Les Épis, 1914· Au champ de la foi
Les Rameaux
Le lendemain, jour saint,‖ c'était Pâques fleuries.Secouant sa torpeur,‖ ses mornes rêveries,Grand'mère se leva,‖ repoussa son fauteuil,Son vieux fauteuil « berçant »‖ où s'endormait son deuil,Où parfois s'éveillait‖ une lointaine joie,Puis entra dans sa chambre :— Il faut bien que je voie,Dit-elle, chevrotant,‖ si mon rameau verdit.Il était là, tout près,‖ au chevet de son lit,Penchant sur une croix‖ sa branche grêle et rousse.Elle le prit, disant‖ encor de sa voix douce :
— Si j'allais, moi si vieille,‖ à l'église demain,Je le verrais, bien sûr,‖ reverdir dans ma main.
Hélas ! ses doigts tremblants‖ l'effeuillaient sur la couche,Un rire douloureux‖ fit tressaillir sa bouche.
— Pourquoi s'égrène-t-il,‖ il est bénit pourtant ?…Il est bénit, fit-elle encore !Et sanglotant,Deux fois elle le porte‖ à ses lèvres flétries.
Le lendemain, jour saint,‖ c'était Pâques fleuries.
Maintenant se taisaient,‖ morts depuis de longs jours,Bien des chants, des espoirs,‖ des plaisirs, des amours,Que les effluves chauds‖ des claires matinéesAvaient partout fait naître,‖ et dans les graminées,Et sous les bois feuillus,‖ et parmi les blés d'or,L'autre saison. Pourtant‖ on pouvait voir encorUn souffle léger, doux,‖ peut-être sacrilège,Soulever par instant,‖ le grand linceul de neige,Comme pour annoncer‖ à l'humble travailleurQue tout allait revivre :‖ insecte, bois et fleur…
Le matin rayonnait.‖ A travers la prairieOù, poussière d'argent,‖ roulait la poudrerie,Les mitaines aux mains,‖ chaussés jusqu'aux genoux,Nous partons, plusieurs gars.‖ Point de classe pour nous.Nous conterons la chose‖ au vieux maître d'école ;Ce n'est pas, verra-t-il,‖ une escapade folle.Il grondera peut-être‖ un peu, c'est sa façon,Mais ne doublera pas,‖ cette fois, la leçon…Nous allions vers des bois‖ aux sombres draperies.
Le lendemain, jour saint,‖ c'était Pâques fleuries.
Dans cette blanche plaine‖ où tout est verglacé,Cette plaine endormie‖ où, l'automne passé,Derrière un chariot‖ nous faisions le glanage,Il monte maintenant‖ un râle de vannage,Comme en entend la grange‖ au milieu des hivers :C’est le bruit de nos pas.Or, par des clos divers,Comme bien des vaillants‖ que le monde néglige,Nous passons, nous aussi,‖ sans laisser de vestige.Nous allons demander,‖ pour les gens des hameaux,Au mélèze, au sapin,‖ leurs odorants rameaux.Quand ils seront bénits,‖ demain, par la prière,Ils s'épanouiront‖ comme dans la bruyère ;L'église verdira,‖ tel un coin de forêt,Lorsqu'après les hivers‖ mai fécond reparaît.Comme au jour où Sion,‖ le temple et son grand-prêtre,Au chant de l'hosanna‖ virent entrer le Maître,On entendra clamer :— Paix, amour en tout lieu !C'est le Promis qui vient !‖ c'est l'Envoyé de Dieu !Qu'il marche sur les fleurs,‖ à l'ombre de nos palmes !
Et voici la forêt.‖ Là, sous les dômes calmesQui gardent la splendeur‖ de nos temples bénis,Peu de petits oiseaux,‖ pour rester à leurs nids,Ont bravé les frimas.‖ Mais dans l'ombre des branchesLe soleil du printemps‖ fera des routes blanches,Qu'empliront de gais vols.‖ Et soudain repeuplés,Les bois chanteront haut‖ les doux espoirs comblés.
Longtemps nous parcourons‖ la fauve solitude.Sentant venir pourtant‖ un peu de lassitude,Nous songeons qu'il nous faut‖ un sylvestre butin,Et nous prenons au cèdre,‖ à la pruche, au sapinDes rameaux dentelés‖ comme des broderies…
Le lendemain, jour saint,‖ c'était Pâques fleuries
C'est le retour. Les champs‖ nous semblent élargis.La marche est lente. Enfin‖ nous rentrons au logis,Portant avec orgueil‖ le némoral trophée.Grand'mère est là toujours,‖ comme une bonne fée,Dans son fauteuil qu'effleure‖ un rayon du foyer.Entendre chanter l'eau,‖ voir la flamme ondoyer,Le chaudron enfumé‖ pendre à la crémaillère,C'est sa plus douce joie,‖ à la pauvre grand'mère.
Pourtant elle dormait‖ alors, le front penché.Elle tenait encor‖ son rameau desséché,Et, sur ses traits maigris‖ la tristesse était peinte,La tristesse des vieux.‖ Puis, sur la branche sainte,Rosée amère et pure,‖ étaient tombés des pleursQue les tisons montraient‖ en des jets de lueurs,Et qu'ils faisaient briller‖ comme de riches pierres.Sans troubler le sommeil‖ de ses lourdes paupières,Je m'empare aussitôt‖ du cher rameau fané,Puis, afin que jamais‖ il ne soit profané,Je le jette au brasier.‖ Dans sa main entr'ouverteJ'en mets un dont la feuille‖ est abondante et verte.
Sa main se referma‖ sur le rameau vermeil.Ce geste n'était pas‖ cependant le réveil.Quelque chose soudain‖ parut troubler son âme :La fraîcheur de la branche‖ ou le bruit de la flamme,Qui sait ?… Elle leva‖ la tête. En ses yeux closDes clartés, j'en suis sûr,‖ descendirent à flots.Elle sourit… Était-ce‖ aux célestes féeries ?
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 49((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a fleuries / rêveries féminine, classiqueb fauteuil / deuil masculine, classiquec joie / chambre / voie féminine, classiqued verdit / lit masculine, classiquee rousse / douce féminine, classiquea demain / main masculine, classiquea couche / bouche féminine, classiquea pourtant / encore / sanglotant masculine, classiqueb flétries / fleuries féminine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb matinées / graminées féminine, classiquec d'or / encor masculine, classiqued sacrilège / neige féminine, classiquee travailleur / fleur masculine, classiquea prairie / poudrerie féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquec d'école / folle féminine, classiqued façon / leçon masculine, classiquee draperies / fleuries féminine, classiquea verglacé / passé masculine, classiqueb glanage / vannage féminine, classiquec hivers / pas / divers masculine, classiqued néglige / vestige féminine, classiquee hameaux / rameaux masculine, classiquef prière / bruyère féminine, classiqueg forêt / reparaît masculine, classiqueh grand-prêtre / Maître féminine, classiquei clamer / lieu / Dieu masculine, classiquej palmes / calmes féminine, classiqueb bénis / nids masculine, classiquec branches / blanches féminine, classiqued repeuplés / comblés masculine, classiquea solitude / lassitude féminine, classiqueb butin / sapin masculine, classiquec broderies / fleuries féminine, classiquea élargis / logis masculine, classiqueb trophée / fée féminine, classiquec foyer / ondoyer masculine, classiqued crémaillère / grand'mère féminine, classiquea penché / desséché masculine, classiqueb peinte / sainte féminine, classiquec pleurs / lueurs masculine, classiqued pierres / paupières féminine, classiquee fané / profané masculine, classiquef entr'ouverte / verte féminine, classiquea vermeil / réveil masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquec clos / flots masculine, classiqued féeries / fleuries féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources