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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne

CHANT NEUVIÈME. L’hospitalité

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 128 vers

Cependant chez Lozet‖ l'âtre gaîment flamboie.Un souffle de tristesse‖ a passé sur la joie.Ou parle des marins‖ exposés à périrEt des vaillants amis‖ qui, pour les secourir,Risquent alors leurs jours.‖ Et personne ne danse.Le violon joyeux‖ garde un morne silence.On fait, de temps eu temps,‖ un de ces jeux naïfsQui plaisent d'ordinaire‖ aux amoureux craintifs.Recule-toi de là‖ commence la soirée :Chacun prend à son tour‖ la place désiréeEn eu chassant l'ami‖ qui l'occupe déjà ;Et de même, à son tour,‖ chacun bientôt s'en va.Il faut dire pourquoi ;‖ — mais bien se donner gardeDe ne rien répéter :‖ le curé qui regardeFera payer un gage‖ au joueur imprudent.Quelques malins parfois,‖ parfois un mécontentDéploie un zèle habile‖ à séparer sans cesse,Un couple qui se cherche‖ avec non moins d'adresse.Ou joue à la paroisse,‖ et l'on change de lieuPendant qu'un officier‖ qui se tient au milieu,Les yeux bien recouverts‖ d'une écharpe de laine,S'efforce de saisir,‖ d'une main incertaine,L'un des deux paysans‖ qu'il a sollicitésA changer de paroisse‖ et de propriétés.Et les fins échangeurs‖ qui marchent en silence,Le narguent, en passant,‖ d'un geste d'insolence.Mais l'imprudent qui tombe‖ aux mains de l'ennemiQu'il bravait à son aise‖ et croyait endormi,Vient, sous les quolibets‖ et les éclats de rire,Relever le gardien‖ dont le service expire.Pour retirer un gage‖ ou fait berceau d'amour.Les amis deux à deux‖ s'avancent tour à tour :Le timide salue‖ et le galant embrasseLa riante beauté‖ devant laquelle il passe.Ou fait son testament,‖ et l'on donne son cœur :C'est, à cet âge, un don‖ d'une haute valeur.Après les jeux naïfs,‖ quand chacun se repose,Que l'amoureux s'asseoit‖ puis, à demi voix, causeAvec le tendre objet‖ de son amour jaloux,Louise prend un plat‖ et vient offrir à tous,Avec une grâce humble‖ et son charmant sourire,Les plus brillants rayons‖ de la nouvelle tire.

L'heure s'écoule vite,‖ et Jean Lozet, souvent,Revient à la fenêtre‖ ou murmure le vent,Regardant vers la côte‖ et le morne rivageS'il verra revenir‖ François et le sauvage ;Mais il branle la tête‖ et semble sans espoir :A la porte du poële‖ il retourne s'asseoir ;A peine répond-il‖ si quelqu'un l'interroge.

Sur l'antique cadran‖ de l'implacable horlogeLes aiguilles tournaient‖ avec rapidité,Comptant tous ces moments‖ qui dans l'éternité,Comme des gouttes d'eau‖ tombent, tombent sans cesse.Louise par instant‖ sentait que la tristesseMontait, vague, en son âme,‖ ainsi qu'une vapeur.Elle voulait sourire‖ et vaincre cette peurQui l'étreignait parfois‖ comme une serre étrange,Mais le rire mourait‖ sur cette lèvre d'angeComme un frisson de l'eau‖ sur le sable éclatant.Pour plaire aux conviés‖ elle chanta pourtant.Sa voix tremblait un peu‖ comme tremble une feuille,Comme tremble l'épi‖ que le glaneur recueille.Et comme elle disait‖ dans son tendre refrain :« Quand je l'ai vu sourire‖ au petit orphelin,« Moi j'ai souri de même‖ en ma reconnaissance :« J'ai pleuré comme lui,‖ d'une même souffrance,« Quand je l'ai vit pleurer‖ en me disant adieu, »La porte s'ouvrit. — « Ah !‖ rendons grâces à Dieu,Dit François, — à la mort‖ nous avons pu soustraire« Ces deux braves marins‖ qu'un sort longtemps contraire« A jetés sur nos bords !‖ Deux autres ont péri !… »Alors, dans la douleur,‖ un long et triste criFit retentir le toit‖ du vieillard tout en larmes.Lozet dit : — « Puissiez-vous‖ trouver, amis, des charmes« Dans l'hospitalité‖ que je vous offre ici ! »Le plus jeune des deux,‖ ému, souffrant, transi,Répondit d'une voix‖ faible et mal assurée :— « Le bon Dieu bénira‖ ta vieillesse sacrée,« O généreux vieillard !‖ De même un heureux sort« Sera donné, j'espère,‖ à ceux qui de la mort,« Viennent de nous sauver.‖ » La force, l'énergieDont l'âme des marins‖ avait été remplie,Pendant les longs moments‖ d'un extrême danger,Maintenant s'effaçaient.‖ Sous le toit étranger,A l'abri des vents froids,‖ à l'abri des flots sombres,Ils voyaient devant eux‖ passer les tristes ombresDe leurs deux compagnons‖ disparus à jamais.Ils versèrent des pleurs.‖ — « Qu'ils reposent en paix« Ces amis malheureux‖ qui font votre tristesse !« Je leur ferai chanter‖ à chacun une messe, »Dit la mère Lozet,‖ en cherchant vivementPour les deux naufragés‖ un nouveau vêtement.Les jeunes gens, muets,‖ approuvaient de la tête :Ils entouraient alors,‖ oublieux de la fête,Les marins attristés‖ et leurs sauveurs heureux.— « Capitaine, pardon !‖ — dit faiblement le vieux,En montrant de sa main‖ François et le sauvage, —« Ils attendent, ces gens,‖ le prix de leur courage.— « En effet ! j'oubliais !‖… Comme je suis ingrat !…« Sans ces hommes, pourtant,‖ moi-même, au pied du mât,« J'aurais été saisi‖ par une mort certaine….« Mais j'ai bien peu de chose…‖. et cette bourse pleine« Ne peut assez payer‖ un service si grand. »Puis à François Ruzard,‖ au moment même, il tend,Pleine de pièces d'or,‖ une bourse de soie.— « Oh ! pour moi, dit Ruzard,‖ c'est assez de la joie« De vous avoir sauvés‖ d'un si triste trépas !« Gardez ! gardez votre or !‖ Non ! non, je n'en veux pas !« Que le sauvage pauvre‖ accepte quelque chose,« Personne n'y verra‖ de mal, je le suppose. »En achevant ces mots,‖ François, tout orgueilleux,S'avança vers Louise.‖ Et Tonkourou joyeux,Prit dans ses doigts crochus‖ la bourse étincelante,A ses yeux releva‖ d'une manière lente,Et la lit disparaître‖ au fond de son gousset.

Cependant la gaîté‖ revenait. Jean LozetAvait versé le rum‖ dans les verres sonores.Le poële bourdonnait ;‖ le vent sur les écoresFaisait : gémir toujours‖ les rameaux dépouillés.Les marins n'avaient plus‖ leurs vêtements mouillés :Ils avaient mis tous deux‖ de chauds habits de laines.Une douce chaleur‖ circulait dans leurs veines ;Un sommeil enivrant‖ venait noyer leurs yeux.Louise prépara,‖ le lit, le plus moelleux.Et longtemps leurs esprits‖ virent flotter ces songes,Ces songes merveilleux,‖ ces ravissants mensongesQui parfois des souffrants‖ enchantent le sommeil,Et qu'on voudrait saisir‖ à l'heure du réveil

Versification

Forme
Distiques
Rimes
64((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a flamboie / joie féminine, classiqueb périr / secourir masculine, classiquec danse / silence féminine, classiqued naïfs / craintifs masculine, classiquee soirée / désirée féminine, classiquef déjà / va masculine, classiqueg garde / regarde féminine, classiqueh imprudent / mécontent masculine, classiquei cesse / d'adresse féminine, classiquej lieu / milieu masculine, classiquek laine / incertaine féminine, classiquel sollicités / propriétés masculine, classiquem silence / d'insolence féminine, classiquen l'ennemi / endormi masculine, classiqueo rire / expire féminine, classiquep d'amour / tour masculine, classiqueq embrasse / passe féminine, classiquer cœur / valeur masculine, classiques repose / cause féminine, classiquet jaloux / tous masculine, classiqueu sourire / tire féminine, classiquea souvent / vent masculine, classiqueb rivage / sauvage féminine, classiquec espoir / s'asseoir masculine, classiqued l'interroge / horloge féminine, classiqueb rapidité / l'éternité masculine, classiquec cesse / tristesse féminine, classiqued vapeur / peur masculine, classiquee étrange / d'ange féminine, classiquef éclatant / pourtant masculine, classiqueg feuille / recueille féminine, classiqueh refrain / orphelin masculine, classiquei reconnaissance / souffrance féminine, classiquej adieu / Dieu masculine, classiquek soustraire / contraire féminine, classiquel péri / cri masculine, classiquem larmes / charmes féminine, classiquen ici / transi masculine, classiqueo assurée / sacrée féminine, classiquep sort / mort masculine, classiqueq l'énergie / remplie féminine, classiquer danger / étranger masculine, classiques sombres / ombres féminine, classiquet jamais / paix masculine, classiqueu tristesse / messe féminine, classiquev vivement / vêtement masculine, classiquew tête / fête féminine, classiquex heureux / vieux masculine, classiquey sauvage / courage féminine, classiquez ingrat / mât masculine, classiquea certaine / pleine féminine, classiqueb grand / tend masculine, classiquec soie / joie féminine, classiqued trépas / pas masculine, classiquee chose / suppose féminine, classiquef orgueilleux / joyeux masculine, classiqueg étincelante / lente féminine, classiqueh gousset / Lozet masculine, classiqueb sonores / écores féminine, classiquec dépouillés / mouillés masculine, classiqued laines / veines féminine, classiquee yeux / moelleux masculine, classiquef songes / mensonges féminine, classiqueg sommeil / réveil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources