Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT HUITIÈME. Le naufrage
Dans nos rudes climats‖ tout se fane à la bise,Et l'on marche toujours‖ de surprise eu surprise.Le soleil aujourd'hui,‖ c'est l'orage demain.La poussière du soir‖ qui couvre le cheminSe transforme souvent‖ en une froide boue ;Souvent la chaude effluve‖ où l'insecte se joueSe change, à l'heure même,‖ en un souffle glacé.Avant que la faucille,‖ en criant, ait passéDans le champ de froment‖ que les vents chauds mûrissent,Souvent les blonds épis‖ sous les frimas périssent ;Ou la pluie incessante,‖ inondant le vallon,Fait rouiller la javelle‖ au temps de la moisson.Mais quand l'été s'envole‖ et que parait novembre,Que les champs moissonnés‖ ont la teinte de l'ambre,La bise, tout-à-coup,‖ arrive du Levant,Souffle avec une ardeur‖ qui va toujours croissant ;Le soleil sans éclat‖ se cache dans les nues ;Les troupeaux vont beuglant‖ sur les campagnes nues ;Les feuilles des forêts‖ s'échappent des rameaux,Tourbillon rient dans l'air‖ comme un essaim d'oiseaux,Ou d'un tapis brillant‖ couvrent la terre aride ;La neige en blancs flocons‖ tombe d'un ciel livideEt comme une fumée‖ enveloppe les toits.Puis le fleuve s'irrite,‖ et ses flots lourds et froidsAgitent en hurlant‖ leurs panaches d'écumeQui tombent avec bruit,‖ comme sur une enclumeTombent les durs marteaux.‖ Et le froid devient vif ;Et la glace s'étend‖ sur le fleuve plaintif,Comme une écorce blanche.‖ Elle le tient, l'enchaîne.Alors le bâtiment‖ comme un oiseau qui traîne,En sortant du lacet,‖ son vol endolori,Vogue péniblement‖ cherchant un sûr abri,En mille sens essaie‖ à s'ouvrir un passageA travers les glaçons‖ qui rongent le bordage,Dérive avec les flots,‖ n'obéit plus au vent,Et sur les blancs écueils‖ vient sombrer trop souvent.
Quand, pour virer de bord,‖ la fine goéletteDéploya sous le vent,‖ son aile de mouette,On la vit incliner‖ ses deux mâts hauts et droits,Et l'onde rejaillit‖ sur le bord des pavois.L'espérance à l'horreur,‖ hélas ! fît bientôt place,Lorsqu'aux yeux des marins‖ un vaste champ de glace,Implacable, sans borne,‖ apparut tout-à-coup.Le vent, depuis une heure,‖ avait fraîchi beaucoup,Et, de la Chevrotière‖ aux Pointes des GrondinesOù les chasseurs s'en vont,‖ par les jours de bruines,Tuer le pluvier gris,‖ l'outarde et le canard,La glace avait jeté‖ son immense rempart.Le fleuve se couvrait‖ de sonores banquises :La nuit faisait sur l'eau‖ danser ses ombres grises.Et c'était le reflux :‖ la mer se retirait.Aux caprices des flots‖ le brigantin viraitComme une feuille au vent‖ sur le milieu des routes.Les matelots bordaient‖ vainement les écoutes.Les glaçons anguleux‖ lui déchiraient les flancs ;Il rasait, sans les voir,‖ les redoutables bancsQui ceignent en ces lieux‖ le chenal du long fleuve :— « Dieu nous envoie, hélas !‖ une terrible épreuve :« Soyons fermes et forts,‖ et ne murmurons pas.« Tâchons, ô mes amis,‖ de fuir l'écueil, là-bas,« Où les glaces au roc‖ se heurtent avec rage. »Ainsi le Capitaine‖ éveille le courageDes matelots tremblants‖ que le froid engourdit.Le pilote sans peur‖ que ce coup étourditRegrette l'atlantique‖ et ses brûlants orages.Le vent passe en sifflant‖ dans les roides cordages.La voile se déchire‖ et ses lambeaux gelésAux vergues de sapin‖ restent encor gonflés.Le courant, plus rapide‖ à mesure qu'approcheLe Riche-Lieu terrible‖ en sa couche de roche,Dans ses nombreux remous‖ fait tournoyer sans fin,Avec les verts glaçons,‖ le léger brigantin.Tout-à-coup, en touchant‖ une pierre, la quille,Avec un bruit sonore‖ et bondit et vacille.Un cri s'élève. On court‖ à l'arrière, à l'avant.Pour savoir où l'on vogue‖ on consulte le vent ;Car dans l'obscurité‖ la neige aisément trompe.On visite la cale ;‖ on fait jouer la pompe ;Et l'on s'assure enfin‖ que le joli vaisseauN'a pas eu d'avarie‖ et qu'il ne fait point d'eau.La neige est moins épaisse,‖ et par moment la luneJette un pâle reflet‖ sur la voile de hune ;Dans les cœurs attristés‖ glisse un rayon d'espoir.L'ilette montre au loin,‖ son étrange dos noir.
Le froid devenait vif.‖ Ses cruelles morsuresArrachaient aux plus forts‖ des plaintes, des murmures.Dans le chenal étroit,‖ comme un immense étau,Les glaces cependant‖ étreignent le bateauEt le font, tour à tour,‖ sur leurs carreaux de marbre,A bâbord, à tribord,‖ pencher comme un grand arbreQue les bises d'automne‖ agitent rudementAvant de le casser ;‖ le poussent lentement,Mais avec une force‖ affreuse, irrésistible,Vers l'écueil où la perte‖ est, hélas ! infaillible.Les marins consternés‖ élèvent vers les cieuxEt leurs bras engourdis‖ et leurs humides yeux.Un craquement sinistre‖ enfin se fait entendre :De l'arrière à l'avant‖ le pont semble se fendre ;Les haubans verglacés‖ se brisent sous le choc ;La carène s'élève‖ et monte sur le roc ;Les mâts penchent sur l'onde‖ avec leurs longs cordages,Comme au bord des ruisseaux‖ des saules sans feuillages ;La chaloupe brisée‖ est emportée au loin ;Le pilote aux pavois‖ se cramponne avec soin.En bloc majestueux‖ la glace s'amoncelle :Une dernière fois‖ le fier bateau chancelle ;Et l'eau se précipite,‖ avec un bruit affreux,Par la blessure ouverte‖ à son flanc généreux.
On entendit alors‖ dans toute la paroisseDes marins en péril‖ les nouveaux cris d'angoisse.Mais celui qui voudrait‖ voler à leur secoursN'exposerait-il pas‖ lui-même trop ses jours ?Dans leur cupidité,‖ François et le sauvageAllaient tenter pourtant‖ le hardi sauvetage.Vers le pied de la côte‖ où vient mourir le flot,Renversé sur le flanc,‖ est un léger canotQue Lozet a creusé‖ dans un tronc d'épinette.Des branches de sapin‖ lui font une cachetteOù la neige et les eaux‖ ne s'introduisent pas.François et Tonkourou‖ dirigent là leurs pas.Ils rangent les rameaux‖ que la neige recouvre,Relèvent d'un bras sûr‖ le fier canot qui s'ouvre,Comme un traîneau rapide,‖ un facile chemin.A travers le nuage‖ un rayon incertainGlisse parfois du ciel‖ sur l'éclatante nappe ;Et l'on entend, au loin,‖ un chien perdu qui jappe,Appelant dans la nuit‖ son maître indifférent.Le sauvage et François‖ s'avancent en courantQuand sous leurs pieds hardis‖ la glace semble sûre ;Quand elle craque et casse‖ en profonde fissure,Ils se jettent tous deux‖ dans le canot vaillant.Déjà le flanc du brick‖ se détache saillantSur les monceaux de glace‖ et les chaînes de roche.Les cris semblent plus hauts‖ car déjà l'on approche.
Aux vergues cramponnés,‖ dans les ombres du soir,Le maître et le pilote‖ ont, par instants, pu voirUne masse plus sombre‖ errer sur le rivage.Ils ont vu s'approcher‖ de l'endroit du naufrage,Trop lentement, hélas !‖ pour leurs cœurs oppressés,Comme des anges purs,‖ leurs sauveurs empressés.Mais les deux matelots‖ de leurs mains engourdiesNe s'étaient pas tenus‖ aux amarres roidies,Lorsque le bâtiment,‖ avec un bruit plaintif,Fut par les lourds glaçons‖ brisés sur le récif ;Et dans le gouffre ouvert‖ par la mer en furieIls étaient descendus‖ en invoquant Marie.
Le vent soufflait toujours‖ et se mêlait aux crisDes deux pauvres marins‖ attachés aux débrisDe ce joli vaisseau‖ qui naguère à la lameBerçait avec orgueil‖ sa longue et blanche flamme.Le canot arrivait.‖ Un énorme rempartS'élevait devant lui‖ ceignant de toute partLe navire vaincu.‖ La glace amonceléeSemblait d'une forêt‖ la cime dentelée.On entendait au fond,‖ dans les larges remous,Les sourds bouillonnements‖ des vagues en courroux.Le sauvage cria :‖ — « Votre perte est certaine :« Nous ne pouvons plus rien ;‖ toute espérance est vaine. »De l'épave sinistre‖ une voix répondit :— « Sauvez-nous ! sauvez-nous !‖ » Et François Ruzard dit :— « Mais pour sauver la vôtre‖ on risque notre vie :« D'une inutile mort‖ je ne sens pas l'envie. »— « Sauvez-nous ! sauvez-nous !‖ Ah ! pour l'amour de Dieu« Retirez-nous enfin‖ de ce terrible lieu ! »— « Que nous donnerez-vous‖ si nous pouvons vous prendre« Et jusques au rivage‖ heureusement vous rendre ? »— « Tout ce que je possède‖ est à vous en purs dons »— « Oui vous aurez, amis,‖ ce que nous possédons ! »Reprit le vieux pilote‖ en frottant ses mains froidesQui s'en allaient gelant‖ sur les cordages roides.
Un canal où les flots‖ déchaînaient leurs fureursSéparaient les marins‖ de leurs vaillants sauveurs.François et Tonkourou‖ sentaient doubler leur force.Pour leurs âmes sans foi‖ la plus brillante amorceÉtait l'espoir d'un gain.‖ Dans leur aviditéIls ne comprenaient pas‖ la douce charité.Unissant leurs efforts,‖ d'une main ferme et leste,Pendant que les marins,‖ de la voix et du geste,Excitent leur courage,‖ ils poussent le canot,Et l'avant rebondit‖ sur la vague aussitôt,Pendant que sur la glace‖ ils retiennent l'arrière.Un moment l'eau retombe‖ au-dessus en poussière,Mais par un autre effort‖ le canot descenduReprend sur les flots noirs‖ l'équilibre perdu
Versification
- Forme
- 7 distiquess (distiques)
- Rimes
- 92((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 distiquess
- Mots à la rime
- a bise / surprise féminine, classiqueb demain / chemin masculine, classiquec boue / joue féminine, classiqued glacé / passé masculine, classiquee mûrissent / périssent féminine, classiquef vallon / moisson masculine, classiqueg novembre / l'ambre féminine, classiqueh Levant / croissant masculine, classiquei nues féminine, classiquej rameaux / d'oiseaux masculine, classiquek aride / livide féminine, classiquel toits / froids masculine, classiquem d'écume / enclume féminine, classiquen vif / plaintif masculine, classiqueo l'enchaîne / traîne féminine, classiquep endolori / abri masculine, classiqueq passage / bordage féminine, classiquer vent / souvent masculine, classiquea goélette / mouette féminine, classiqueb droits / pavois masculine, classiquec place / glace féminine, classiqued tout-à-coup / beaucoup masculine, classiquee Grondines / bruines féminine, classiquef canard / rempart masculine, classiqueg banquises / grises féminine, classiqueh retirait / virait masculine, classiquei routes / écoutes féminine, classiquej flancs / bancs masculine, classiquek fleuve / épreuve féminine, classiquel pas / là-bas masculine, classiquem rage / courage féminine, classiquen engourdit / étourdit masculine, classiqueo orages / cordages féminine, classiquep gelés / gonflés masculine, classiqueq qu'approche / roche féminine, classiquer fin / brigantin masculine, classiques quille / vacille féminine, classiquet l'avant / vent masculine, classiqueu trompe / pompe féminine, classiquev vaisseau / d'eau masculine, classiquew lune / hune féminine, classiquex d'espoir / noir masculine, classiquea morsures / murmures féminine, classiqueb étau / bateau masculine, classiquec marbre / arbre féminine, classiqued rudement / lentement masculine, classiquee irrésistible / infaillible féminine, classiquef cieux / yeux masculine, classiqueg entendre / fendre féminine, classiqueh choc / roc masculine, classiquei cordages / feuillages féminine, classiquej loin / soin masculine, classiquek s'amoncelle / chancelle féminine, classiquel affreux / généreux masculine, classiquea paroisse / d'angoisse féminine, classiqueb secours / jours masculine, classiquec sauvage / sauvetage féminine, classiqued flot / canot masculine, classiquee d'épinette / cachette féminine, classiquef pas masculine, classiqueg recouvre / s'ouvre féminine, classiqueh chemin / incertain masculine, classiquei nappe / jappe féminine, classiquej indifférent / courant masculine, classiquek sûre / fissure féminine, classiquel vaillant / saillant masculine, classiquem roche / approche féminine, classiquea soir / voir masculine, classiqueb rivage / naufrage féminine, classiquec oppressés / empressés masculine, classiqued engourdies / roidies féminine, classiquee plaintif / récif masculine, classiquef furie / Marie féminine, classiquea cris / débris masculine, classiqueb lame / flamme féminine, classiquec rempart / part masculine, classiqued amoncelée / dentelée féminine, classiquee remous / courroux masculine, classiquef certaine / vaine féminine, classiqueg répondit / dit masculine, classiqueh vie / l'envie féminine, classiquei Dieu / lieu masculine, classiquej prendre / rendre féminine, classiquek dons / possédons masculine, classiquel froides / roides féminine, classiquea fureurs / sauveurs masculine, classiqueb force / amorce féminine, classiquec avidité / charité masculine, classiqued leste / geste féminine, classiquee canot / aussitôt masculine, classiquef l'arrière / poussière féminine, classiqueg descendu / perdu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources