Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT TRENTE-DEUXIÈME. Le fantôme
ÉPILOGUE
Plusieurs jaunes moissons‖ ont tombé sous la faulx ;Plusieurs fois les hivers‖ ont blanchi nos coteaux,Et l'été plusieurs fois‖ a fleuri nos campagnes ;Le soleil qui descend‖ derrière nos montagnesJette, comme un adieu,‖ ses suaves refletsSur le faîte ondoyant‖ de nos vieilles forêts.C'est l'heure du repos :‖ la journée est finie,Et les joyeux tintons‖ de la cloche bénieAnnoncent l'angélus‖ aux pieux habitants.Quelques canots légers‖ sur les flots inconstantsGlissent comme une feuille‖ au milieu des prairies ;Et sous l'herbe on entend‖ les vives causeriesDe ces insectes d'or‖ qui trouvent leur tombeauSous un grain de silex,‖ dans une goutte d'eau.L'air est pur, embaumé ;‖ la brise est bienfaisante :Au chemin tortueux‖ la poussière est luisante….
Sur le toit de Lozet‖ l'orme toujours ombreuxÉtend ses grands rameaux,‖ comme un vieillard heureuxÉtend ses bras tremblants‖ sur une jeune tête.Tout respire la paix,‖ tout prend un air de fête.A l'ombre du grand orme,‖ auprès de la maison,Un jeune homme est assis‖ sur le tiède gazon.Comme sur un ruisseau‖ s'incline un tendre saule,Une femme au front pur‖ se penche sur l'épauleDu jeune homme rêveur.‖ Elle cause avec luiDes chagrins d'autrefois,‖ du bonheur d'aujourd'hui.Cet homme, c'est Léon,‖ cette femme est Louise.Laissant ses cheveux d'or‖ s'emmêler à la brise ;Un enfant, vif et gai,‖ court sur l'herbe auprès d'eux,Et s'efforce de prendre‖ un papillon peureux.Ils suivent cet enfant‖ d'un œil plein de tendresse,Et dans un long baiser,‖ dans un baiser d'ivresseLeurs bouches, ô douceur !‖ se rencontrent souvent !
Longeant le bord du cap,‖ Lozet s'en va rêvant ;Il marche avec lenteur,‖ appuyé sur sa canne.Pour le petit lutin,‖ en souriant, il glaneDans les cenelliers verts‖ quelques fruits empourprés.
Pendant qu'avec bonheur‖ sur le tapis des prés,A l'approche du soir,‖ l'on badine et folâtre,L'aïeule, active en cor,‖ s'asseoit au coin de l'âtreEt tourne, en fredonnant,‖ son rapide fuseau.
Sur l'orme chevelu‖ chante un petit oiseau,Comme en ce soir de deuil‖ où le cruel sauvageRavit le jeune enfant‖ et quitta le rivage.
Alors dans la pénombre,‖ à travers le hallier,On voit passer, non loin‖ du toit hospitalier,Un spectre qui parait‖ dissimuler sa faceSous un long voile blanc.‖ Tremblant, Louise enlaceDe ses bras gracieux‖ le cou du beau Léon.L'ombre glisse sans bruit‖ vers le petit garçonQui joue avec des fleurs‖ sur la pelouse tendre.La mère pousse un cri :‖ l'on voit ses bras se tendreAvec anxiété‖ vers l'enfant souriant.Léon, pâle, se lève :‖ il s'élance en criant :« Tonkourou ! Tonkourou !‖ pourquoi laisser la tombe ?Le spectre tient l'enfant :‖ l'enfant, douce colombe,Sourit aux longs baisers‖ qui pleuvent sur son front.Comme un oiseau s'élève‖ et fend l'air d'un vol prompt,Comme un songe, au réveil,‖ disparaît et s'efface,Ainsi le spectre ami‖ disparut dans l'espace ;Et Léon et Louise,‖ avec des pleurs bien doux,Embrassant leur enfant,‖ tombèrent à genoux !…
Et maintenait adieu !‖ vieil orme solitaire !Adieu ! l'été déjà‖ fait refleurir la terre,Et tu vas te voiler‖ d'un feuillage nouveau !Sur tes rameaux discrets‖ le gai petit oiseauIra tresser encor‖ son léger nid de mousse,Ira chanter, le soir,‖ sa chanson vive et douce !Sous ton ombrage frais,‖ au tomber de la nuit,Alors que l'air est pur‖ et que s'éteint le bruit,Sous ton ombrage frais,‖ déposant leurs faucilles,Les gars de Lotbinière‖ et les rieuses fillesIront rêver, peut-être,‖ à leurs tendres amours !Adieu, vieil arbre aimé !‖ L'on m'a dit que toujours,Vers l'heure de minuit,‖ sous ta sombre ramure,L'ombre de Tonkourou‖ se glisse sans murmure.Adieu ! Redis ces vers,‖ ces chants qui vont finir !Adieu ! vieil orme, adieu !‖ garde mon souvenir !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 39((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a faulx / coteaux masculine, classiqueb campagnes / montagnes féminine, classiquec reflets / forêts masculine, classiqued finie / bénie féminine, classiquee habitants / inconstants masculine, classiquef prairies / causeries féminine, classiqueg tombeau / d'eau masculine, classiqueh bienfaisante / luisante féminine, classiquea ombreux / heureux masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquec maison / gazon masculine, classiqued saule / l'épaule féminine, classiquee lui / d'aujourd'hui masculine, classiquef Louise / brise féminine, classiqueg d'eux / peureux masculine, classiqueh tendresse / d'ivresse féminine, classiquei souvent / rêvant masculine, classiqueb canne / glane féminine, classiquec empourprés / prés masculine, classiqueb folâtre / l'âtre féminine, classiquec fuseau / oiseau masculine, classiqueb sauvage / rivage féminine, classiquea hallier / hospitalier masculine, classiqueb face / enlace féminine, classiquec Léon / garçon masculine, classiqued tendre féminine, classiquee souriant / criant masculine, classiquef tombe / colombe féminine, classiqueg front / prompt masculine, classiqueh s'efface / l'espace féminine, classiquei doux / genoux masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb nouveau / oiseau masculine, classiquec mousse / douce féminine, classiqued nuit / bruit masculine, classiquee faucilles / filles féminine, classiquef amours / toujours masculine, classiqueg ramure / murmure féminine, classiqueh finir / souvenir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources