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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne

CHANT SEIZIÈME. Les trappeurs canadiens

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 112 vers

Deux hommes s'avançaient‖ dans ces régions tristesQui s'adossent au pôle.‖ Ils observaient les pistesDes fauves qui sortaient‖ pour apaiser leur faim.Tous deux enveloppés‖ de larges peaux de daim,Ils tenaient leur fusil‖ d'une main défaillante.Et le plus vieux disait :‖ — « Que la mort bienveillante« Vienne nous délivrer‖ de notre horrible sort !— « J'ai déjà vu de près‖ plus d'une fois la mort,« Et jamais, reprit l'autre,‖ oh ! jamais, je l'avoue,« La crainte de mourir‖ n'a fait pâlir ma joue !« Mais aujourd'hui je tremble.‖ Ah ! ce silence affreux« Qui règne autour de nous‖ me rend-il donc peureux ?« N'eussions-nous pas mieux fait‖ de livrer aux sauvages,« Comme firent, hélas !‖ dans ces lointains parages,« Nos pauvres compagnons,‖ de livrer, dis-je, enfin,« Notre inutile vie‖ et ce riche butin ? »Les hommes qui marchaient‖ en parlant de la sorte,Étaient Léon, — Léon‖ qui sous les bois emporteSa mauvaise fortune‖ et ses espoirs menteurs, —Et puis le Petit-Nôt,‖ le plus franc des traiteurs.

Léon était parti‖ du bourg de Saint-Eustache,Béni du prêtre saint‖ dont la profonde attacheS'était manifestée‖ avec tant de candeur ;Il s'était dans les bois‖ encor plein de verdeur,Avec cinq canadiens‖ qui partaient pour la traite,Engagé sans regrets.‖ Quelle sombre retraite ?Aux hommes agressifs‖ pouvait mieux le cacher ?Et quelle vie aussi‖ plus propre à détacherDes profondes amours,‖ des molles habitudes,Que cette vie active‖ au fond des solitudes ?

Du lac Supérieur‖ il parcourut le bord,Et de là vaillamment‖ s'enfonçant vers le nord,Tantôt sous les forêts,‖ tantôt sur les rivières,Chassant loutre et castor,‖ couchant dans les bruyères,Avec ses compagnons‖ habiles et hardis,Il atteignit enfin‖ ces fleuves engourdisQui portent leurs flots noirs‖ dans la mer glaciale.L'accord le plus parfait,‖ l'amitié cordialeAvaient toujours uni‖ les six trappeurs entre eux.La chasse fut heureuse.‖ Un fardeau généreuxAttaché sur leur dos‖ par de fortes courroiesNe semblait pas peser :‖ c'étaient leurs riches proies.Ils croyaient, dans vingt jours,‖ arriver à Bourbon,Un vieux fort appuyé‖ sur les glaces d'Hudson.

Au sommet d'un rocher‖ ils marchaient en silenceQuand sur eux, tout à coup,‖ une troupe s'élance,Une troupe sauvage.‖ Ils n'ont pas eu le tempsDe se mettre en défense‖ et de voir les brigandsQui les prenaient ainsi‖ lâchement par derrière.Quatre des trappeurs blancs‖ roulent dans la poussière ;Les deux autres, blessés,‖ se sauvent aussitôt.Ces deux derniers étaient‖ Léon et Petit-Nôt.Les sauvages cruels‖ dont la main sanguinaireAvait rempli d'horreur‖ la forêt solitaire,Étaient les compagnons‖ du vieux chef Tonkourou.

— « Mon frère est taciturne‖ autant que le hibou,Dit un des iroquois‖ au huron pacifique.Mais le huron sourit‖ d'un air mélancoliqueEt ne répondit pas.‖ Il avait des remords.Le passé l'obsédait,‖ le sang des derniers mortsEn réveillant sa foi,‖ troublait sa conscience.Il n'était pas coupable.‖ Avec impatienceIl écoutait parler‖ les cruels iroquoisSe racontant entre eux‖ leurs barbares exploits.S'il eut su que Léon,‖ le jeune capitaineSe trouvait parmi ceux‖ que la bande inhumaineVenait de décimer‖ avec tant de fureur,Il fut devenu fou‖ de chagrin et d'horreur.

Le trappeur et Léon‖ dans les plaines désertesMarchaient depuis longtemps.‖ Les arbrisseaux inertesInclinaient vers le sol‖ leurs rameaux desséchés.Quelques rochers montraient‖ leurs sommets ébréchésD'où, se précipitant,‖ des chutes iriséesAvaient vu, tout à coup,‖ leurs eaux cristalliséesS'arrêter et dormir‖ dans un calme effrayant.De temps en temps un loup‖ hurlait en s'enfuyant.Il neigeait ! il neigeait !‖ La monotone plageÉtait comme une mer‖ qui n'a pas de rivage.Les deux trappeurs perdus‖ dans ces déserts glacésDe leurs riches fardeaux‖ s'étaient débarrassés.Goutte à goutte le sang‖ coulait de leurs blessures,Et la faim leur faisait‖ ressentir ses morsures.Ils n'avaient pu marcher,‖ affaiblis et souffrants,Qu'avec lenteur. Hélas !‖ ils paraissaient mourants.

Déjà plus d'une fois,‖ l'amertume dans l'âme,Ne pouvant plus traquer‖ le cerf qui passe et brame,Sur la neige ils s'étaient,‖ pour mourir laissés choir ;Mais toujours un remords‖ et toujours un espoirRevenaient aussitôt‖ réveiller leur courage.Ils virent, tout à coup,‖ vers le soir, un nuageS'élever lentement‖ dans le ciel éclairci.Un rayon apparut‖ sur leur front obscurci.Ils pleuraient en riant,‖ poussaient des cris de joie.Ce nuage léger‖ qui dans les airs ondoie,C'est bien une fumée.‖ Ils se trouvent plus forts ;Pour arriver plutôt‖ ils doublent leurs effortsEt font contre la tombe‖ une dernière lutte.Ils s'arrêtent enfin‖ près d'une froide hutte,Hors d'haleine, épuisés.‖ Sur leurs couches de peauxDormaient paisiblement‖ des chasseurs esquimaux.Ils furent éveillés‖ et se levèrent vite,Croyant bien que c'était‖ une attaque subiteDe quelqu'ours redoutable.‖ A l'aspect des trappeursIls sentirent l'effroi‖ s'emparer de leurs cœurs :Ils voulurent saisir‖ leurs armes aiguisées.Petit-Nôt et Léon‖ de leurs mains épuiséesLaissèrent sur le sol‖ retomber leur fusil.Les esquimaux voyant‖ s'éloigner le périlDevinrent doux. La haine‖ à la pitié fit place.Ils les firent entrer‖ dans leur hutte de glace ;Leur donnèrent de l'huile,‖ attisèrent le feu.Et les traiteurs pleuraient‖ en rendant grâce à Dieu

Versification

Forme
Distiques
Rimes
56((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a tristes / pistes féminine, classiqueb faim / daim masculine, classiquec défaillante / bienveillante féminine, classiqued sort / mort masculine, classiquee l'avoue / joue féminine, classiquef affreux / peureux masculine, classiqueg sauvages / parages féminine, classiqueh enfin / butin masculine, classiquei sorte / emporte féminine, classiquej menteurs / traiteurs masculine, classiquea Saint-Eustache / attache féminine, classiqueb candeur / verdeur masculine, classiquec traite / retraite féminine, classiqued cacher / détacher masculine, classiquee habitudes / solitudes féminine, classiquea bord / nord masculine, classiqueb rivières / bruyères féminine, classiquec hardis / engourdis masculine, classiqued glaciale / cordiale féminine, classiquee eux / généreux masculine, classiquef courroies / proies féminine, classiqueg Bourbon / d'Hudson masculine, classiquea silence / s'élance féminine, classiqueb temps / brigands masculine, classiquec derrière / poussière féminine, classiqued aussitôt / Petit-Nôt masculine, classiquee sanguinaire / solitaire féminine, classiquef Tonkourou / hibou masculine, classiqueb pacifique / mélancolique féminine, classiquec remords / morts masculine, classiqued conscience / impatience féminine, classiquee iroquois / exploits masculine, classiquef capitaine / inhumaine féminine, classiqueg fureur / d'horreur masculine, classiquea désertes / inertes féminine, classiqueb desséchés / ébréchés masculine, classiquec irisées / cristallisées féminine, classiqued effrayant / s'enfuyant masculine, classiquee plage / rivage féminine, classiquef glacés / débarrassés masculine, classiqueg blessures / morsures féminine, classiqueh souffrants / mourants masculine, classiquea l'âme / brame féminine, classiqueb choir / espoir masculine, classiquec courage / nuage féminine, classiqued éclairci / obscurci masculine, classiquee joie / ondoie féminine, classiquef forts / efforts masculine, classiqueg lutte / hutte féminine, classiqueh peaux / esquimaux masculine, classiquei vite / subite féminine, classiquej trappeurs / cœurs masculine, classiquek aiguisées / épuisées féminine, classiquel fusil / péril masculine, classiquem place / glace féminine, classiquen feu / Dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources