Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT DOUZIÈME. Les commérages
Les femmes du canton‖ exerçaient leur faconde :Elles avaient sans doute‖ une mine fécondeDans les divers récits‖ de ces deux étrangers.Emportant leurs tricots‖ ou leurs rouets légers,Elles se rassemblaient,‖ le soir, chez l'une d'elles,Pour apprendre ou conter‖ les dernières nouvelles.Et pendant que grondaient‖ les rapides fuseaux,Que les broches d'acier‖ maillaient les fins tricots,Les langues s'agitaient‖ comme les verts feuillagesLorsque le vont s'abat‖ sur le front des bocages ;Et de la médisance,‖ alors, les traits cuisantsAllaient atteindre au cœur‖ les bons amis absents.
— « Savez-vous, dit un soir‖ Marguerite Josine,« Que le jeune marin‖ a, pardi ! bonne mine,« Et qu'il pourrait fort bien‖ rendre Ruzard jaloux ? »— « Je crois bien, dit une autre,‖ il a des yeux si doux ;« Et puis, vous le savez,‖ ce n'est pas calomnie,« La petite est coquette‖ autant qu'elle est jolie. »— « Oh ! dit une troisième,‖ il me faut plus de temps« Pour que je puisse croire‖ à ces drôles de gens,« Qui viennent nous conter‖ de longues infortunes,« Quand souvent, de leur vie,‖ ils n'en auront aucunes. »— « Allons ! la mère Blais,‖ vous ne pouvez nier« Que ces gens sont venus,‖ en novembre dernier,« Perdre leur bâtiment‖ sur nos larges battures ? »— « C'est vrai, madame Auger,‖ mais d'autres aventures« Ont-elles aussi bien‖ de la réalité ? »— « Qu'en savez-vous ? — « J'en sais,‖ j'en sais eu vérité« Aussi long que quiconque »‖ ; et que penser d'un homme« Qui ne sait pas, ma foi !‖ de quel nom il se nomme ? »— « Pour cela, par exemple,‖ Angélique, c'est fort,Dit à la mère Blais,‖ la femme de Chénort,Arrêtant son rouet,‖ déposant sa quenouille,« Et si par tout le monde‖ avec grand soin l'on fouille,« On trouvera des gens,‖ — et ce n'est pas un tort, —« Qui n'ont point d'autre nom,‖ — c'est leur malheureux sort,« Que celui qui leur fut‖ donné dans le baptême.« Le plus jeune marin,‖ — il l'a bien dit lui-même, —« Il se nomme Léon.‖ Son père nourricier,« Le seul qu'il a connu‖ s'appelle Lemercier. »— « C'est bien vrai tout cela,‖ mais cette souvenance« De l'amour d'une mère‖ et d'une heureuse enfance,« Et le fantôme noir‖ qui le prit dans ses bras,« Pour cacher le bâtard,‖ sont bien faits n'est-ce pas ! »En tordant les brins d'or‖ des soyeuses filassesAinsi causaient souvent‖ les commères loquaces,Au récit de la veille‖ ajoutant un détail,Et mêlant sans remords‖ médisance au travail
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 24((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a faconde / féconde féminine, classiqueb étrangers / légers masculine, classiquec d'elles / nouvelles féminine, classiqued fuseaux / tricots masculine, classiquee feuillages / bocages féminine, classiquef cuisants / absents masculine, classiquea Josine / mine féminine, classiqueb jaloux / doux masculine, classiquec calomnie / jolie féminine, classiqued temps / gens masculine, classiquee infortunes / aucunes féminine, classiquef nier / dernier masculine, classiqueg battures / aventures féminine, classiqueh réalité / vérité masculine, classiquei homme / nomme féminine, classiquej fort / Chénort masculine, classiquek quenouille / fouille féminine, classiquel tort / sort masculine, classiquem baptême / lui-même féminine, classiquen nourricier / Lemercier masculine, classiqueo souvenance / enfance féminine, classiquep bras / pas masculine, classiqueq filasses / loquaces féminine, classiquer détail / travail masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources