Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT VINGT-SEPTIÈME. Deuxième vengeance
Lozet et ses amis‖ fumaient, causaient toujours,Mettant du fiel dans leur‖ calomnieux discours.Tout à coup un éclair‖ fît resplendir la neige.Lozet jette un juron‖ et bondit sur son siège :— « Qu'est-ce donc ? dit François‖ se contenant un peu.Tonkourou répondit :‖ — « C'est la vengeance ! Au feu ! »Une immense lueur‖ pourprait chaque fenêtre.Lozet courait, disant :‖ « C'est ma grange, peut-être ! »Et Louise et sa mère,‖ arrivant à la fois,Étaient là toutes deux‖ tremblantes et sans voix.Déjà le vieux Lozet‖ que la crainte transporte,Sortant de la maison‖ où la rafale apporteUne épaisse fumée‖ avec d'ardents charbons,Jette une plainte immense‖ et vole en quelques bonds,Par le sentier de neige,‖ à sa grange de chaume.François Ruzard le suit,‖ pâle comme un fantôme,Pendant que le sauvage‖ appelle les voisins.Les lâches conjurés‖ avaient vu leurs desseinsTriompher au-delà‖ de leur vile espérance.Ils étaient maintenant‖ tous deux pleins d'assurance.Et la grange brûlait.‖ Lozet, dans ses transports,Courait de tous côtés,‖ voulant mettre dehorsSes chevaux vigoureux,‖ ses génisses superbes,Ses fécondes brebis,‖ ses voitures, ses gerbes.Mais un torrent de feu‖ roulait déjà partoutAvec l'immense bruit‖ d'un océan qui bout.Quand il voulut ouvrir‖ la porte de l'étable,Saisi par la chaleur‖ d'un brasier indomptable,Il faillit s'affaisser‖ sur le brûlant perron.Au même instant tombait‖ un énorme chevronQui donnait au foyer‖ une fureur nouvelle.Lozet était muet,‖ mais sa noire prunelleS'allumait elle aussi‖ d'un redoutable feu.Pâle, comme un homme ivre‖ il chancelait un peu.Il passait de la peine‖ à la colère sourde.Sur le bras de François‖ il posa sa main lourde :— « Soutiens-moi, mon enfant,‖ dit-il, sois mon appui.« O le monstre ! ô le monstre !‖ On le disait, c'est lui !…« Oh ! si je le tenais cet homme que j’abhorre,« Il verrait que ma main‖ peut me servir encore ! »Et le vieux Jean Lozet,‖ secouant sa torpeur,Fermait ses poings osseux‖ comme pour faire peurA l'ennemi cruel‖ qu'il semblait voir paraître.Et Ruzard triomphait !‖ Il se voyait le maîtreEt du vieillard crédule‖ et de son fier rival.
Les voisins, avertis‖ de l'accident fatal,Arrivèrent bientôt‖ avec le vieux sauvage.Le feu, de toutes parts,‖ étendait son ravage.Cependant les agneaux‖ tout à coup excitésPar ces étranges bruits‖ et ces vives clartés,Courent, font retentir‖ leur vaste bergerieDe plaintifs bêlements.‖ A la sombre furieDe ces vagues de feu‖ qui dévorent le toitSeuls ils ont échappé.‖ La flamme, en cet endroit,Darde déjà, pourtant,‖ ses langues formidablesEt la fumée arrive‖ en vagues insondables.François se précipite ;‖ on veut le retenir :Il enfonce la porte.‖ On le voit revenirEntraînant un agneau‖ qui bêle et prend la fuite.Et toutes les brebis‖ s'élancent à sa suite.On acclame François ;‖ on vante hautementSa présence d'esprit‖ et son beau dévoûment.
Dans leurs châles de laine‖ à peine enveloppées,Les femmes sanglotaient.‖ Elles étaient groupées,Tout près de la maison,‖ sur le petit sentierQui se fondait déjà‖ sous les feux du brasier.
Bien au-dessus du toit‖ couvert de pailles sèchesLes flammes s'élançaient‖ comme d'immenses flèches,Au coucher du soleil,‖ dans les cieux empourprés ;Le feu portait au loin‖ ses tourbillons dorésQue roulait avec bruit‖ le souffle des rafales.On aurait dit, parfois,‖ des plaintes infernalesQui montaient de l'abîme‖ en cette horrible nuit.C'est un grondement sourd‖ qu'un gai murmure suit ;Et c'est comme l'éclat‖ d'un grand arbre qui casse,Ou le crépitement‖ de la grêle qui passeSur les champs de moisson‖ ou le chemin durci.Et l'horizon du ciel‖ apparaît rétréci.Un voile noir et lourd,‖ impénétrable obstacle,Tend ses replis épais‖ au-dessus du spectacle ;Et sous des sombres cieux,‖ par les vents animés,Passent en flots brillants‖ les tisons enflammés.Et les flocons de neige‖ imprégnés de lumièreSemblent des feuilles d'or‖ qui volent en poussière.Les débris calcinés‖ vont laissant après eux,En glissant dans les airs,‖ des sillons lumineux.Les ardeurs du foyer‖ de plus en plus augmentent :Les blés d'or, les foins mûrs‖ toujours les alimentent.Et le pré d'alentour‖ semble un sinistre étangOù le vent qui gémit‖ roule des flots de sang.
Les braves laboureurs‖ regardaient l'incendie,Mais ils ne pouvaient rien.‖ Avec la perfidieQui dirigeait toujours‖ ses lâches actions,Tonkourou s'agitait,‖ et, plein d'émotions,Disait à Jean Lozet,‖ pour lui rendre courage,Des paroles d'espoir.‖ Mais une sourde rageBouillait au fond du cœur‖ de l'honnête habitant.Il n'écoutait personne.‖ Il allait répétant :— « C'est un traître ! un maudit !‖ que le diable l'emporte !Un des vieux l'abordant :‖ — « Pour parler de la sorte« Il faut être bien sûr‖ de ne se tromper pas ;« N'accusez donc personne‖ en ce moment, en cas« Que d'un chagrin nouveau‖ le Seigneur vous abreuve. »— « Je sais que l'on se venge‖ et j'en aurai la preuve !Répliqua le vieillard.‖ « Et je dirai le nom« De ce vindicatif,‖ de ce lâche garçon« Que j'ai gardé, nourri‖ dans mon humble demeure,« Et qui veut, en retour,‖ me ruiner sur l'heure ! »— « Comment ! vous accusez‖ mon honnête patron ?Dit une ardente voix‖ vibrant comme un clairon. —Or c'était le pilote‖ au milieu de la foule. —« Qu'on ne l'accuse pas !‖ avant qu'un jour s'écouleJ'aurai puni, par Dieu !‖ le lâche accusateur. »« Ton patron, comme toi,‖ n'est qu'un vil imposteur ! »Hurla le vieux Lozet‖ dans sa colère folle.Le pilote, aussitôt,‖ se précipite, vole,Repoussant de ses bras‖ les paysans surpris,Et vient, près de Lozet‖ qu'il traite avec mépris,Jeter, pour être souple‖ en cette lutte ardente,Son grand capot de drap‖ sur la neige fondante.— « Dis donc encor, Lozet,‖ que mon maître est méchant !« Dis-le ! Je ne sais pas‖ faire le chien couchant,« Et tu paieras bien cher‖ tes paroles d'injure. »Puis, en l'apostrophant‖ de cette façon dure,Le pilote irrité‖ menaçait le vieillard.Jean Lozet restait morne‖ et brûlait du regardLe nouveau défenseur‖ du jeune capitaine.La lutte, semblait-il,‖ allait être incertaine.Déjà plusieurs amis‖ s'avançaient, anxieux,Pour rendre à la raison‖ ces hommes furieux ;Mais, plus vives que tous,‖ deux femmes dont les larmeRedoublaient de la voix‖ la douceur et les charmes,S'élancent dans les bras‖ des deux fiers ennemis :Une épouse, une enfant !‖ Sur leurs pieds affermisDu regard les lutteurs‖ se mesurent, s'observent.Louise la première :‖ — « Oh ! les cieux vous préservent« D'oublier plus longtemps‖ la douce charité ! —Dit-elle, avec candeur,‖ au pilote irrité, —« Mon père, calmez-vous !‖ pardonnez, ô mon père !« En face du malheur,‖ ah ! soyez moins sévère ! »Puis la vierge pieuse‖ entrecoupait ces motsD'affectueux baisers‖ et de profonds sanglots.Et la mère Lozet,‖ muette dans sa peine,Entourait de ses bras,‖ ainsi que d'une chaîne,Le cou nerveux et fort‖ de son aveugle époux.Devant tant de vertus,‖ devant des fronts si doux,Les vieillards ont senti‖ s'apaiser leur colère :Ils inclinent, confus,‖ leurs têtes vers la terre,Et sans plus s'outrager‖ ils se quittent bientôt.Le feu calmait aussi‖ son gigantesque flot :La neige, aux environs,‖ devenait violette.La grange semblait être‖ un immense squelette,Avec ses longs poteaux‖ et ses légers chevronsA la file rangés,‖ presque tout en charbons,Et qui se dessinaient‖ en feu dans les airs sombres,Comme des ossements‖ au milieu des décombres.De temps on temps tombait,‖ avec un sourd fracas,Une poutre pesante ;‖ et le foyer, en bas,Alimenté, soudain,‖ de pâtures nouvelles.Faisait au loin jaillir‖ des gerbes d'étincelles.
Cependant l'incendie‖ allait toujours mourant,Comme l'éclat du ciel‖ quand le jour expirantUne dernière fois‖ sur les monts se reflète,Comme le flot du lac‖ après une tempête,A mesure qu'il vient‖ sur les paisibles bords.Les morsures du feu,‖ les incessants effortsDe la bise en fureur‖ qui souffle dans l'espaceÉbranlent tout à coup‖ l'incandescente masseQui gémit, craque, penche‖ et tombe lourdement.Une clarté nouvelle‖ emplit le firmament,Déchirant le brouillard‖ comme un éclair sublime,Et le vaste brasier,‖ un instant se ranime.De la flamme, aussitôt,‖ tombent les flèches d'or.Seuls de rouges tisons‖ se réveillent encor,Et glissent sur la neige‖ emportés par la brise.Une haute fumée‖ ondoie épaisse et grise,Et, comme un noir panache,‖ agite ses anneaux.Quand les plaisirs impurs,‖ comme de vifs flambeaux,Ont à nos yeux charmés‖ fait resplendir leurs flammes,La lumière s'éteint‖ dans nos débiles âmes,Et comme une fumée‖ on sent monter alorsLes orbes ténébreux‖ des dévorants remords
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 91((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a toujours / discours masculine, classiqueb neige / siège féminine, classiquec peu / feu masculine, classiqued fenêtre / peut-être féminine, classiquee fois / voix masculine, classiquef transporte / apporte féminine, classiqueg charbons / bonds masculine, classiqueh chaume / fantôme féminine, classiquei voisins / desseins masculine, classiquej espérance / d'assurance féminine, classiquek transports / dehors masculine, classiquel superbes / gerbes féminine, classiquem partout / bout masculine, classiquen l'étable / indomptable féminine, classiqueo perron / chevron masculine, classiquep nouvelle / prunelle féminine, classiqueq feu / peu masculine, classiquer sourde / lourde féminine, classiques appui / lui masculine, classiquet j’abhorre / encore féminine, classiqueu torpeur / peur masculine, classiquev paraître / maître féminine, classiquew rival / fatal masculine, classiqueb sauvage / ravage féminine, classiquec excités / clartés masculine, classiqued bergerie / furie féminine, classiquee toit / endroit masculine, classiquef formidables / insondables féminine, classiqueg retenir / revenir masculine, classiqueh fuite / suite féminine, classiquei hautement / dévoûment masculine, classiquea enveloppées / groupées féminine, classiqueb sentier / brasier masculine, classiquea sèches / flèches féminine, classiqueb empourprés / dorés masculine, classiquec rafales / infernales féminine, classiqued nuit / suit masculine, classiquee casse / passe féminine, classiquef durci / rétréci masculine, classiqueg obstacle / spectacle féminine, classiqueh animés / enflammés masculine, classiquei lumière / poussière féminine, classiquej eux / lumineux masculine, classiquek augmentent / alimentent féminine, classiquel étang / sang masculine, classiquea l'incendie / perfidie féminine, classiqueb actions / d'émotions masculine, classiquec courage / rage féminine, classiqued habitant / répétant masculine, classiquee l'emporte / sorte féminine, classiquef pas / cas masculine, classiqueg abreuve / preuve féminine, classiqueh nom / garçon masculine, classiquei demeure / l'heure féminine, classiquej patron / clairon masculine, classiquek foule / s'écoule féminine, classiquel accusateur / imposteur masculine, classiquem folle / vole féminine, classiquen surpris / mépris masculine, classiqueo ardente / fondante féminine, classiquep méchant / couchant masculine, classiqueq d'injure / dure féminine, classiquer vieillard / regard masculine, classiques capitaine / incertaine féminine, classiquet anxieux / furieux masculine, classiqueu larme / charmes féminine, non classiquev ennemis / affermis masculine, classiquew s'observent / préservent féminine, classiquex charité / irrité masculine, classiquey père / sévère féminine, classiquez mots / sanglots masculine, classiquea peine / chaîne féminine, classiqueb époux / doux masculine, classiquec colère / terre féminine, classiqued bientôt / flot masculine, classiquee violette / squelette féminine, classiquef chevrons / charbons masculine, classiqueg sombres / décombres féminine, classiqueh fracas / bas masculine, classiquei nouvelles / d'étincelles féminine, classiquea mourant / expirant masculine, classiqueb reflète / tempête féminine, classiquec bords / efforts masculine, classiqued l'espace / masse féminine, classiquee lourdement / firmament masculine, classiquef sublime / ranime féminine, classiqueg d'or / encor masculine, classiqueh brise / grise féminine, classiquei anneaux / flambeaux masculine, classiquej flammes / âmes féminine, classiquek alors / remords masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
182 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources