Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT VINGT-HUITIÈME. L’orgie
Cette nuit pour plusieurs‖ fut une nuit horrible.Lozet ne dormit point,‖ et son humeur terribleNe se laissait calmer‖ par aucune raison.Il craignait maintenant‖ qu'on brûlât sa maison.— « Où peut, se disait-il,‖ s'arrêter la vengeance« De cet homme maudit,‖ de cette affreuse engeance ! »Il dit à sa Louise :‖ — « Eh bien ! cruelle enfant,« Est-ce donc qu'aujourd'hui‖ ton amour le défend !« Vois-tu quel homme indigne‖ a longtemps pu te tendre,« Par son air orgueilleux‖ et son langage tendre,« Un piège redoutable‖ autant que séduisant ! »Et la naïve fille,‖ en son amour puisantUne audace nouvelle,‖ une espérance auguste,Répondit au vieillard :‖ — « Ne soyez pas injuste.« Pardonner au coupable,‖ ô mon père, c'est mieux« Que marquer l'innocent‖ d'un sceau calomnieux. »Le vieillard irrité‖ marchait à pas rapides :Il fronçait les sourcils ;‖ ses traits étaient livides.Il fait, d'un pied brutal,‖ voler avec fracasSon fauteuil de bois mou‖ qui se brise en éclats.Et la chaise en tombant‖ blesse la jeune fille.Louise ne dit rien,‖ mais une larme brilleComme une perle blanche‖ au fond de son œil noir.L'irascible Lozet‖ se laisse aussitôt choirSur un banc qui s'adosse‖ à la cloison obscure,Et cache dans ses mains‖ sa farouche figure.
Dans une autre maison‖ un trouble alors pareilLoin des yeux fatigués‖ chassait le doux sommeil.Un jeune homme marchait‖ dans sa chambre modeste ;Sa main, de temps en temps,‖ faisait un sombre geste,Comme un geste d'horreur,‖ un geste de dégoût.Il s'arrêtait parfois,‖ et là, tout seul, debout,pressait contre sa lèvre‖ une croix humble et sainte.De son cœur désolé‖ s'échappait une plainte.Ce jeune homme, c'était‖ Léon le beau marin.Grande était sa surprise‖ et profond son chagrin.Il savait les discours‖ que Lozet, dans l'angoisse,Avait dit aux échos‖ de toute la paroisse ;Il savait les soupçons‖ que l'imprudent vieillardAvait, dans sa fureur,‖ semés à tout hazard.Et que pourrait-il dire,‖ et que pourrait-il fairePour prouver qu'il n'est point‖ un lâche incendiaire ?Déjà la calomnie,‖ à la clarté des cieux,Distillant de sa langue‖ un venin odieux,A préparé la voie‖ à d'autres calomnies.Il parlera, c'est vrai :‖ ses paroles honniesFeront peut-être, hélas !‖ sourire de pitiéCeux qui gardent encor‖ pour lui de l'amitié.Il veut que cette épreuve‖ enfin soit la dernière :Il veut laisser enfin‖ la rive et la chaumièreOù l'a jeté, jadis,‖ le plus fatal destin.Mais il pense à Louise,‖ et son cœur incertainEntre deux sentiments‖ hésite et se partage.De la fuir pour toujours‖ aura-t-il le courage ?Puis elle, en son esprit,‖ le croit-elle innocent ?L'aimera-t-elle encore ?‖ ou bien, obéissantAux ordres rigoureux‖ de son aveugle père,Voudra-t-elle oublier‖ un amour éphémèreDans les bras palpitants‖ de l'infâme Ruzard.Pendant que sur la croix‖ il lève son regard,Demandant de la force‖ à l'auguste victime,Revient à son esprit‖ cet entretien intimeDont il avait, le soir,‖ entendu quelques mots,Alors qu'il rencontra,‖ renouant leurs complots,Ruzard et le sauvage.‖ Il passe dans son âmeUn éclair merveilleux,‖ un vif rayon de flammeQui déchire soudain‖ l'épaisse obscuritéEt fait luire à ses yeux‖ l'affreuse vérité.Ces hommes, il le sent,‖ ont juré dans leur haine,De le perdre à jamais.‖ Si maintenant il traîneSur ces bords étrangers‖ des jours pleins de douleurs,Eux seuls ont préparé‖ ces éternels malheurs.Ils ont du vieux Lozet‖ surpris la confiance ;Ils ont, dans tous les cœurs,‖ semé la défiance.Et pour mieux écraser‖ leur ennemi commun,Pour éloigner, plus tôt,‖ ce rival importun,Ils n'ont pas reculé‖ devant un crime infâme.Il comprend, aujourd'hui,‖ tout le fil de leur trame,Leurs sourds agissements‖ et leurs rapports divers :Mais comment, du vil front‖ de ces hommes pervers,Comment faire tomber‖ le masque ? Il s'agenouille,Et, pour ses ennemis‖ que l'injustice souille,Il prie avec ferveur,‖ s'en remettant à DieuDu soin de faire, un jour,‖ éclater, en ce lieuL'innocence du juste,‖ et la honte des traîtres.
Entrez dans ce taudis‖ où trois infâmes êtres,Réunis par la crainte‖ et pour le mal ligués,Ouvrent sinistrement‖ leurs regards fatiguésPar une longue orgie,‖ une coupable veille.Sur le flanc, tout près d'eux,‖ repose une bouteille.Autour d'un feu mourant‖ ils sont assis tous trois.Déjà vos yeux surpris‖ ont vu plus d'une fois,Au fond du même bouge,‖ à la même gamelle,Ces deux hommes méchants‖ et leur sale femelle.C'est la vieille Simpière‖ et c'est François Ruzard ;C'est le sombre Huron‖ plus rusé qu'un renard.Ils chantent tous ensemble‖ et tous trois ils sont ivres :Leurs discordantes voix‖ sonnent comme des cuivres ;Et puis, dans leur ivresse,‖ ils se tendent les brasEt jurent de s'aimer‖ jusqu'au jour du trépas ;Et des pleurs d'alcool‖ roulent dans leur paupière :On les voit rire aussi‖ d'une étrange manière.— « Je l'avais prédit moi :‖ j'ai bien lu sur tes mains, —Roucoula la sorcière‖ entre deux gais refrains, —« Il ne te fallait rien,‖ rien de plus que l'audace,« Mon bon petit François.‖ — « Oui, la vieille est sagace,Reprit, d'un ton moqueur,‖ le sombre Tonkourou,« Mais elle aime à parler.‖ — « Comme un vilain hibou« Le sauvage muet‖ se cache sous les feuilles. »— « Et c'est dommage, aussi,‖ femme, que tu ne veuilles« Te taire et te cacher.‖ Sans t'en douter tu peux« Nous faire, par ta langue,‖ un jour pendre tout deux. »— « Oh ! le peureux ! le lâche !‖ exclama la sorcière. »— « Tais-toi ! car ma main pèse‖ et ta face grossière« En a déjà, tu sais,‖ baisé les larges doigts. »— « La paix ! mes bons amis,‖ dit à son tour François.« Notre affaire va bien ;‖ oui, tout marche à merveille. »— « Oui, reprit le Huron ;‖ mais cette infâme vieille« Fera bien de se taire‖ et d'avouer que moi,« Moi seul j'ai tout conçu,‖ presque tout fait, sans toi.« Qui parla le premier‖ du hardi sauvetage« Dont le prix ne fut pas,‖ tu sais, mon seul partage ?« Cet hiver, du marin‖ j'ai conté tant de mal« Que Lozet le chassa‖ comme un vil animal ;« Et l'autre jour encor,‖ ta main trop engourdie« N'aurait pas, je le gage,‖ allumé l'incendie. »— « Je vous dois, Tonkourou,‖ tout mon futur bonheur,« Et je veux, de nouveau,‖ jurer sur mon honneur« Que j'aurai, pour vos soins,‖ beaucoup de gratitude. »— « Je n'ai pas, crois-le bien,‖ de grande inquiétude ;« Si jamais, oublieux,‖ tu voulais me tromper,« Tonkourou prouverait‖ qu'il sait encor scalper. »— « Déjà je vous l'ai dit,‖ et ma parole est ferme,« De Lozet vous aurez‖ la moitié de la ferme,« Aussitôt qu'un notaire‖ aura fait le contrat. »— « Le contrat par lequel‖ le plus grand scélérat« Deviendra l'héritier‖ du plus noble des hommes. »— « C'est drôle, mais Lozet‖ nous veut tel que nous sommes ;« Et nous serons bientôt‖ de sa fille l'époux. »— « Et tu ne seras point‖ un mari trop jaloux :« Ton rival va partir.‖ Tu sais que tout le monde« Le fuit, en ce moment,‖ comme une bête immonde :« On le montre du doigt ;‖ on dit que l'imposteur« S'est fait incendiaire‖ autant que séducteur. »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 72((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a horrible / terrible féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquec vengeance / engeance féminine, classiqued enfant / défend masculine, classiquee tendre féminine, classiquef séduisant / puisant masculine, classiqueg auguste / injuste féminine, classiqueh mieux / calomnieux masculine, classiquei rapides / livides féminine, classiquej fracas / éclats masculine, classiquek fille / brille féminine, classiquel noir / choir masculine, classiquem obscure / figure féminine, classiquea pareil / sommeil masculine, classiqueb modeste / geste féminine, classiquec dégoût / debout masculine, classiqued sainte / plainte féminine, classiquee marin / chagrin masculine, classiquef l'angoisse / paroisse féminine, classiqueg vieillard / hazard masculine, classiqueh faire / incendiaire féminine, classiquei cieux / odieux masculine, classiquej calomnies / honnies féminine, classiquek pitié / l'amitié masculine, classiquel dernière / chaumière féminine, classiquem destin / incertain masculine, classiquen partage / courage féminine, classiqueo innocent / obéissant masculine, classiquep père / éphémère féminine, classiqueq Ruzard / regard masculine, classiquer victime / intime féminine, classiques mots / complots masculine, classiquet âme / flamme féminine, classiqueu obscurité / vérité masculine, classiquev haine / traîne féminine, classiquew douleurs / malheurs masculine, classiquex confiance / défiance féminine, classiquey commun / importun masculine, classiquez infâme / trame féminine, classiquea divers / pervers masculine, classiqueb s'agenouille / souille féminine, classiquec Dieu / lieu masculine, classiqued traîtres / êtres féminine, classiqueb ligués / fatigués masculine, classiquec veille / bouteille féminine, classiqued trois / fois masculine, classiquee gamelle / femelle féminine, classiquef Ruzard / renard masculine, classiqueg ivres / cuivres féminine, classiqueh bras / trépas masculine, classiquei paupière / manière féminine, classiquej mains / refrains masculine, classiquek l'audace / sagace féminine, classiquel Tonkourou / hibou masculine, classiquem feuilles / veuilles féminine, classiquen peux / deux masculine, classiqueo sorcière / grossière féminine, classiquep doigts / François masculine, classiqueq merveille / vieille féminine, classiquer moi / toi masculine, classiques sauvetage / partage féminine, classiquet mal / animal masculine, classiqueu engourdie / l'incendie féminine, classiquev bonheur / honneur masculine, classiquew gratitude / inquiétude féminine, classiquex tromper / scalper masculine, classiquey ferme féminine, classiquez contrat / scélérat masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb l'époux / jaloux masculine, classiquec monde / immonde féminine, classiqued l'imposteur / séducteur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources