avoir un mot cruSur la lèvreEt de l'audace dans le cœur,Drôle si vous voulez,‖ c'était un escroqueur.Il est vrai qu'il était sauvage,Qu'il habitait un trou‖ pratiqué dans le sol ;Mais cela n'explique‖ point son grand penchant au vol ;Car nul ne fait plus grand ravage ?Dans le domaine du prochainQue l'homme, —L'homme civilisé,‖ s'entend, — soit qu'il se nommeSujet ou souverain.

Fatigué de ronger‖ des bourgeons d'épinette,De gruger du sapin,Notre héros, un bon matin,Quitta sa maisonnette —Si l'on peut d'un tel nom‖ appeler un vil trou. —Il ne savait ni peu ni prouVers quels lieux diriger sa course ;Mais le hasard est la ressourceDe ceux qui n'en ont pas.Tout en réfléchissant,‖ il dirigea ses pasA travers champs, vers une étable.Il fut bien inspiré,Car, à peine est-il entré,Qu'un rat qui se mettait à tableL'invite à s'approcher‖ et lui présente un œuf.

Le lièvre trouve exquis‖ ce mets tout à fuit neuf,Le dévore,Puis en demande encore.Le rat hospitalier,Entrouvrant son cellier,Lui fit voir que chez lui‖ se trouvait l'abondance.

— Je voudraisDes œufs frais,Dit le petit intrus‖ avec outrecuidance.

— Comme on est en été,Lui répondit le rat,‖ vous en aurez sur l'heure,Même à satiété ;Restez dans ma demeure,Je vais vous en chercher.

Puis il sortit pour dénicherLes poules sur leurs nids de paille.

Trouvant amusant d'être ingrat,Le lièvre fit ripailleEn l'absence du rat,Et vers les bois, ensuite,Prit la fuite.Il ne se montra plus‖ qu'aux jours froids de l'hiver,Car, l'hiver arrivé,‖ sa robe devint blanche.Et puis il aimait moins‖ le bourgeon de la brancheEt le trouvait parfois amer.Les œufs étaient si bons !‖ L'eau venait à la boucheRien que d'y penser.Et le rat, loin d'être farouche,Semblait aimer un peu‖ qu'on l'aide à dépenser.

— Pourquoi ne tenter pas‖ cette bonne aventure,Se dit-il, encore une fois ?Monsieur le rat est trop courtoisPour oser soupçonner‖ dans ma blanche fourrureLe lièvre gris qui l'a triché.Mettons sa finesse à l'épreuve ;Quand on a fait peau neuveOn peut impunément‖ refaire vieux péché.

Il part donc, sautant sur la neige,Et chez le rat s'en vient frapper.Celui-ci lui présente un siègeMais ne parle point de souper.La faim inspire de l'audaceA l'animal le plus prudent.

— Donnez-moi donc de quoi‖ me mettre sous la dent,Demande, sans préface,Le visiteur ahuri.

— Je n'ai qu'un œuf pourriQue m'a laissé naguère‖ un hôte malhonnête,Un lièvre gris.

— C'était un malappris,Fit aussitôt le lièvre‖ en secouant la tête,Et si je le rencontre un jourIl paiera cher ce vilain tour.

— Vraiment, votre bonté l'emporte,Et je vous dirai franchementQue j'ai des mets d'une autre sorte,Reprit le rat tout bonnement.

— Je crois votre cave garnie,Et je vous jure que j'ai faim,Continua‖ l'hôte canaille et fin.

— Mangez donc sans cérémonie,Quelques uns de ces frais biscuits.

— En passant j'en ai goûté d'autres ;Je ne sais s'ils valent les vôtres,Mais ils me parurent bien cuits.

— Où cela, mon ami,‖ dans la maison voisine ?

— Eh oui ! précisément,‖ votre flair le devine.

— Je cours en chercher deux,‖ ce sera le dessert.

— Vraiment vous me comblez,‖ mais faites diligence,Sinon je penserais‖ qu'on vous a découvert ;Et j'aimerais bien mieux‖ mourir dans l'indigenceQue de vous perdre ainsi.

— Mon cher, soyez tranquille,Je suis assez habilePour revenir ici :Je ne crains ni piège, ni dogue.

Après ce petit dialogueLe rat obligeant s'éloigna.Quand il revint‖ le cellier était vide.Il s'indigna.

Mais le lièvre perfide,Objet de son doux soin,Était déjà bien loin.

Tromper une âme droiteN'est ni malaisé, ni nouveau ;Celui qui vous exploiteSait quand il doit changer de peau.Il vaut mieux, au jeu, quoiqu'on dise,Être floué qu'être floueur,Si le premier y perd sa miseLe second y perd son honneur.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
18[aa] 18[abba] 9[abab]
Mètre
Vers de 8, 12 et 6 syllabes (50 de 8, 44 de 12, 32 de 6, 5 de 3, 3 de 5, 3 de 7, 2 de 4, 2 de 10, 2 de 13, 1 de 2)· profil 3, 4, 5, 6, 7, 8, 4+6, 6+6, 5÷8
Mots à la rime
a fabulistes / moralistes féminine, classiqueb séduisants / bienfaisants masculine, classiquec naïves / archives féminine, classiqued ouvrage / courage féminine, classiquee inachevé / sénevé masculine, classiquef sombre / ombre féminine, classiqueg fatigué / relégué masculine, classiqueh blâme / âme féminine, classiquei plaire / salaire féminine, classiquej conseils / vermeils masculine, classiquea coquin / bouquin masculine, classiqueb histoire / mémoire féminine, classiquec lièvre / lèvre féminine, classiqued cru masculine, classiquee cœur / escroqueur masculine, classiquef sauvage / ravage féminine, classiqueg sol / vol masculine, classiqueh prochain / souverain masculine, classiquei l'homme / nomme féminine, classiquea d'épinette / maisonnette féminine, classiqueb sapin / matin masculine, classiquec trou / prou masculine, classiqued course / ressource féminine, classiquee pas masculine, classiquef étable / table féminine, classiqueg inspiré / entré masculine, classiqueh œuf / neuf masculine, classiqueb dévore / encore féminine, classiquec hospitalier / cellier masculine, classiqued l'abondance / outrecuidance féminine, classiquea voudrais / frais masculine, classiquea été / satiété masculine, classiqueb l'heure / demeure féminine, classiquec chercher / dénicher masculine, classiqueb paille / ripaille féminine, classiquea ingrat / rat masculine, classiquec ensuite / fuite féminine, classiqued l'hiver / amer masculine, classiquee blanche / branche féminine, classiquef bouche / farouche féminine, classiqueg penser / dépenser masculine, classiquea aventure / fourrure féminine, classiqueb fois / courtois masculine, classiquec triché / péché masculine, classiqued l'épreuve / neuve féminine, classiquea neige / siège féminine, classiqueb frapper / souper masculine, classiquec l'audace / préface féminine, classiqued prudent / dent masculine, classiquec ahuri / pourri masculine, classiqueb malhonnête / tête féminine, classiquec gris / malappris masculine, classiquec jour / tour masculine, classiquea l'emporte / sorte féminine, classiqueb franchement / bonnement masculine, classiquea garnie / cérémonie féminine, classiqueb faim / fin masculine, classiqueb biscuits / cuits masculine, classiquea d'autres / vôtres féminine, classiquea voisine / devine féminine, classiquea dessert / découvert masculine, classiquea diligence / l'indigence féminine, classiquec ainsi / ici masculine, classiquea tranquille / habile féminine, classiquec dogue / dialogue féminine, classiqueb s'éloigna / s'indigna masculine, classiquec vide / perfide féminine, classiqueb soin / loin masculine, classiquea droite / exploite féminine, classiqueb nouveau / peau masculine, classiquec dise / mise féminine, classiqued floueur / honneur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources