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Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne

CHANT DIX-NEUVIÈME. La grosse gerbe

Pamphile Le May· distiques, alexandrins surtout, 224 vers

Les blés sont mûrs ! Les champs‖ se bercent à la brise !Le rossignol sauvage‖ ouvre son aile griseEt sème ses accords‖ sur les pins dentelés.En frémissant d'amour‖ les épis barbelésTombent de toute part‖ sous l'active faucille.Parmi les moissonneurs‖ le chef de la famille,Chaussé légèrement‖ de ses souliers tannés,Comme un faune, s'en va‖ sur les chaumes fanés.Sa chemise de toile‖ à la gorge entr'ouverteLaisse voir la sueur‖ dont est déjà couverteSa poitrine puissante.‖ Il va, muet, liantLa gerbe blonde avec‖ le coudrier pliant.Et, sur le chaume d'or,‖ les gerbes alignéesRessemblent à des nefs‖ dans un lac enchaînées,A des cygnes brillants‖ qui planent dans les airs.

Les blés sont mûrs ! Déjà‖ les prés se font désertsOn a, dans plusieurs lieux,‖ fêté la grosse gerbe.Mais voici que là-bas‖ l'on danse encor sur l'herbe !Et voici que j'entends‖ la frivole chanson !Quel est le moissonneur‖ qui finit sa moisson ?Est-ce toi, Jean Lozet ?‖ La récolte est superbeCar ton front est moins sombre‖ et ta voix, moins acerbe ;Et tu ris maintenant,‖ et tes plaisants discoursRetiennent près de toi‖ les gars des alentours !

Seule, au milieu du champ,‖ reste une gerbe énorme :Ses épis gracieux,‖ son contour uniformeSont richement ornés‖ de rubans et de fleurs.Autour de cette gerbe,‖ en se formant en chœurs,Dansent les jeunes gens,‖ dansent les jeunes filles.Alors on ignorait‖ et lanciers et quadrillesMais la ronde bruyante‖ et les reels éveillésDéveloppaient leur grâce‖ aux yeux émerveillésDes vieillards à qui l'âge‖ avait lié la jambe.Ruzard des jeunes gens‖ était le plus ingambe ;A coup sûr il était‖ aussi le plus heureux :Il allait voir combler‖ le plus vif de ses vœux.Après la grosse gerbe‖ une plus belle fêteAllait pour lui venir.‖ Une double conquêteDe sa persévérance‖ était le noble prix.Il se trouvait habile,‖ il vouait au méprisCeux qui ne savent pas,‖ en prenant une femme,Épouser une dot.‖ Jean Lozet sur son âme,La veille, avait juré‖ de donner à Ruzard,Le jour du mariage,‖ ou peu de temps plus tard,Sa terre et son argent.‖ L'époque fortunéeDevait venir avec‖ la quinzième journée.

Louise parle peu ;‖ son sourire est amer ;Et son cœur pour Ruzard‖ est froid comme l'hiver.Elle ne peut l'aimer :‖ elle vient de le dire.Elle ira vers l'autel :‖ Lozet peut la maudireSi dans son autre amour‖ elle s'obstine encor.Ruzard va posséder‖ un précieux trésor ;Bien ne pourra briser‖ la vertu de Louise :Ni l'amour brut auquel‖ elle sera, soumise,Ni les tristes regrets,‖ ni les espoirs perdus.Mais Ruzard voit l'argent :‖ il ne veut rien de plus.Cependant à la vierge,‖ et d'une voix aigrieIl rappelle le jour‖ où, seul dans la broierie,Il a pu la sauver‖ d'une terrible mort.Et Louise sait bien‖ que pour ce noble effortIl devrait être aimé‖ d'une amour pure et vive ;Puis, à défaut d'amour,‖ dans son âme naïveUn noble dévoûment‖ a tout à coup germé ;Et, respecté, Ruzard‖ pourra se croire aimé.

Et les femmes parlaient‖ du prochain, mariage ;Les unes prédisant,‖ dans leur dru verbiage,Que les époux nouveaux‖ n'auraient pas de bonheur,N'étant du même goût‖ ni de la même humeur ;Et les autres disant‖ qu'au caprice futileS'en va tout comme il vient,‖ et qu'il est inutileDe se plier toujours‖ aux désirs des enfants.

Cependant les danseurs‖ allèrent, triomphants,Dans la grange à Lozet‖ mener la grosse gerbe.Ils avaient attelé‖ d'une façon superbeLe plus fringant cheval.‖ Et tous, debout, pressés,Dans la grande charrette‖ alors s'étaient placés.Et dans le ciel vibra‖ plus d'une voix rieuse,Et l'essieu se plaignit‖ sous la charge joyeuse.L'on dansa tout le soir.‖ Eu frappant du talonLe joueur mesurait‖ le chant du violon.

Pendant qu'avec ardeur‖ tourbillonnait la danse,Que les échos voisins‖ répétaient la cadenceDes pieds qui retombaient‖ sur le luisant plancher,Quelqu'un vit dans la nuit‖ un homme s'approcher.Et l'homme s'arrêta‖ devant la porte ouverte.Ses deux bras étaient nus,‖ sa tête, découverte :Un vêtement de cuir‖ enveloppait ses reins.Le violon joyeux‖ suspendit ses refrains,Et le gai cotillon,‖ ses méandres sans nombre.Alors Lozet cria‖ d'une voix forte et sombre :— « Est-ce toi, Tonkourou ?‖ Dieu ! quel air abattu !…« Est-ce plutôt ton spectre ?‖ Es-tu mort ? Que veux-tu ? »Et l'homme répondit.‖ — « Oui, Lozet, c'est lui-même,« C'est Tonkourou qui vient‖ d'une distance extrême« Pour te revoir encore‖ avant le dernier jour. »— « Oh ! sois le bienvenu !‖ Ton fortuné retour,Continua Lozet,‖ va doubler notre joie. »— « Non, je viens t'attrister ;‖ car mon âme est en proie« A des troubles nouveaux,‖ à des remords cuisants.« Tu vois, j'ai bien vieilli,‖ Lozet, depuis deux ans. »Et l'indien montrait‖ sa chevelure grise.Il entra. Les danseurs‖ de leur vive surpriseNe pouvaient revenir.‖ A l'aspect du vieillardLouise avait tremblé.‖ Des pleurs, comme un brouillard,Passèrent dans ses yeux‖ en éteignant leur flamme.La lame d'un poignard‖ semblait fouiller son âme.Frémissante, anxieuse,‖ elle osait espérerQu'avec le vieux huron‖ Léon allait rentrer.Mais il ne vint pas. Tous‖ remarqueront bien viteLe trouble de Louise‖ et sa pâleur subite.Ruzard eut peur aussi.‖ Dans le fond de son cœurLa colère gronda‖ comme un jet de vapeur.Il ne dit pas un mot ;‖ mais il pâlit, sourcille,Et son regard jaloux‖ brûle la jeune fille :Le danger réveillait‖ ses basses passions.

Cependant au sauvage‖ on fait cent questions :Tous parlent à la fois‖ et l'on n'entend personne.— « Attendez dit Lozet,‖ voici que minuit sonne,« Et notre vieil ami‖ que nous regrettons tous« Ne refusera pas‖ de trinquer avec nous. »— « Pendant qu'on versera‖ la liqueur souveraine« Qu'il nous parle d'abord‖ du jeune capitaine-,Demanda hardiment‖ la mère Jean LozetTonkourou demeura‖ quelques instants muet :Quand il leva la tête‖ ou vit de grosses larmesNoyer ses yeux. Il dit :‖ — « Ce brave a pris les armes :« Il est mort !… il est mort‖ pour sauver son pays !… »Et tous les conviés‖ écoutaient ébahis.Mais le vieil indien‖ ne dit pas autre chose.En vain on le pressa.‖ Sa figure morose.Se fixait sur le sol‖ avec anxiété.On s'entreregardait.‖ Louise avait jeté,Comme un oiseau qu'on blesse,‖ une plainte suaveEu apprenait le sort‖ du marin noble et brave.Lozet dit au huron :‖ « Allons ! Viens boire un coup ;« Après, j'en suis certain,‖ tu parleras beaucoup. »— « Tonkourou ne peut point,‖ reprit, d'une voix sombre,Le nouvel arrivé‖ qui se tenait dans l'ombre,« Tonkourou ne peut point,‖ gaiement et de bon cœur,« A ses lèvres porter‖ la brillante liqueur,« Tant que ta bouche même,‖ ô Lozet, à ton hôte« N'aura pas pardonné‖ la plus horrible faute. »A ce discours nouveau‖ Lozet n'entendait rien.Et les gars curieux‖ entouraient l'indien.— « Regardez-moi, dit-il,‖ jouissez de ma honte !« Nul ne savait encor‖ ce que je vous raconte.« J'étais jeune et méchant,‖ et j'eus l'audace, un jour,« De souiller un front pur‖ par un baiser d'amour.« La vierge que j'aimais‖ me souffleta la face.« Je lui jurai vengeance ;‖ et ma rage tenace« A su lui ménager‖ les plus affreux chagrins.« Dissimulé, menteur,‖ sous des regards sereins« Je savais lui cacher‖ la haine de mon âme.« Elle prit un époux.‖ Le ciel, bénit sa flamme :« Un adorable enfant‖ vint charmer leur foyer….« C'est lui que j'attendais !‖ »… Puis l'on vit se ployer,A ces mots, les genoux‖ du malheureux sauvage ;L'on vit des pleurs amers‖ inonder son visage ;Il joignit les deux mains‖ et, regardant Lozet :« Oh ! je te livre enfin‖ cet horrible secret :« Je t'ai pris ton enfant !‖ »… Un cri perçant, terribleFit retentir la salle ;‖ un trouble indescriptible,Mille et mille rumeurs‖ agitaient la maison.La mère Jean Lozet‖ n'avait plus sa raison :Elle appelait son fils‖ avec de tristes plaintes.Et les filles pleuraient.‖ Ruzard avait des craintes :Il était fiévreux, pâle,‖ et d'un œil en courrouxIl fixait hardiment‖ le sauvage à genoux.Il croyait, le vaurien,‖ à chaque instant entendreSon ami d'autrefois‖ le trahir et le vendre.Lozet était muet‖ comme un marbre glacé,Et nul devinait ce qui s'était passéDepuis quelques moments‖ dans son esprit inculte.Et Tonkourou reprit :‖ — « De ma colère occulte« Tu fus victime encor,‖ ô Lozet, depuis peu.« Et ma coupable main‖ seule alluma le feu« Qui consuma naguère,‖ en une nuit, ta grange. »Ruzard, en cet instant‖ eut un frisson étrange ;Il vola d'un seul bond‖ auprès de Tonkourou,Et, parlant à Lozet :‖ — « Le vieux sauvage est fou !« Il n'est pas comme il dit‖ et méchant et coupable !« Et quand il le serait,‖ quand il serait capable« De tant de fourberie‖ et de tant de forfaits,« Vengez vous, lui dit-il,‖ par de nouveaux bienfaits ! »Le sauvage jeta‖ sur son ancien compliceUn regard foudroyant,‖ Ruzard dont l'artificeAvait touché le cœur‖ du vieillard entêté,Ruzard se recula‖ tremblant, épouvanté !— « La perte d'une grange‖ est encor réparable,Ajouta l'indien‖ en jetant sur la tableUn sac de cuir plein d'or.‖ « Cet or je l'ai gagné« A chasser dans les bois,‖ sous un ciel éloigné ;« C'est le fruit du travail,‖ Lozet, tu peux le prendre. »— « Et mon enfant aimé‖ pourras-tu me le rendre !S'écria le vieillard‖ dans un fiévreux transport.— « J'ai respecté sa, vie…‖ et pourtant… il est mort !…« Il est mort, ô Lozet,‖ d'une mort glorieuse !« Il est mort ! répéta‖ l'assistance anxieuse :« Mort ! » firent, dans la nuit,‖ de lugubres échos.L'aspect des écus d'or‖ allait faire un hérosPlus sûrement, hélas !‖ que l'exemple que donneLa croix de Jésus Christ.‖ — « Oui ! oui, je te pardonne,« Puisque tu te repens,‖ Tonkourou. Lève-toi ! »Murmure enfin Lozet‖ d'un ton rempli d'émoi.— « Merci ! dit le sauvage‖ et que Dieu te bénisse !« Maintenant que je meure‖ et que mon deuil finisse ! »« Maintenant conte-nous‖ comment, avec Léon,« Tu désertas sans bruit,‖ la nuit, cette maison,Dit Lozet en mettant‖ le sac d'or dans sa poche ;« Mais, tiens ! je l'oubliais !‖ un petit verre ! approche :« A la bonne amitié !‖ » Pendant quelques instantsOn entendit le choc‖ des verres éclatants.Toujours pleurant son fils,‖ la mère désoléeNe voulait pas, non plus‖ elle, être consolée !Et l'indien reprit :‖ — « Mes pieds sont fatigués,« J'ai besoin de repos.‖ Mes crimes divulgués« Laisseront désormais‖ se clore ma paupière.« Je ne sentirai point‖ peser, comme une pierre,« Sur ma froide poitrine‖ un affreux souvenir :« J'ai reçu mon pardon.‖ » Rien ne put retenirParmi les invités‖ le malheureux sauvage.Il sortit aussitôt.‖ Il suivit le rivageJusqu'au bois des hurons‖ où le hibou pleurait :Mais à tous, en partant,‖ il dit qu'il reviendrait

Versification

Forme
Distiques
Rimes
112((aa))
Mètre
Alexandrins surtout (223 de 12, 1 de 11)· profil 11i, 6+6
Mots à la rime
a brise / grise féminine, classiqueb dentelés / barbelés masculine, classiquec faucille / famille féminine, classiqued tannés / fanés masculine, classiquee entr'ouverte / couverte féminine, classiquef liant / pliant masculine, classiqueg alignées / enchaînées féminine, classiqueh airs / déserts masculine, classiqueb gerbe / l'herbe féminine, classiquec chanson / moisson masculine, classiqued superbe / acerbe féminine, classiquee discours / alentours masculine, classiquea énorme / uniforme féminine, classiqueb fleurs / chœurs masculine, classiquec filles / quadrilles féminine, classiqued éveillés / émerveillés masculine, classiquee jambe / ingambe féminine, classiquef heureux / vœux masculine, classiqueg fête / conquête féminine, classiqueh prix / mépris masculine, classiquei femme / âme féminine, classiquej Ruzard / tard masculine, classiquek fortunée / journée féminine, classiquea amer / l'hiver masculine, classiqueb dire / maudire féminine, classiquec encor / trésor masculine, classiqued Louise / soumise féminine, classiquee perdus / plus masculine, classiquef aigrie / broierie féminine, classiqueg mort / effort masculine, classiqueh vive / naïve féminine, classiquei germé / aimé masculine, classiquea mariage / verbiage féminine, classiqueb bonheur / humeur masculine, classiquec futile / inutile féminine, classiqued enfants / triomphants masculine, classiqueb gerbe / superbe féminine, classiquec pressés / placés masculine, classiqued rieuse / joyeuse féminine, classiquee talon / violon masculine, classiquea danse / cadence féminine, classiqueb plancher / s'approcher masculine, classiquec ouverte / découverte féminine, classiqued reins / refrains masculine, classiquee nombre / sombre féminine, classiquef abattu / veux-tu masculine, classiqueg lui-même / extrême féminine, classiqueh jour / retour masculine, classiquei joie / proie féminine, classiquej cuisants / ans masculine, classiquek grise / surprise féminine, classiquel vieillard / brouillard masculine, classiquem flamme / âme féminine, classiquen espérer / rentrer masculine, classiqueo vite / subite féminine, classiquep cœur / vapeur masculine, classiqueq sourcille / fille féminine, classiquer passions / questions masculine, classiqueb personne / sonne féminine, classiquec tous / nous masculine, classiqued souveraine / capitaine féminine, classiquee Lozet / muet masculine, classiquef larmes / armes féminine, classiqueg pays / ébahis masculine, classiqueh chose / morose féminine, classiquei anxiété / jeté masculine, classiquej suave / brave féminine, classiquek coup / beaucoup masculine, classiquel sombre / l'ombre féminine, classiquem cœur / liqueur masculine, classiquen hôte / faute féminine, classiqueo rien / l'indien masculine, classiquep honte / raconte féminine, classiqueq jour / d'amour masculine, classiquer face / tenace féminine, classiques chagrins / sereins masculine, classiquet âme / flamme féminine, classiqueu foyer / ployer masculine, classiquev sauvage / visage féminine, classiquew Lozet / secret masculine, classiquex terrible / indescriptible féminine, classiquey maison / raison masculine, classiquez plaintes / craintes féminine, classiquea courroux / genoux masculine, classiqueb entendre / vendre féminine, classiquec glacé / passé masculine, classiqued inculte / occulte féminine, classiquee peu / feu masculine, classiquef grange / étrange féminine, classiqueg Tonkourou / fou masculine, classiqueh coupable / capable féminine, classiquei forfaits / bienfaits masculine, classiquej complice / l'artifice féminine, classiquek entêté / épouvanté masculine, classiquel réparable / table féminine, classiquem gagné / éloigné masculine, classiquen prendre / rendre féminine, classiqueo transport / mort masculine, classiquep glorieuse / anxieuse féminine, classiqueq échos / héros masculine, classiquer donne / pardonne féminine, classiques Lève-toi / d'émoi masculine, classiquet bénisse / finisse féminine, classiqueu Léon / maison masculine, classiquev poche / approche féminine, classiquew instants / éclatants masculine, classiquex désolée / consolée féminine, classiquey fatigués / divulgués masculine, classiquez paupière / pierre féminine, classiquea souvenir / retenir masculine, classiqueb sauvage / rivage féminine, classiquec pleurait / reviendrait masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

224 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources