Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT TRENTE-ET-UNIÈME. Le fou
Pendant qu'on se livrait‖ à ces ardents transportsOn entendit chanter‖ une voix au dehors :« C'est Ruzard ! se dit-on,‖ tressaillant de surprise :« Ruzard qui chante ? oh ! non !‖ L'on fait une méprise…« Hormis qu'il serait ivre !‖… Il pourrait bien, enfin,« Se griser quelque peu‖ pour noyer son chagrin !… »Ruzard entra. Son air‖ était lugubre et bête :Ses cheveux emmêlés‖ se dressaient sur sa tête,Comme les rameaux secs‖ des sapins rabougris.On eut dit que du sang‖ luisait dans ses yeux gris.Son vêtement, son front‖ étaient souillés de terre,Ses doigts étaient crispés‖ comme une horrible serre.Il riait par moment,‖ mais d'un rire idiot.Il chanta : « Viens ! oh ! viens !‖ je suis le loriot« Qui chante ses amours‖ sur la verte prairie !« Tu m'as donné ta main !‖ Viens ! la couche est fleurie !« J'ai tué mon rival !‖ Il dort sur le rocher.« Prends-garde ! ne va pas‖ de ce lieu t'approcher ;« Sa main te saisirait :‖ il te prendrait ton âme !« Louise, ô mon amour !‖ viens ! j'ai tué l'infâme ! »Et pendant qu'il chantait,‖ d'un air sombre, anxieux,Tout autour de la chambre‖ il promenait ses yeux.Il aperçut le mort‖ étendu sur sa couche :— « Tenez ! s'écria-t-il,‖ ce sauvage farouche« Qui veut dans le ravin‖ m'entraîner avec lui !…« Il m'arrache le bras !‖ Je tombe ! ah ! pas d'appui !…« Laisse-moi ! Tonkourou !‖ laisse-moi ! si je tombe,« Si je tombe avec toi‖ c'est la mort ! c'est la tombe !Puis il se mit à rire ;‖ et, s'approchant du mort :« Ah ! continua-t-il,‖ tu n'es pas le plus fort !…« Tu ne parleras plus !‖… j'aime mieux ton silence !…« Parle donc, Tonkourou !‖ punis mon insolence !…« Les morts ne disent rien !‖… As-tu trouvé Léon ?…« Va ! j'ai bien su punir‖ ta lâche trahison !…« Les morts ne parlent pas !‖… Sivrac dort dans sa cave…« Chamberst qui l'a tué‖ m'a dit : « Le sang se lave !…« De Chamberst le voleur‖ moi j'ai guidé les pas !…« Combien il m'a donné,‖ je ne le dirai pas !…« Tenez donc le sauvage !‖ Il me poigne ! il m'entraîne !…« Dans son linceul funèbre‖ il me tient et m'enchaîne !…« Au secours ! Au secours !‖ » On était désolé :— « Retire-toi, Ruzard,‖ car le mort a parlé, »Dit Lozet stupéfait‖ de cet affreux délire.Ruzard le regarda,‖ puis éclata de rire.Il se mit à danser‖ en sifflant aigrement.— « C'est le jour de la noce !‖ allons ! dansons gaîment !Dit-il. « Viens, ma Louise !‖ Oh ! viens ! c'est l'hyménée ! »Louise se jeta‖ tremblante, consternée,Dans les bras de Léon.‖ « Il est fou ! c'est certain :O seigneur ! il est fou !‖ » s'écria-t-on soudain.Et chacun ressentit‖ une profonde peine.On voulut l'arrêter.‖ Et d'une voix sereine,Pour le calmer un peu‖ Jean Lozet lui parla ;Mais tout fut inutile.‖ Il sortit ; il volaComme un rapide trait‖ au bord du précipice.Quelqu'un dit : « C'est peut être‖ un sort, un maléfice !« Car le huron défunt‖ savait mille secrets. »Le prêtre réprima‖ ces discours indiscrets :— « Respect au mort, dit-il ;‖ il a fait pénitence :« L'amour a racheté‖ sa coupable existence.« Puissions-nous comme lui‖ mourir dans le Seigneur ! »
Pendant que l'on était‖ en proie à la stupeur,Le fou rêvait assis‖ sur le bord de l'abîme.Quelques oiseaux disaient‖ leur cantate sublimeAu sommet des sapins‖ ruisselants de soleil,Et dans son urne d'or,‖ le fleuve sans pareilReproduisait des cieux‖ la splendeur éclatante.Ruzard fixait le gouffre :‖ il semblait dans l'attente.Soudain il se dressa‖ jetant de tout côtéUn regard curieux‖ et plein d'anxiété :— « Tu tardes bien, dit-il,‖ d'une voix inquiète :« As-tu donc oublié‖ notre union secrète !« Louise, ô mon amour,‖ viens ! j'essuîrai tes pleurs !« Viens ! le lit nuptial‖ est tout jonché de fleurs !…« La voici ! La voici !‖… Louise, je t'adore !…« Sur ce lit de gazon‖ qu'un brillant soleil dore« Repose-toi, mon ange !‖ Ah ! m'entends-tu gémir ?« Louise, m'entends-tu ?‖ Que je voudrais dormir,« O ma fière beauté,‖ sur ta blanche poitrine !…« Elle m'ouvre ses bras !‖ félicité divine !…« Elle m'appelle !… Allons !‖ allons ! ô volupté !« Allons boire l'amour‖ jusqu'à satiété !…Et dans le vaste gouffre‖ en riant il s'élance….Le gouffre eut un sanglot‖ et puis tout fit silence
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 42((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a transports / dehors masculine, classiqueb surprise / méprise féminine, classiquec enfin / chagrin masculine, classiqued bête / tête féminine, classiquee rabougris / gris masculine, classiquef terre / serre féminine, classiqueg idiot / loriot masculine, classiqueh prairie / fleurie féminine, classiquei rocher / t'approcher masculine, classiquej âme / l'infâme féminine, classiquek anxieux / yeux masculine, classiquel couche / farouche féminine, classiquem lui / d'appui masculine, classiquen tombe féminine, classiqueo mort / fort masculine, classiquep silence / insolence féminine, classiqueq Léon / trahison masculine, classiquer cave / lave féminine, classiques pas masculine, classiquet m'entraîne / m'enchaîne féminine, classiqueu désolé / parlé masculine, classiquev délire / rire féminine, classiquew aigrement / gaîment masculine, classiquex l'hyménée / consternée féminine, classiquey certain / soudain masculine, classiquez peine / sereine féminine, classiquea parla / vola masculine, classiqueb précipice / maléfice féminine, classiquec secrets / indiscrets masculine, classiqued pénitence / existence féminine, classiquee Seigneur / stupeur masculine, classiqueb l'abîme / sublime féminine, classiquec soleil / pareil masculine, classiqued éclatante / l'attente féminine, classiquee côté / d'anxiété masculine, classiquef inquiète / secrète féminine, classiqueg pleurs / fleurs masculine, classiqueh t'adore / dore féminine, classiquei gémir / dormir masculine, classiquej poitrine / divine féminine, classiquek volupté / satiété masculine, classiquel s'élance / silence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources