Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT VINGT-ET-UNIÈME. Les amis de Naguères
Tonkourou retrouva‖ sa cabane déserte.Sur le seuil la fougère‖ ouvrait, sa palme verte ;Le liseron grimpait‖ sur les murs délabrés ;Les carreaux tout poudreux‖ étaient comme marbrésPar les gouttes de pluie‖ on tous sens descendues ;Arides, sans parfum,‖ dans un coin étendues,Gisaient depuis deux ans‖ des branches de sapins.Il appela la vieille,‖ et ses cris furent vains.Il voulait la chasser‖ comme on chasse un reptileQue le pied ne veut pas‖ toucher. Trouble inutile,La Simpière était morte,‖ et depuis de longs jours.Après avoir prédit‖ dans ses obscurs discoursLa gloire et les malheurs‖ des braves patriotes ;Après avoir maudit‖ la rigueur des despotes,Faisant redire au bois‖ ses accents superflus,Elle tomba glacée‖ et ne se leva plus.Et quelques jours après,‖ au pied du grand plataneDont les rameaux touffus‖ ombragent la cabane,On trouva son cadavre.‖ Il fut mis sous les bois.Sur la fosse on planta‖ deux grands bâtons en croix.La sorcière, en effet,‖ de son front anathèmeN'avait pas effacé‖ la marque du baptême :Mais elle avait perdu‖ l'humble et divine foi ;Elle avait méprisé‖ de l'Église la loi ;Et c'eut été, dès lors,‖ chose bien ridiculeQue de faire dormir‖ sa poussière incréduleDans l'enceinte sacrée‖ où des bon chrétiens morts,Pendant que l'airain pleure,‖ on dépose les corps.
L'indien ramassa‖ quelques feuilles légères,Des rameaux parfumés,‖ des mousses, des fougères,Et se fit une couche‖ où, d'un profond sommeil,Il s'endormit bientôt.‖ Un radieux soleil,Quand il ouvrit les yeux,‖ jouait dans la feuillée,Et les oiseaux disaient‖ leur chanson éveillée,Il se lève. Quelqu'un‖ fait, dans le même instant,Crépiter des buissons‖ le feuillage flottant.C'est Ruzard qui s'avance‖ en écartant les branches.Tonkourou lui sourit,‖ et ses manières franchesLui rendent aussitôt‖ l'audace d'autrefois.— « Je viens, lui dit Ruzard‖ en élevant la voix,« Pour te remercier,‖ ô mon ami sincère,« De n'avoir point trahi‖ François ton jeune frère. »— « Tonkourou n'est plus traître :‖ il sait être discret, »Répondit l'indien,‖ « il taira ton secret :« Il serait inutile‖ aujourd'hui de le dire. »— Tu m'as fait peur hier :‖ j'ai pensé te maudire :« Tu m'as fuit peur ! bien peur !‖ mais tout va s'arranger :« Sois-en sûr, Tonkourou,‖ nous allons partager.« Je me marie, enfin !‖… la semaine prochaine….« Oh ! que je suis content !‖ et quelle bonne aubaine !…Mais le vieil indien‖ d'un terrible regardFoudroya, tout à coup,‖ le fortuné Ruzard :— « Tu n'épouseras point‖ la charmante Louise,Dit-il. Ruzard pâlit.‖ « Faudra-t-il que j'en dise,« Pour t'empêcher, Ruzard,‖ de souiller cette enfant,« Faudra-t-il qu'à Lozet‖ j'en dise encore tant ? »Continua le chef.‖ — « Pour Dieu ! je t'en conjure,« Tonkourou, ne dis rien !‖ Je l'aime, je le jure,« Je l'aime cette vierge !‖ et tant que je vivrai,« De tendresse et de soins,‖ oui, je la comblerai !— « Inutile, Ruzard !‖ Tu n'es pas digne d'elle. »— « Je la mériterai !‖… d'un amour pur, fidèle…. »— « Elle ne t'aime point.‖ » — « Elle ne me hait plus !« Un jour je l'ai sauvée ;‖ et dans ses yeux je lus,« Plus d'une fois, depuis,‖ de la reconnaissance ! »— « Elle te doit la vie ?‖ En quelle circonstance ? »— « Écoute ! » Alors Ruzard‖ lui raconta commentIl l'avait de la mort‖ sauvée heureusement,Quand le lin qui séchait‖ prit feu dans la broierie.L'âme de l'indien‖ paraissait attendrie,Et Ruzard eut enfin‖ l'espoir de triompher.— « Ton amour est-il vrai ?‖ Ne peux-tu l'étouffer ? »Demanda le huron.‖ — « Toute parole est vaine,« Si je n'ai pas Louise,‖ oui, je mourrai de peine !« Je n'aime qu'elle seule,‖ et vous savez combien ! »— « Alors tu la prendras‖ et laisseras le bien. »Ruzard baissa la tête :‖ il n'était pas à l'aiseEt son cœur s'enflammait‖ comme un feu de fournaise.— « Mon frère ne dit rien :‖ il est pâle et surpris ;« Dans ses propres filets‖ se serait-il donc pris ? »Ajouta Tonkourou‖ d'une voix sarcastique.Ruzard croyait subir‖ un rêve fantastique :Il se taisait toujours.‖ S'il eût eu sous la mainUne arme meurtrière,‖ une hache, un gourdin,Tonkourou n'eut pas dit,‖ certes ! d'autres paroles.— « Si j'hésite à répondre‖ à tes propos frivoles,« Répliqua-t-il enfin,‖ ce n'est point embarras :« J'ai pour gagner ma vie‖ et ma terre et mes bras…« Je n'accepterai rien‖ des biens de ma future. »— « Malheur à toi le jour‖ où tu serais parjure ! »Cachant mal son dépit,‖ Ruzard tourna le dosEt partit eu sifflant‖ sans répondre à ces mots
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a déserte / verte féminine, classiqueb délabrés / marbrés masculine, classiquec descendues / étendues féminine, classiqued sapins / vains masculine, classiquee reptile / inutile féminine, classiquef jours / discours masculine, classiqueg patriotes / despotes féminine, classiqueh superflus / plus masculine, classiquei platane / cabane féminine, classiquej bois / croix masculine, classiquek anathème / baptême féminine, classiquel foi / loi masculine, classiquem ridicule / incrédule féminine, classiquen morts / corps masculine, classiquea légères / fougères féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec feuillée / éveillée féminine, classiqued instant / flottant masculine, classiquee branches / franches féminine, classiquef d'autrefois / voix masculine, classiqueg sincère / frère féminine, classiqueh discret / secret masculine, classiquei dire / maudire féminine, classiquej s'arranger / partager masculine, classiquek prochaine / aubaine féminine, classiquel regard / Ruzard masculine, classiquem Louise / dise féminine, classiquen enfant / tant masculine, classiqueo conjure / jure féminine, classiquep vivrai / comblerai masculine, classiqueq d'elle / fidèle féminine, classiquer plus / lus masculine, classiques reconnaissance / circonstance féminine, classiquet comment / heureusement masculine, classiqueu broierie / attendrie féminine, classiquev triompher / l'étouffer masculine, classiquew vaine / peine féminine, classiquex combien / bien masculine, classiquey l'aise / fournaise féminine, classiquez surpris / pris masculine, classiquea sarcastique / fantastique féminine, classiqueb main / gourdin masculine, classiquec paroles / frivoles féminine, classiqued embarras / bras masculine, classiquee future / parjure féminine, classiquef dos / mots masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources