Les Épis, 1914· Au champ de la fantaisie
Si tu pouvais parler
Au Saint-Laurent
Si tu pouvais parler‖ dans tes vaillantes courses,O fleuve merveilleux !‖ ô fleuve vagabond !Tu nous dirais pourquoi‖ loin, bien loin de tes sources,Tu vas enfin te perdre‖ à l'océan profond,Comme ces blonds enfants‖ qui laissent leur villageAvec un cœur naïf‖ et des vœux superflus,Comme ces blonds enfants‖ à l'âme un peu volage,Qui vont dans les cités‖ d'où l'on ne revient plus.
Tu nous dirais pourquoi,‖ sous une tiède haleine,L'on voit frémir ton sein ;Pourquoi souvent aussi,‖ comme une morne plaine,Tu t'aplanis soudain,Et pourquoi, tour à tour,‖ ta voix est humble ou fièrePourquoi tu dors parfoisEntre tes bords fleuris,‖ dans ta couche de pierre,Comme un lac sous les bois ;Et pourquoi tu brandis‖ ton panache d'écume,Torrent impétueux,Comme un coursier secoue‖ une aigrette de plumeSur son front fastueux.
Si tu pouvais parler,‖ tu nous dirais peut-êtreQue ces vagues rumeurs,‖ ces soupirs, ces sanglotsQu'on entend tour à tour‖ et s'éteindre et renaître,Sont la voix des noyés‖ que tourmentent tes flots ;Tu nous dirais combien‖ de longues chevelures,Aux baisers de l'amour‖ promises autrefois,Se traînent maintenant‖ sur tes glaises impures,Ou se collent sans bruit‖ à tes glauques parois.
Combien d'infortunés,‖ jeunes, vieux, hommes, femmes,Par le trépas surpris,Sur les cailloux gluants,‖ aux caprices des lames,Traînent leurs corps meurtris !Combien de fiancés,‖ dans leurs habits de fête,Au jour de leur bonheur,Pour orchestres ont eu‖ la foudre et la tempête,Et la vague en fureurPour couche nuptiale !‖ Et combien, sur les berges,Les reptiles rampantsSouillent, de leurs baisers,‖ le sein bleui des viergesEt le front des enfants !
Si tu pouvais parler,‖ tu me dirais, ô fleuve !Les joyeuses chansons‖ des filles du hameauQui s'en vont, chaque soir,‖ dans leur parure neuve,Qui chaque soir s'en vont,‖ dans un léger bateau,Promener leur amour‖ sur tes vagues discrètes,Au souffle du zéphyr,‖ au bruit des avirons,Pendant que dans le ciel,‖ comme l'œil des coquettesLa lune verse au loin‖ ses perfides rayons.
Tu me dirais la paix‖ de ces humbles chaumièresDont les pignons blanchisSont, comme les donjons‖ aux toitures altières,Par tes eaux réfléchis ;Les chants et les clameurs‖ des cités orgueilleusesQui brillent sur tes bordsComme, sur un cou blanc,‖ des pierres précieuses ;Les sublimes accordsDes oiseaux réunis‖ sous les épais feuillagesDes saules et des pins ;Tous ces bruits, ces baisers,‖ ces rires, ces ramages.Des soirs et des matins.
Si tu pouvais parler,‖ tu nous dirais encoreCombien de malheureux,‖ lassés du poids du jour,Sont allés demander‖ à ton onde sonoreUn repos incertain.‖ Âmes sans noble amour,Esprits vains et sans foi,‖ cœurs malades ou lâches,Qui ne purent porter‖ leur fardeau jusqu'au bout,Trouvèrent plus aisé‖ d'abandonner leurs tâchesQue de lutter toujours‖ et de mourir debout.
Quand tes flots d'émeraude,‖ au pied de nos collines,Se reposent sans bruit,Parmi les verts roseaux,‖ les nymphes, les ondines,Dansent toute la nuit.Du haut du ciel serein‖ les pensives étoilesTe regardent dormir.Et, le long de leurs mâts,‖ en vain les blanches voilesS'efforcent de frémir ;Un sentiment d'amour‖ s'empare de nos âmes,L'univers est plus beau,On voudrait s'élancer‖ sur des ailes de flammesVers un monde nouveau.
Et le barde, rêveur,‖ reprend sa douce lyrePour te chanter encor‖ en ton douteux repos.Il voudrait, l'insensé,‖ que son âme en délirePut être calme un jour‖ comme le sont tes flots.A-t-il donc oublié‖ que ce calme limpideN'est qu'un masque charmant‖ qui cache ta fureur,Et que sous les replis‖ de ton voile perfideSe cache incessamment‖ tout un monde d'horreur ?
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 22[abab]
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (64 de 12, 24 de 6)· profil 6, 6+6
- Mots à la rime
- a courses / sources féminine, classiqueb vagabond / profond masculine, classiquec village / volage féminine, classiqued superflus / plus masculine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb sein / soudain masculine, classiquec fière / pierre féminine, classiqued parfois / bois masculine, classiquee d'écume / plume féminine, classiquef impétueux / fastueux masculine, classiquea peut-être / renaître féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquec chevelures / impures féminine, classiqued autrefois / parois masculine, classiquea femmes / lames féminine, classiqueb surpris / meurtris masculine, classiquec fête / tempête féminine, classiqued bonheur / fureur masculine, classiquee berges / vierges féminine, classiquef rampants / enfants masculine, classiquea fleuve / neuve féminine, classiqueb hameau / bateau masculine, classiquec discrètes / coquettes féminine, classiqued avirons / rayons masculine, classiquea chaumières / altières féminine, classiqueb blanchis / réfléchis masculine, classiquec orgueilleuses / précieuses féminine, classiqued bords / accords masculine, classiquee feuillages / ramages féminine, classiquef pins / matins masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec lâches / tâches féminine, classiqued bout / debout masculine, classiquea collines / ondines féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec étoiles / voiles féminine, classiqued dormir / frémir masculine, classiquee âmes / flammes féminine, classiquef beau / nouveau masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb repos / flots masculine, classiquec limpide / perfide féminine, classiqued fureur / d'horreur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources