Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT CINQUIÈME. Le brigantin
Les prés étaient sans fleurs‖ et les bois sans feuillages.Le ciel arrondissait‖ sa tente de nuages,Comme un couvercle lourd,‖ sur les pâles coteaux.Les enfants ramenaient‖ les mugissants troupeauxDu maigre pâturage‖ à l'abondante grange.La terre se gelait.‖ Une brillante frangeOndulait sur le bord‖ des ruisseaux desséchés ;Et les saules pleureurs,‖ sous les frimas penchés,Ne se regardaient plus‖ dans le cristal de l'onde.Le fleuve bouillonnait‖ dans son urne profondeEt ses flots écumeux‖ se tordaient aux récifs ;Le vent d'est tourmentait‖ les peupliers plaintifs,Et jonchait les sentiers‖ des débris de leurs branches.Et la neige tombait ;‖ et ses étoiles blanchesTourbillonnaient dans l'air‖ et sur les prés flétris.
Un léger brigantin‖ venait sur les flots gris,Comme un timide oiseau‖ sur ses rapides ailes,Quand il est poursuivi‖ par les serres cruellesD'un vautour qui descend‖ du sommet des rochers.Il cherchait un abri.‖ Sur le pont, les rochersRegardaient, inquiets,‖ dans le brouillard de neige.Le vent faisait danser‖ le bâtiment à lègeQui longeait les récifs‖ du sombre Riche-Lieu.S'il eut touché l'écueil,‖ par malheur, eu ce lieu,Il eut été perdu.‖ De temps en temps la côteSe montrait, au midi,‖ lointaine, sombre, haute.Un vaillant matelot‖ se tenait à l'avantSondant la profondeur‖ du flot noir et mouvant.Debout sur le tillac‖ veillait le Capitaine,Jeune homme au large front,‖ d'une mine hautaine,Ou plutôt d'un œil ferme‖ et d'un cœur résolu ;Car il était fort bon‖ et n'eut jamais vouluAttrister, sans motif,‖ l'être le plus infime.Il avait pour chacun‖ du respect, de l'estime :Le maître, peu souvent,‖ en lui se laissait voir ;Puis il savait toujours‖ accomplir son devoir.Le pilote, plus vieux,‖ paraissait impassible ;Sa tête était de bronze,‖ et son âme irascibleNe souffrait pas toujours‖ les contretemps ainsi.Mais il avait déjà,‖ dans les mers, loin d'ici,Tant vu les sombres flots‖ monter jusques aux nues,Et les cieux leur lancer‖ des foudres inconnues,Que les clameurs du fleuve‖ et les épais brouillardsEnchantaient son oreille‖ et charmaient ses regards.
Le bâtiment courait.‖ On plia quelques voiles :Les huniers seulement‖ arrondirent leurs toilesAu souffle impétueux‖ du vent de l'Orient.Souvent le gouvernail‖ se tordait en criantPour guider le vaisseau‖ le long de la batture,Ou lui donner au large‖ une route plus sûre.
Bientôt le brigantin‖ laissa derrière luiLe phare de l'ilette‖ où veillent dans l'ennui,Depuis maintes saisons,‖ loin des plaisirs du monde,Trois vierges qui sont sœurs.‖ Le flot profond qui gronde,Leur parle seul d'amour‖ et berce leur sommeil.Leur printemps est passé :‖ leur front n'est plus vermeil.Elles mourront un jour‖ sur le roc solitaireQui pour elles semble être,‖ hélas ! toute la terre !
La neige épaississait.‖ Par moments, toutefois,On distinguait encore‖ et la rive et ses bois.Toujours l'on espérait‖ atteindre les Grondines.Là se trouve un mouillage‖ où, pendant les bruines,Dans les grains dangereux‖ ou dans les vents mauvais,Les vaisseaux jettent l'ancre‖ et se bercent en paix.
Déjà l'on avait vu‖ dans la blanche poussièreFuir les flèches d'argent‖ du bourg de Lotbinière ;Et le bois des Hurons‖ avec ses noirs rochersSuivit bientôt aussi‖ les deux brillants clochers.La chaloupe, au bossoir,‖ de neige était remplie ;Les cordages de lin‖ gelaient dans la poulie,Et les câbles noués‖ ne se démarraient plus.— « Je crois que nous faisons‖ des efforts superflus :« Nous ne voyons plus rien :‖ nous allons au naufrage.« Prions la vierge sainte !‖ armons-nous de courage ! »Dit le capitaine. Et‖ le pilote reprit :— « Vous le savez, Patron,‖ le destin me sourit.« J'ai bravé bien des fois‖ la mort et la tempête :« L'orage fait pencher‖ mais n'abat point ma tête.« Des deux côtés je vois‖ les long bancs de cailloux« Où se brisent toujours‖ les vagues en courroux.« Je les verrai longtemps‖ car la mer n'est pas haute ;« Et nous pourrons ainsi‖ voguer loin de la côte.« Voici là-bas, à gauche,‖ en son enfoncement,« La rivière du Chêne‖ et son cristal dormant.« Les ilôts gracieux‖ de sa large, embouchure« Semblent des cygnes blancs.‖ L'été, la vague pure« Réfléchit leurs bosquets‖ de chêne et de tilleul ;« Mais la glace, aujourd'hui,‖ s'étend comme un linceul….« Je reconnais ces lieux‖ que depuis vingt années« Je n'ai jamais revus‖ dans mes longues tournées…. »Le pilote attentif‖ vira soudain de bord ;Le bâtiment courut‖ une bordée au nord
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a feuillages / nuages féminine, classiqueb coteaux / troupeaux masculine, classiquec grange / frange féminine, classiqued desséchés / penchés masculine, classiquee l'onde / profonde féminine, classiquef récifs / plaintifs masculine, classiqueg branches / blanches féminine, classiqueh flétris / gris masculine, classiqueb ailes / cruelles féminine, classiquec rochers masculine, classiqued neige / lège féminine, classiquee Riche-Lieu / lieu masculine, classiquef côte / haute féminine, classiqueg l'avant / mouvant masculine, classiqueh Capitaine / hautaine féminine, classiquei résolu / voulu masculine, classiquej infime / l'estime féminine, classiquek voir / devoir masculine, classiquel impassible / irascible féminine, classiquem ainsi / d'ici masculine, classiquen nues / inconnues féminine, classiqueo brouillards / regards masculine, classiquea voiles / toiles féminine, classiqueb l'Orient / criant masculine, classiquec batture / sûre féminine, classiquea lui / l'ennui masculine, classiqueb monde / gronde féminine, classiquec sommeil / vermeil masculine, classiqued solitaire / terre féminine, classiquea toutefois / bois masculine, classiqueb Grondines / bruines féminine, classiquec mauvais / paix masculine, classiquea poussière / Lotbinière féminine, classiqueb rochers / clochers masculine, classiquec remplie / poulie féminine, classiqued plus / superflus masculine, classiquee naufrage / courage féminine, classiquef reprit / sourit masculine, classiqueg tempête / tête féminine, classiqueh cailloux / courroux masculine, classiquei haute / côte féminine, classiquej enfoncement / dormant masculine, classiquek embouchure / pure féminine, classiquel tilleul / linceul masculine, classiquem années / tournées féminine, classiquen bord / nord masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources