Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT ONZIÈME. Le dégel
Du brigantin léger‖ le naufrage funesteFut l'unique entretien‖ de tout le bourg agreste.On pleurait sur le sort‖ des matelots perdusQue leurs parents, hélas !‖ ne verraient jamais plus !On vantait de François‖ le courage sublime :Il avait résolu‖ de se faire victimePour sauver son semblable‖ et le prendre à la mort,Peu d'hommes, en effet,‖ de ce suprême effort,Sont capables. Et lui,‖ le héros du village,Il savait profiter‖ de son noble avantage.Les fillettes sur lui‖ levaient des yeux plus doux :Et les jeunes garçons‖ en étaient fort jaloux.Louise ressentait‖ tant de reconnaissanceQu'elle s'abusait même ;‖ et, dans son innocence,En levant sur François‖ son regard ingénu,Croyait à cet amour‖ jusqu'alors inconnu.
Aux premiers vents glacés‖ le ruisseau se festonne,La terre se durcit :‖ mais ces grands froids d'automneSont suivis, bien souvent,‖ d'un dégel prolongé.On dirait, ô saisons‖ que votre ordre est changé !
Le temps s'est adouci ;‖ le jour chasse les ombres.Du bâtiment perdu‖ les épaves sans nombresS'en vont à la dérive‖ avec les flots calmés.Les soucieux hérons‖ et les canards palmésDans le ciel nuageux‖ volent en noires bandes.Les âmes des marins‖ restent fortes et grandesEn face du malheur.‖ Cependant sur le bordDu fleuve dont la vague‖ en murmurant s'endort,Jean Lozet et Louise‖ et la mère elle-même,Et les deux naufragés‖ que leur malheur suprêmeVenait de réunir‖ par des liens nouveaux,Debout, silencieux,‖ à travers les rameaux,Regardaient s'en aller,‖ avec les bancs de glace,Du malheureux vaisseau‖ la sinistre carcasse.Ces débris aux marins‖ étaient encore chers ;Et sur leur brune face,‖ alors, des pleurs amersCoulèrent lentement ;‖ et leurs mains se joignirentComme dans la prière ;‖ et les flots entendirentUn adieu solennel‖ qui les fit tressaillir.Louise, aussi, pleurait.‖ Elle sentait jaillirDe son âme sensible‖ un flot de sympathieDepuis la mort du Christ‖ la douleur est bénie :On se sent attiré‖ vers l'homme malheureux,Et l'on marche avec lui‖ le chemin douloureux.
Le plus jeune marin‖ vit, à travers ses larmes,Les larmes de Louise‖ et les radieux charmesQue donnait à ses yeux‖ la divine pitié.Il se sentit plus fort ;‖ et la douce amitiéDe cette noble enfant‖ qui partageait sa peine,Rendit son esprit ferme‖ et son âme sereine,Comme après la tempête‖ un rayon de soleilRend au lac agité‖ sa nappe de vermeil.Quand le dernier débris‖ disparut comme un rêve,Noyé dans le mirage,‖ au large de la grève,Par le sentier battu‖ sur le pâle gazon,En silence chacun‖ revint à la maison.Ce jour-là les chagrins‖ inondèrent les âmes,Et l'on ne causa guère‖ en attisant les flammes.
Louise n'avait pas‖ de ses douces chansons,Comme font les oiseaux,‖ l'été, dans les buissons,Modulé les refrains,‖ depuis que tout près d'elle,Sous le toit de Lozet,‖ l'infortune cruelleAvait cherché refuge.‖ Et souvent les voisinsVenaient causer le soir‖ avec les deux marins,Déplorant du bateau‖ l'irréparable perte,Et jurant que toujours‖ leur demeure est ouverte,Comme celle de Jean,‖ à l'homme malheureux.Mais Jean ne voulait pas‖ partager avec euxL'œuvre de charité‖ qu'il venait d'entreprendre :— « Je garde tout pour moi.‖ Vous devez bien comprendre,Disait-il eu riant‖ à ses loyaux amis,« Que je ne puis livrer‖ ceux que le ciel a mis,« Pur un décret divin,‖ sous mon indigne garde,« A moins que de partir,‖ hélas ! il ne leur tarde.— « Où donc serions-nous mieux,‖ disaient les naufragés ?« Le Seigneur, après tout,‖ nous a bien protégés« Puisqu'il nous a conduits‖ à ce foyer honnête. »Et Louise, rêvant,‖ penchait sa belle tête,Oubliant une maille‖ à son léger tricot.Jean Lozet, se levant,‖ apportait aussitôt,Pour sceller l'amitié,‖ l'aimable petit verre.Son front large et bruni‖ paraissait moins sévère,Et ses lèvres, alors,‖ s'ouvraient plus volontiers ;Et l'on se gênait moins.‖ Les plus vieux, les premiers,Aux doux navigateurs‖ demandaient mille chosesSur lesquelles, tantôt,‖ leurs bouches étaient closes ;Et ceux-ci répondaient‖ avec aménité.Ils diront quel endroit‖ ils avaient habité,Les noms de leur famille‖ et leurs lointains voyages.Souvent, à ces récits,‖ on voyait les visagesS'animer ou pâlir‖ selon que les destinsÉtaient doux ou cruels‖ envers les deux marins
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a funeste / agreste féminine, classiqueb perdus / plus masculine, classiquec sublime / victime féminine, classiqued mort / effort masculine, classiquee village / avantage féminine, classiquef doux / jaloux masculine, classiqueg reconnaissance / innocence féminine, classiqueh ingénu / inconnu masculine, classiquea festonne / d'automne féminine, classiqueb prolongé / changé masculine, classiquea ombres / nombres féminine, classiqueb calmés / palmés masculine, classiquec bandes / grandes féminine, classiqued bord / s'endort masculine, classiquee elle-même / suprême féminine, classiquef nouveaux / rameaux masculine, classiqueg glace / carcasse féminine, classiqueh chers / amers masculine, classiquei joignirent / entendirent féminine, classiquej tressaillir / jaillir masculine, classiquek sympathie / bénie féminine, classiquel malheureux / douloureux masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb pitié / amitié masculine, classiquec peine / sereine féminine, classiqued soleil / vermeil masculine, classiquee rêve / grève féminine, classiquef gazon / maison masculine, classiqueg âmes / flammes féminine, classiquea chansons / buissons masculine, classiqueb d'elle / cruelle féminine, classiquec voisins / marins masculine, classiqued perte / ouverte féminine, classiquee malheureux / eux masculine, classiquef d'entreprendre / comprendre féminine, classiqueg amis / mis masculine, classiqueh garde / tarde féminine, classiquei naufragés / protégés masculine, classiquej honnête / tête féminine, classiquek tricot / aussitôt masculine, classiquel verre / sévère féminine, classiquem volontiers / premiers masculine, classiquen choses / closes féminine, classiqueo aménité / habité masculine, classiquep voyages / visages féminine, classiqueq destins / marins masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources