Les Épis, 1914· Au champ de la foi
Le Calvaire
Parmi mes souvenirs‖ il en est un que j'aimePar-dessus tout. Il luit‖ comme une ardente gemme,Dans le lointain des jours,‖ au fond de mon cœur las.
Quand dans tous les jardins‖ fleurissaient les lilas,Ou quand l'été soufflait‖ du feu, que la lumièreFaisait un nimbe d'or‖ à la pauvre chaumière,Que la nue au soleil‖ empourprait un lambeau,Le dimanche, on allait,‖ si le soir était beau,Par la route ou les champs‖ tout pleins de voix joyeuses,Se jeter à genoux‖ sur les touffes soyeusesDes renoncules d'or‖ et du plantain vermeil,Devant la grande croix‖ où, d'un sanglant sommeil,Le Christ dormait, tenu‖ par quatre clous infâmes.
Et les mères alors,‖ comme les saintes femmes,Au pied du bois sacré‖ se tenaient humblement ;Et, courbé sous le poids‖ d'un long accablement,Un vieux, le plus âgé,‖ je crois, de nos villages,S’agenouillait plus loin.Nous, les enfants volages,Nous cherchions un gazon‖ doux comme le velours.Lui, le vieux, dont les ans‖ étaient pourtant bien lourds,Semblait aimer la pierre‖ où la chair se déchire.Il regardait le Dieu‖ penchant son front de cire,Son beau front couronné‖ d'épines et souillé ;Et, quelquefois aussi,‖ de son regard mouilléIl nous enveloppait‖ avec sollicitude.
Nous étions bien légers,‖ mais d'honnête attitude.Quelquefois cependant‖ nous répondions : Amen,En riant aux oiseaux‖ qui fêtaient leur hymenDans les hauts peupliers,‖ tout autour du calvaire.J'étais, sans le savoir,‖ un sauvage trouvère.Je ne connaissais rien‖ au-delà des hameaux,Et la gloire et l'amour‖ étaient pour moi des mots.Mais je trouvais à vivre‖ un indicible charme…Et pourtant l'avenir‖ sonnait comme une alarmeDans mon esprit naïf‖ et plein d'obscurité :Je devinais si peu‖ la sainte véritéQu'à tout homme au cœur droit‖ le ciel un jour révèle.
Enfin, comme les blés‖ que le faucheur nivèle,Tous les fronts se penchaient‖ touchant le sol béni.L'exercice pieux‖ était alors fini.C’était l’adieu.Sortant de la petite enceinte,Jeunes à l'œil hardi,‖ vieux à la face sainte,Par les chemins poudreux‖ tout frangés de buissons,S'en allaient en causant‖ semailles et moissons.
Souvent, je m'en rappelle‖ aussi, garçons et filles,Marchant tous deux par deux,‖ entraient dans les charmilles,S'enivrer de l'air frais‖ et des parfums du soir.
Puis, quand montait la nuit,‖ ils s'en allaient s'asseoirEn cercle, pour les jeux,‖ dans la maison voisine.Les hommes s'appelaient‖ au fond de la cuisine,Pour battre le briquet‖ autour de l'âtre éteint.Ces choses me charmaient,‖ et mon cœur les retint.
Depuis, le bon vieillard‖ qui priait sur la pierre,En embrassant la croix‖ a fermé sa paupière,Pour la rouvrir au ciel.‖ Depuis, les jeunes gensQui s'attardaient un peu‖ sous les bois indulgents,Pour se parler d'amour‖ après une prière,Ont défriché partout‖ l'inutile bruyère ;Et leurs blanches maisons,‖ pleines de gais marmots,Ont remplacé les nids‖ qui chantaient aux rameaux.Mais le Christ adoré,‖ dépouillé de sa gloire,Le Christ au front sanglant‖ reste sur la croix noire…Hier je l'ai vu là,‖ demain je l'y verrai,Car j'ai besoin qu'il parle‖ à mon cœur éploré
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 32((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a j'aime / gemme féminine, classiqueb las / lilas masculine, classiqueb lumière / chaumière féminine, classiquec lambeau / beau masculine, classiqued joyeuses / soyeuses féminine, classiquee vermeil / sommeil masculine, classiquef infâmes / femmes féminine, classiqueb humblement / accablement masculine, classiquec villages / loin / volages féminine, classiqued velours / lourds masculine, classiquee déchire / cire féminine, classiquef souillé / mouillé masculine, classiqueg sollicitude / attitude féminine, classiqueb Amen / hymen masculine, classiquec calvaire / trouvère féminine, classiqued hameaux / mots masculine, classiquee charme / alarme féminine, classiquef d'obscurité / vérité masculine, classiqueg révèle / nivèle féminine, classiqueb béni / fini masculine, classiquec l’adieu / enceinte / sainte féminine, classiqued buissons / moissons masculine, classiquea filles / charmilles féminine, classiqueb soir / s'asseoir masculine, classiqueb voisine / cuisine féminine, classiquec éteint / retint masculine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb gens / indulgents masculine, classiquec prière / bruyère féminine, classiqued marmots / rameaux masculine, classiquee gloire / noire féminine, classiquef verrai / éploré masculine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources