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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épis, 1914· Au champ de la fantaisie

Épître à mon ami Sulte

Pamphile Le May· 7 distiquess, alexandrins, 86 vers

Je dépose la plume‖ et je me mets en grève,Les ans que j'appelais‖ ont emporté mon rêve ;C'est le réveil. Je vois‖ le monde tel qu'il est :Égoïste d'abord,‖ puis, ensuite, assez laid.Il m'attriste, le monde,‖ et pourtant il m'amuse.Quel grouillement étrange‖ autour de moi ! Ma museY trouverait peut-être‖ un fort joli sujet,Et mon esprit frondeur,‖ peut-être un nouveau jet.Mais pourquoi ? L'on se tait‖ quand personne n'écoute.L’argent sonne plus fort que la lyre.Il m’en coûteDe ne plus me bercer‖ de mon rêve divin.Les sommets bleus sont beaux,‖ mais l'ombre du ravinEst douce au voyageur‖ fatigué de la route.L'approche de l'hiver‖ met ma verve en déroute ;Il neige sur ma tête,‖ et je sens de l'effroi.Devant le beau, devant‖ le grand il reste froidL'hôte que l'on convie‖ au festin littéraire ;Mais je m'occupe peu‖ d'un succès temporaire,Et si ma vieille plume‖ écrit avec émoi,C'est pour les autres, Ben,‖ tout autant que pour moi.

Plus l'écrivain est nul,‖ plus il fait de tapage ;Pour lui l'idée est vaine,‖ il ne voit que la page ;Il bat la grosse caisse‖ avec un bras lourdaud,Et capte la faveur‖ du pleutre et du badaud

La foule est ignorante ;‖ elle aime la fadaise,Un bouffe, un arlequin‖ la fait trépigner d'aise.Toute étude l'ennuie,‖ et le livre nouveauVa souvent, ironie !‖ envelopper le veau.

Un jour ou l'autre, Suite,‖ il faut plier bagage.Si c'était aujourd'hui ?‖… Tu vas rire, je gage,Et dire que demain‖ j'écrirai tout autant.Oui, si mes créanciers,‖ pour de l'argent comptant,Veulent prendre, demain,‖ et mes vers et ma prose,Afin que je m'achète‖ une vieillesse rose.Ils ne le feront pas.‖ Ils diront, pour raison,Que l'esprit sous nos cieux‖ ne peut tenir maison.Pour comble de malheur,‖ le bien que j'ai pu faire,Un Tartufe peut-être,‖ habile à contrefaire,Et tirant de son sac‖ un nouvel argument,Viendra me le souffler‖ au jour du jugement,Et, si Dieu n'intervient,‖ je perdrai la partie,Il sera le grand prêtre,‖ et je serai l'hostiePendant l'éternité…‖ Le mal, n'en parlons pas.Tout de même, il nous semble‖ avoir bien des appâts.On s'adresse au Seigneur‖ pour qu'il nous en délivre,Mais on craint qu'il entende.‖ Il est si doux de suivreLe flot qui nous balance‖ et le sentier fleuri,De baiser une lèvre‖ où l'amour a souri…Halte-là !… Mes cheveux‖ se couronnent de givre,Il faut être prudent.Ferai-je encore un livre,Pour courtiser la gloire‖ ou braver le mépris ?Le livre est un parfum‖ qui trouble les esprits.Qu'un mot vous fasse rire,‖ ou verser une larme,C'est assez, le cœur bat‖ et la raison désarme.Mon champ ne berce plus‖ que de maigres épis,Et mon épaule est faible…‖ Ou tant mieux, ou tant pis.

Le travail a chez nous‖ de fidèles disciples,Et l'on sait applaudir‖ à tes œuvres multiples.A ce coup d'encensoir‖ de ton vieux compagnon,Rougis, si tu le veux,‖ derrière ton lorgnon ;Je fus enfant de chœur,‖ et sais comme on encense.On n'y met pas toujours‖ une telle innocence,Et souvent les parfums‖ sont hélas ! profanés,Ou l'encensoir, au vol,‖ casse un illustre nez.

Mais si je n'écris plus,‖ je regarde, je pense…Est-il Vrai que tout mal‖ ou tout bien se compense ?Je n'en crois rien. Et nul‖ ne me montre, parfaits,La peine de la faute‖ ou le prix des bienfaits.Je souffre… pas assez‖ pour que l'orgueil se rende ;Je jouis… pas beaucoup‖ pour une ardeur si grande.Il me faut autre chose,‖ il me faut autre lieu ;Où donc est l'équilibre ?‖ où le juste milieu ?J'effleure à peine l'onde‖ où la foule se baigne..Je ris et j'ai des pleurs,‖ je chante et mon cœur saigne…La douleur est trop vraie‖ et le bonheur, trop faux.A commencer par moi‖ tout est plein de défauts.

Je partirai sans bruit,‖ comme un roseau que briseLe pied d'une alouette‖ ou l'aile d'une brise.Tous partiront de même,‖ et chacun à son tour.Départ mystérieux,‖ étrange, sans retour…Nous nous rencontrerons‖ dans les sphères célestes.Nos corps seront au vent,‖ nos esprits seront lestes ;Nous ne jugerons plus‖ les choses de travers :Nous boirons la lumière‖ et chanterons des vers

Versification

Forme
7 distiquess (distiques)
Rimes
42((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
7 distiquess
Mots à la rime
a grève / rêve féminine, classiqueb est / laid masculine, classiquec m'amuse / muse féminine, classiqued sujet / jet masculine, classiquee n'écoute / lyre / coûte féminine, classiquef divin / ravin masculine, classiqueg route / déroute féminine, classiqueh l'effroi / froid masculine, non classiquei littéraire / temporaire féminine, classiquej émoi / moi masculine, classiquea tapage / page féminine, classiqueb lourdaud / badaud masculine, classiquea fadaise / d'aise féminine, classiqueb nouveau / veau masculine, classiquea bagage / gage féminine, classiqueb autant / comptant masculine, classiquec prose / rose féminine, classiqued raison / maison masculine, classiquee faire / contrefaire féminine, classiquef argument / jugement masculine, classiqueg partie / l'hostie féminine, classiqueh pas / appâts masculine, classiquei délivre / suivre féminine, classiquej fleuri / souri masculine, classiquek givre / prudent / livre féminine, classiquel mépris / esprits masculine, classiquem larme / désarme féminine, classiquen épis / pis masculine, classiquea disciples / multiples féminine, classiqueb compagnon / lorgnon masculine, classiquec encense / innocence féminine, classiqued profanés / nez masculine, classiquea pense / compense féminine, classiqueb parfaits / bienfaits masculine, classiquec rende / grande féminine, classiqued lieu / milieu masculine, classiquee baigne / saigne féminine, classiquef faux / défauts masculine, classiquea brise féminine, classiqueb tour / retour masculine, classiquec célestes / lestes féminine, classiqued travers / vers masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources