Les Épis, 1914· Au champ de la fantaisie
Par droit chemin
Montcalm était tombé‖ sur ton fier promontoire,Vieux Québec. Il dormait‖ dans son linceul de gloire.Bien des soldats vaillants‖ reposaient avec lui.Sur notre sol aimé‖ le soleil avait lui,Mais l'ombre, désormais,‖ recouvrait de son voileNos champs et nos foyers.‖ Et la dernière étoile,Dont on cherchait encor‖ les rayons incertains, —L'espérance, — mourait‖ au fond des cieux éteints ;Et les Lys n'étaient plus‖ un glorieux trophée.La France se taisait.‖ Une trompeuse féeScellait de ses baisers‖ la bouche de son roi.Les chants d'amour tuaient‖ les cris du désarroi.L'iniquité des grands‖ perdait le grand royaume.Nous étions revenus‖ tour à tour sous le chaume.Le vainqueur menaçant‖ s'attachait à nos pas ;Et nous fermions les yeux‖ afin de ne voir pasSon ombre redoutable‖ obscurcir la fenêtre.C'était un temps de deuil,‖ il faut le reconnaître :Nous étions délaissés‖ des « gens du vieux pays ».Cependant notre cœur‖ ne les a point haïs.
Or, pendant que la guerre‖ exerce son ravage,A l'heure où tout s'écroule,‖ une femme sauvageSortie on ne sait d'où,‖ d'une sombre beauté,Dans la ville conquise‖ erre de tout côté.Comme un rameau de pin‖ que la brise secoue,Et comme un voile noir‖ qui tombe ou se dénoue,Sa chevelure flotte‖ au vent, son sein bondit.Elle chante. On dirait‖ un sanglot. Elle dit :
— O ma verte forêt !‖ ô ma forêt profonde !Ton silence est rompu,‖ ton secret est trahi…Il n'est plus de promesse‖ où mon espoir se fonde,O ma verte forêt !‖ ô ma forêt profonde !Ah ! par son souvenir‖ mon cœur est envahi !…Il me parlait d'un Dieu‖ qui protège la femme,Et met des anges bons‖ sur ses étroits chemins.L'homme blanc m'a trompée,‖ et sa parole infâmeA pour jamais, hélas !‖ troublé mes lendemains !…O ma verte forêt !‖ ô ma forêt profonde !Il n'est plus de promesse‖ où mon espoir se fonde !
« Connaître est-il un bien ?‖ Est-ce un bien que d'aimer ?Femme blanche, sais-tu‖ comme moi la souffrance ?…Parler ainsi pourtant,‖ n'est-ce pas blasphémer ?Connaître est-il un bien ?‖ Est-ce un bien que d'aimer ?Il me parlait d'un ciel‖ qui s'appelle la France.Ce ciel il le vendait‖ pour quelques pièces d'or.Son cœur n'était pas droit.‖ Il souriait aux crimes.Il suivait des sentiers‖ tortueux, cet homme. Or,Le mensonge est un flot‖ qui creuse des abîmes.Connaître est-il un bien ?‖ Est-ce un bien que d'aimer ?Parler ainsi pourtant,‖ n'est-ce pas blasphémer ?
« Bois, rendez-moi l'abri‖ de vos rameaux sans nombre,Vos chants, vos fleurs. Ce monde‖ étrange me fait peur.Dans la ville des blancs‖ je passe comme une ombre.Bois, rendez-moi l'abri‖ de vos rameaux sans nombre,Je veux cacher ma honte‖ au guerrier blanc trompeur.La Robe Noire a mis‖ sur mon front le baptême ;Dans mon cœur trop naïf‖ l'autre a mis le forfait.Hier j'ignorais Dieu,‖ mais j'ignorais de mêmeLa vertu qu'il commande‖ et le vice qu'il hait.Bois, prêtez-moi l'abri‖ de vos rameaux sans nombre..Dans la ville des blancs‖ je passe comme une ombre.« Cabane, lit de mousse,‖ humble feu de fagot,Mânes de mes aïeux‖ errant sous les grands arbres,Pourquoi vous ai-je fuis ?‖… Il se nommait Bigot !Cabane, lit de mousse,‖ humble feu de fagot,Vous valiez bien des fois‖ ses palais et ses marbres.Il m'a perdue hier‖ par des menteurs discours ;Il te perd aujourd'hui‖ dans de funestes luttes,O mon pays aimé !‖ Nos triomphes sont courts ;Pauvre Stadaconé,‖ pleurons, pleurons nos chutes !Cabane, lit de mousse,‖ humble feu de fagot,Pourquoi vous ai-je fuis ?‖… Il se nommait Bigot ! — »
Bigot, marchand d'honneur,‖ parvenu dont l'empireS'étendait sur la ville‖ et sur les champs ; vampireQui buvait notre sang‖ et mangeait notre chair ;Fripon qui nous volait‖ et nous revendait cher ;Bigot avait hâté,‖ par sa filouterie,La honte de la France‖ et de notre patrie.Il était le dernier,‖ mais aussi le plus vilDe tous ces affamés‖ de plaisir, que l'exilNe punit pas assez.‖ Il laissa des ruines.On entrevoit encore,‖ à travers les bruinesQu'un vent mystérieux‖ traîne sur le passé,Son galbe de félon‖ aux fanges du fossé.Le temps fuit. Nous marchons,‖ Messieurs, avec vitesse.Ils sont bien loin déjà‖ ces jours pleins de tristesse,Où tous, nous semblions‖ des étrangers chez nous.La France nous a vus,‖ tout un peuple, à genoux,Quand son vieux drapeau blanc,‖ vaincu, plia son aile.Une plainte a monté‖ profonde, solennelle,Des plaines d'Abraham‖ où tombaient nos guerriers.Les traîtres de ces temps,‖ et les aventuriers,Les spadassins titrés‖ et les héros de bouge,Par la main du bourreau‖ sont marqués du fer rouge.
Les méchants n'ont qu'un jour‖ de gloire. Ils sont maudits.Le palais de Bigot,‖ comme un sale taudisS'est écroulé là-bas.‖ Au fond de ce repaireVa se coucher le loup,‖ va siffler la vipère.L'hôte n'a pas changé.‖ La fille des HuronsDort son dernier sommeil‖ aussi. Les bûcheronsOnt rasé la forêt‖ qui dérobait sa cendre.A son heure suprême‖ a-t-elle vu descendreSur son lit de rameaux‖ l'ange saint du pardon ?
Et nous avons cent ans‖ gémi dans l'abandon.Ils sont loin ces jours pleins‖ de douleur et de honte.Pour instruire ses fils‖ le père les raconte,Car l'exemple du mal‖ porte parfois au bien.Et depuis ce temps-là,‖ vous dirai-je combienNous avons soutenu‖ de combats ? La conquêteA pesé lourdement,‖ hélas ! sur notre tête ;Mais nous sommes debout.‖ Nos droits nous sont rendusNous pouvons pardonner‖ à qui nous a vendus,Ainsi que pardonna‖ Joseph le patriarche.Vers la terre promise‖ en silence l'on marche.Traversant les déserts‖ sous l'œil de Jéhova,Notre peuple revient‖ quand on croit qu'il s'en va.
C'était le sang des preux‖ qui coulaient dans nos veines,Nous n'avons pas nourri‖ des espérances vaines,Le Dieu des nations‖ nous a pris par la main.Homme ou peuple est béni‖ qui va par droit chemin
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 42[aa] 4[abaab] 4[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a promontoire / gloire féminine, classiqueb lui masculine, classiquec voile / étoile féminine, classiqued incertains / éteints masculine, classiquee trophée / fée féminine, classiquef roi / désarroi masculine, classiqueg royaume / chaume féminine, classiqueh pas masculine, classiquei fenêtre / reconnaître féminine, classiquej pays / haïs masculine, classiquea ravage / sauvage féminine, classiqueb beauté / côté masculine, classiquec secoue / dénoue féminine, classiqued bondit / dit masculine, classiquea profonde / fonde féminine, classiqueb trahi / envahi masculine, classiquec femme / infâme féminine, classiqued chemins / lendemains masculine, classiquea d'aimer / blasphémer masculine, classiqueb souffrance / France féminine, classiquec d'or / Or masculine, classiqued crimes / abîmes féminine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb peur / trompeur masculine, classiquec baptême / même féminine, classiqued forfait / hait masculine, classiquef fagot / Bigot masculine, classiqueg arbres / marbres féminine, classiqueh discours / courts masculine, classiquei luttes / chutes féminine, classiquea l'empire / vampire féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquec filouterie / patrie féminine, classiqued vil / l'exil masculine, classiquee ruines / bruines féminine, classiquef passé / fossé masculine, classiqueg vitesse / tristesse féminine, classiqueh nous / genoux masculine, classiquei aile / solennelle féminine, classiquej guerriers / aventuriers masculine, classiquek bouge / rouge féminine, classiquea maudits / taudis masculine, classiqueb repaire / vipère féminine, classiquec Hurons / bûcherons masculine, classiqued cendre / descendre féminine, classiquee pardon / l'abandon masculine, classiqueb honte / raconte féminine, classiquec bien / combien masculine, classiqued conquête / tête féminine, classiquee rendus / vendus masculine, classiquef patriarche / marche féminine, classiqueg Jéhova / va masculine, classiquea veines / vaines féminine, classiqueb main / chemin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources