Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT SIXIÈME. La sainte Catherine
Sous nos cieux inconstants‖ les jours coulent bien vite.A de nouveaux plaisirs‖ tour à tour nous inviteChaque saison nouvelle.‖ Et le mouvant tableauPasse devant nos yeux‖ comme passent, sur l'eau,Algues vertes et joncs,‖ cygnes aux blanches ailes,Noirs vaisseaux, troncs moussus‖ et légères nacelles.Le printemps fait chanter‖ les vagabonds ruisseaux,Et remplit de soleil‖ nos scintillants carreaux.Il durcit chaque nuit‖ la neige de nos plaines,En fait des mers de glace‖ immenses et sereinesOù des pins toujours verts‖ les rameaux inclinésSemblent de grands vaisseaux‖ par le calme enchaînés ;Où la foule, en riant,‖ circule dès l'aurore ;Où glissent les traîneaux‖ avec un bruit sonore :Alors l'érable dur‖ est percé dans l'aubier :Il verse, goutte à goutte,‖ au joyeux sucrier,Commodes pleurs d'amour,‖ sa sève succulente.Traîné par les grands bœufs‖ à la démarche lente,Alors le soc tranchant‖ sillonne au loin les prés,Et le semeur au sol‖ confie avoine et blés.L'été brûlant mûrit‖ les moissons abondantes,Promène les parfums‖ sur ses ailes ardentes,Protège les oiseaux‖ dans leurs tendres amours.L'automne amène, hélas !‖ bientôt les sombres jours,Le froid et les brouillards,‖ et la pluie et la neige !L'hiver est plus aimable‖ avec son blanc cortège,Son froid salubre et vif,‖ son ciel limpide et bleu ;Et la vive gaîté‖ s'éveille au coin du feu.Pourtant le pauvre souffre,‖ et nos hivers rigidesÉloignent le souris‖ de ses lèvres livides.
On était en novembre.‖ Il neigeait, les flocons,Comme de blanches fleurs,‖ s'accrochaient aux buissons.Blancs étaient les sentiers‖ et blanche l'aubépine.C'était en ce jour-là‖ la Sainte Catherine.Pour savourer la tire‖ et pour tromper l'ennui ;Pour chanter et danser,‖ alors comme aujourd'hui,Au son du violon‖ s'assemblait la jeunesse.Bien souvent j'ai passé‖ de ces heures d'ivresseAvec de gais amis,‖ dans nos humbles hameaux ;Ah ! ces plaisirs naïfs‖ sont toujours les plus beaux !Jean Lozet détela‖ ses chevaux de bonne heure.La propreté toujours‖ brillait dans sa demeure :Mais ce soir-là, pourtant,‖ le buffet de noyer,La table, les carreaux,‖ la pierre du foyer,Tout était plus luisant.‖ Deux chandeliers de cuivreFaisaient de la fenêtre‖ étinceler le givre.La maîtresse empressée‖ allait et revenait,Mettant tout en son lieu.‖ Près d'elle se tenait,Souriant quelques fois‖ avec mélancolie,Comme une âme malade,‖ une fille jolie.Vingt printemps sur son front‖ avait semé des fleurs.Les roses et les lis‖ mariaient leurs couleursSur sa lèvre timide‖ et sur sa fraîche joue.Et sa gorge ondulait‖ comme l'onde qui joueSur les sables dorés‖ avec le vent du soir.Louise était son nom.‖ Souvent son grand œil noirAvait dans un doux trouble‖ et dans la rêverieJeté les jeunes gens‖ qui, dans l'herbe fleurie,Au temps de la moisson,‖ la rencontraient chantant.Mais elle n'aimait pas.‖ Elle écoutait pourtantLes timides aveux‖ qu'au milieu des soiréesLui faisaient, en tremblant,‖ des bouches enivrées,Dans le fond de son âme‖ une divine voixLui disait-elle donc‖ que l'époux de son choixNe venait pas encore ?‖ Elle demeurait calme.Les amoureux, en vain,‖ se disputaient la palme.Le plus constant de tous‖ était François Ruzard.Jean Lozet l'estimait,‖ lui montrait de l'égard,Et le menait souvent‖ visiter son domaine.Ruzard était actif,‖ fourbe, d'une âme vaine :Il savait de chacun‖ caresser les penchants ;Se faire aimer des bons‖ autant que des méchants.
Sur la tablette en bois,‖ tout au-dessus de l'âtre,Jean Lozet, souriant,‖ prit sa pipe de plâtre,Son briquet, de la tondre,‖ et lit jaillir le feu :— « Ma Louise, dit-il,‖ songes-y donc un peu :« Voici que je vieillis ;‖ mon front porte des rides ;« Moins fermes sont mes pieds,‖ mes poignets, moins solides ;« Il me faudra bientôt,‖ je suis à mon couchant,« Des bras plus vigoureux‖ pour cultiver mon champ.« Tu pourras, sous ce toit,‖ avec ta vieille mère,« Couler des jours heureux,‖ jouir d'un sort prospère,« Si tu choisis enfin,‖ Louise, un bon époux.« François est travaillant,‖ d'un caractère doux,« Sévère s'il le faut,‖ jovial, économe….« Il va venir ce soir,‖ puisque ce soir on chôme…. »Il ne put achever…‖ Des chevaux hennissantsOn entendit alors‖ les fers retentissantsRetomber à la fois‖ sur la terre gelée ;Car le vent emportait‖ au loin la gibouléeEt devant la maison‖ balayait le sol nu.Jean Lozet se leva :‖ — « Soyez le bien venu !Dit-il au convié‖ qui frappait à la porte.« La Sainte Catherine‖ aujourd'hui nous apporte« Une bonne bordée.‖ Et c'est bien mon désir,« Mes amis, qu'elle apporte‖ à chacun du plaisir. »Louise aux jeunes gens‖ offrait les chaises peintes.Sa paupière gardait‖ les humides empreintesD'une larme furtive‖ essuyée à demi.— « Vous êtes toujours vert,‖ mon vénérable ami,« Comme votre orme antique ;‖ et le ciel vous protège, »Dit au père Lozet‖ François Ruzard. — « La neige« Tombe depuis longtemps,‖ mon enfant, sur mon front.« Nous partirons bientôt :‖ d'autres meilleurs viendront, »Répondit à François,‖ lui tapant sur l'épaule,Le père Jean Lozet.‖ Il ajouta : « C'est drôle,« Mais je suis on humeur :‖ je vais mourir je crois. »
Les convives entraient.‖ C'était Simon LangloisQui se donnait du ton‖ en tordrait sa moustache ;C'était Paschal Blanchet,‖ du haut de Saint-EustacheAvec sa jeune blonde,‖ en traîneau rembourré ;C'était Joson Vidal‖ et Suzanne Bourré,La coquette Finon‖ et le bedeau PérocheQui devait si longtemps‖ vivre à sonner la cloche.Jos Fanfan vint aussi‖ de la Pointe PlatonConduisant dans sa traîne‖ Angèle Baptiston,Une rieuse fille,‖ à la taille bien prise.Paton le caboteur‖ vint de la Vieille-ÉgliseAvec Édouard-Pierre‖ et Mélonne Germain.On se disait bonjour ;‖ on se donnait la main ;On causait fort gaîment‖ et sans gêne et sans honte.L'érable pétillait‖ dans le poële de fonte.Une douce chaleur‖ montait sous les lambris.Le froid avait pourpré‖ d'un brillant colorisLes visages riants‖ des aimables convives.
Pendant qu'à la maison‖ les femmes sont actives,Et disent à chacun‖ un mot plein de bonté,Suivi des gais garçons,‖ le père s'est hâtéDe mener les chevaux‖ à la chaude écurieOù d'un trèfle odorant‖ chaque crèche est remplie.
— « Louise, est-il bien vrai‖ que tu vas prendre époux ?« Ce François, à coup sûr,‖ fera bien des jaloux, »Risqua, d'un ton plaisant,‖ la joviale Angèle.— « Te serait-il, ma chère,‖ à ce point infidèle ! »Fut la seule réponse.‖ Angèle aimait François ;Mais elle était sans dot ;‖ et le plus beau minoisNe pouvait, sans argent,‖ plaire au jeune homme avare.Angèle répliqua :‖ — « Chez nous il se fait rare,« Et quand il vient me voir‖ c'est pour parler de toi.« Je ne m'en défends pas :‖ je l'aimais un peu, moi…. »— « Mais t'ai-je dit jamais,‖ Angèle, que je l'aime ? »
— Allons ! mes bons amis,‖ il fait un froid extrême ;« Prenons un petit coup !‖ » dit le père Lozet,En rentrant de la grange‖ avec son grand gilet.— « Moi je n'ai jamais vu‖ pareil mois de novembre, —Reprit François Ruzard‖ en marchant dans la chambreParmi ses compagnons‖ qu'il semblait dominer, —« L'été devrait un peu‖ plus tard se terminer. »Louise se leva ;‖ tous les yeux lui sourirent.Plusieurs des jeunes gens‖ fort galamment lui direntDes mots assez flatteurs.‖ Elle rougit un peu,Baissant timidement‖ son grand œil plein de feu,Et sur sa lèvre rose‖ arrêtant son baleine.Elle étrennait alors‖ une robe de laineQu'elle même avait faite‖ avec le plus grand soin.Elle ouvrit le buffet‖ reculé dans un coin,Prit le plateau de fer,‖ la carafe vermeillePleine d'un bon rum d'or‖ acheté de la veille,Les verres reluisants‖ comme des vrais cristaux,Mit le tout sur la table‖ avec de frais gâteaux.— Allons ! servez-vous bien,‖ et sans cérémonie,Dit le père Lozet,‖ — l'armoire est bien garnie ;« Ce n'est pas tout encore.‖ « — Après vous ! après vous !« Ce sera notre tour,‖ père Lozet, à nous,« Quand vous aurez rempli‖ vous-même votre verre :« Les cheveux blancs d'abord !‖ » reprit Édouard-Pierre.— Allons ! c'est bien ! suivez‖ mon exemple ; il est bon. »La carafe versa‖ l'enivrante boisson,Et dans un choc joyeux‖ les verres retentirent :Les rires éclatants,‖ les gais propos suivirent ;Chacun à s'amuser‖ rivalisait d'ardeur.
Tout à coup on savoure‖ une suave odeur.C'est, dans le noir chaudron‖ sur le poële qui gronde,Le succulent sirop‖ qui bondit comme l'ondeEt fait, en crépitant,‖ crever ses bouillons d'or.Les cris et le plaisir‖ alors doublent encor.François Ruzard savait,‖ chacun pouvait le dire,Cuire, sans la brûler,‖ la plus brillante tire.Quand il était enfant,‖ le dimanche venu,A l'église, il vendait‖ le boubou bien connuAux gourmands du village‖ empressés à le suivre,Faisait dans son gousset‖ sonner ses sous de cuivre,Et rendait envieux :‖ ses jeunes compagnons.De leur habileté,‖ de leurs justes renomsLes gens adroits souvent‖ deviennent les victimes.Dans le groupe éveillé‖ tous furent unanimesA désigner François‖ pour veiller la cuisson.Il accepta la charge‖ et se mit sans façonA ranimer la flamme‖ avec les lourdes pinces.Le sirop s'étendit‖ bientôt en couche minces,Comme des morceaux d'ambre,‖ au fond des plats d'étain.Et tous, pour étirer,‖ avec un fol entrainÔtèrent leurs gilets,‖ de leurs chemises blanchesLaissant avec orgueil‖ flotter les larges manches.
Pour ce plaisant travail‖ on se met deux par deux :C'est moins dur et plus gai.‖ Chaque couple amoureuxReçoit, d'une main ferme,‖ un des bouts de la chaîne, —Chaîne aux douces senteurs‖ où, rieuses, sans gêne,Les dents blanches vont mordre‖ en perdant leur éclat.
Ruzard, c'était son droit,‖ a pris le premier plat,Et, d'un air radieux,‖ à la douce LouiseIl est venu l'offrir.‖ D'une main indéciseElle aide son ami‖ qui lui parle d'amour.Les mains s'éloignent puis‖ s'approchent tour à tour,Se touchent bien souvent‖ mais comme par mégarde.Louise semble mal‖ sous l'œil qui la regarde.La tire, comme un fil,‖ et s'allonge et se tord ;Elle crépite aux doigts,‖ s'ouvre en aiguilles d'or,Se durcit en rayons‖ où les yeux étincellent,Et sous les durs ciseaux‖ qui toujours la morcellentTombe avec un bruit sec‖ au fond des plats luisants ;Et l'on savoure alors‖ les morceaux séduisants
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 106((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a vite / invite féminine, classiqueb tableau / l'eau masculine, classiquec ailes / nacelles féminine, classiqued ruisseaux / carreaux masculine, classiquee plaines / sereines féminine, classiquef inclinés / enchaînés masculine, classiqueg l'aurore / sonore féminine, classiqueh l'aubier / sucrier masculine, classiquei succulente / lente féminine, classiquej prés / blés masculine, classiquek abondantes / ardentes féminine, classiquel amours / jours masculine, classiquem neige / cortège féminine, classiquen bleu / feu masculine, classiqueo rigides / livides féminine, classiquea flocons / buissons masculine, classiqueb l'aubépine / Catherine féminine, classiquec l'ennui / aujourd'hui masculine, classiqued jeunesse / d'ivresse féminine, classiquee hameaux / beaux masculine, classiquef heure / demeure féminine, classiqueg noyer / foyer masculine, classiqueh cuivre / givre féminine, classiquei revenait / tenait masculine, classiquej mélancolie / jolie féminine, classiquek fleurs / couleurs masculine, classiquel joue féminine, classiquem soir / noir masculine, classiquen rêverie / fleurie féminine, classiqueo chantant / pourtant masculine, classiquep soirées / enivrées féminine, classiqueq voix / choix masculine, classiquer calme / palme féminine, classiques Ruzard / l'égard masculine, classiquet domaine / vaine féminine, classiqueu penchants / méchants masculine, classiquea l'âtre / plâtre féminine, classiqueb feu / peu masculine, classiquec rides / solides féminine, classiqued couchant / champ masculine, non classiquee mère / prospère féminine, classiquef époux / doux masculine, classiqueg économe / chôme féminine, classiqueh hennissants / retentissants masculine, équivalentei gelée / giboulée féminine, classiquej nu / venu masculine, classiquek porte / apporte féminine, classiquel désir / plaisir masculine, classiquem peintes / empreintes féminine, classiquen demi / ami masculine, classiqueo protège / neige féminine, classiquep front / viendront masculine, classiqueq l'épaule / drôle féminine, classiquer crois / Langlois masculine, classiqueb moustache / Saint-Eustache féminine, classiquec rembourré / Bourré masculine, classiqued Péroche / cloche féminine, classiquee Platon / Baptiston masculine, classiquef prise / Vieille-Église féminine, classiqueg Germain / main masculine, classiqueh honte / fonte féminine, classiquei lambris / coloris masculine, classiquej convives / actives féminine, classiqueb bonté / hâté masculine, classiquec écurie / remplie féminine, classiquea époux / jaloux masculine, classiqueb Angèle / infidèle féminine, classiquec François / minois masculine, classiqued avare / rare féminine, classiquee toi / moi masculine, classiquef l'aime / extrême féminine, classiqueb Lozet / gilet masculine, classiquec novembre / chambre féminine, classiqued dominer / terminer masculine, classiquee sourirent / dirent féminine, classiquef peu / feu masculine, classiqueg baleine / laine féminine, classiqueh soin / coin masculine, classiquei vermeille / veille féminine, classiquej cristaux / gâteaux masculine, classiquek cérémonie / garnie féminine, classiquel vous / nous masculine, classiquem verre / Édouard-Pierre féminine, classiquen bon / boisson masculine, classiqueo retentirent / suivirent féminine, classiquep d'ardeur / odeur masculine, classiqueb gronde / l'onde féminine, classiquec d'or / encor masculine, classiqued dire / tire féminine, classiquee venu / connu masculine, classiquef suivre / cuivre féminine, classiqueg compagnons / renoms masculine, classiqueh victimes / unanimes féminine, classiquei cuisson / façon masculine, classiquej pinces / minces féminine, classiquek d'étain / entrain masculine, classiquel blanches / manches féminine, classiquea deux / amoureux masculine, classiqueb chaîne / gêne féminine, classiquec éclat / plat masculine, classiqueb Louise / indécise féminine, classiquec d'amour / tour masculine, classiqued mégarde / regarde féminine, classiquee tord / d'or masculine, classiquef étincellent / morcellent féminine, non classiqueg luisants / séduisants masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
212 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources