Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre deuxième
FABLE XIX. Le loup devenu mouton
La chose pourtant, je l'avoue,N'a pas de probabilité,Et l'on va croire que je joueAvec votre crédulité ;Il n'en est rien, je vous l'assure,Et l'histoire improbable est sûre.
Pour la comprendre tout d'abordEt lui trouver de la justesse,Il faut savoir qu'un loup ne mordQue si la faim le presse.Partant de cette véritéOn verra, je l'espère,Que le loup qui fait bonne chèreDoit avoir de l'humanité.
Donc ce brigand de quadrupèdeQu'on nomme mangeur de moutonsCourait, hurlant sur tous les tonsEt cherchant un remèdeQui put à son mal mettre fin.Ce mal, passager d'ordinaire,N'était pas, certe imaginaire,C'était la faim.
Pour calmer un peu ses supplices,Ce loup efflanquéN'aurait pas manquéDe déchirer avec délicesLe plus chétif agneau,N'eut-il eu que la peau.Mais le chien faisait bonne gardeAux étables et dans les clos.
Il peut devenir un hérosCelui-là que la faim poignarde…Las de guetter l'occasion,Notre loup finit par comprendreQu'il devait autrement s'y prendreEt risquer une invasion.Que l'on soit loup, que l'on soit homme,Il faut manger ;La vie à cela se consomme ;Tanner n'y pourra rien changer.Il aborda, la gueule ouverteEt d'un air bien déterminé,Un troupeau qui dans l'herbe verteFaisait sieste après dîné.Le chien accourut tout de suite,Mais, le loup ne prit point la fuite ;Il fallut donc parlementer.
— J'ai faim, je mange, dit le fauve,Rien qu'un mouton et je me sauve :Je suis facile à contenter.
— Qu'à pas un ta griffe ne touche,Répliqua le cerbère, ou bien…
Cet « ou bien » avait l'air farouche,Mais le loup ne fit cas de rienEt continua sa menace.Le chien qui n'était pas bonasseSe creusa le cerveauPour trouver un moyen nouveauDe protéger la bergerie.
— Vous avez faim ? dit-il au loup ;Si ce n'est point plaisanterieJe vous ferai manger beaucoupEt j'adoucirai votre peine :Enrôlez-vous dans mon troupeau,Allez paître au son du pipeauEt vêtez la robe de laine ;Cela vaudra mieux, bien des fois,Que de courir, avideEt le ventre vide,A travers champs et bois.
— Je crois que votre offre est honnêteEt je l'accepte franchement,Répondit la prudente bête,Tout en souriant méchamment ;Je vous demeurerai fidèlePuisque je serai bien nourri ;Je vais être un agneau modèle,J'en ferais le pari.
Combien ainsi font du tapageJettent au vent page sur page,Menacent de tout fracasser,Mais qui perdent leur violenceEt gardent un prudent silenceDès qu'on offre de les placer !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8[abab] 6[aa] 10[abba]
- Mètre
- Octosyllabes et hexasyllabes (70 de 8, 9 de 6, 3 de 5, 2 de 4)· profil 4, 5, 6, 8
- Mots à la rime
- a l'avoue / joue féminine, classiqueb probabilité / crédulité masculine, classiquec l'assure / sûre féminine, classiquea d'abord / mord masculine, classiqueb justesse / presse féminine, classiquec vérité / l'humanité masculine, classiqued l'espère / chère féminine, classiquea quadrupède / remède féminine, classiqueb moutons / tons masculine, classiquec fin / faim masculine, classiqued d'ordinaire / imaginaire féminine, classiquea supplices / délices féminine, classiqueb efflanqué / manqué masculine, classiquec agneau / peau masculine, classiqued garde / poignarde féminine, classiquee clos / héros masculine, classiquec l'occasion / invasion masculine, classiqued comprendre / prendre féminine, classiquee homme / consomme féminine, classiquef manger / changer masculine, classiqueg ouverte / verte féminine, classiqueh déterminé / dîné masculine, classiquei suite / fuite féminine, classiquej parlementer / contenter masculine, classiquea fauve / sauve féminine, classiquea touche / farouche féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec menace / bonasse féminine, classiqued cerveau / nouveau masculine, classiquee bergerie / plaisanterie féminine, classiquea loup / beaucoup masculine, classiquec peine / laine féminine, classiqued troupeau / pipeau masculine, classiquee fois / bois masculine, classiquef avide / vide féminine, classiquea honnête / bête féminine, classiqueb franchement / méchamment masculine, classiquec fidèle / modèle féminine, classiqued nourri / pari masculine, classiquea tapage / page féminine, classiqueb fracasser / placer masculine, classiquec violence / silence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources