Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT VINGT-NEUVIÈME. Mort de Tonkourou
La mer se retirait :‖ le vieux pilote Auger,Pour son riche vaisseau‖ ne voyant nul danger,Se fit conduire à terre.‖ Il longea le rivage,Foulant le sable tiède,‖ écoutant le ramageDes oiseaux réunis‖ sous les épais rameaux.Il aperçut Léon‖ au pied des verts coteaux,Qui dormait bruyamment,‖ la tête renversée.Un rêve fatigant,‖ une affreuse penséeDevait troubler son front‖ car il semblait souffrir.Il le poussa disant :‖ — « Quoi ! vous vouliez courir« Avant moi chez Lozet,‖ pour embrasser Louise,« Et vous dormez ici !‖ Venez ! venez ! la brise« Soufflera favorable‖ à l'approche du soir !« Mais qu'avez-vous ? » Léon‖ semblait ne pas le voir.A son front il portait‖ une main défaillante :Il secoua la tête,‖ une larme brillanteApparut tout à coup‖ dans son regard vitreux.Auger comprit le sort‖ du jeune malheureux !— « Parlez ! s'écria-t-il,‖ parlez ! Plus d'espérance ?…« Louise est mariée ?‖… Oh ! dis-moi ta souffrance !Léon redit alors‖ tout ce qu'il avait vu.Et pendant le récit‖ de ce drame imprévuLe pilote essuya‖ plusieurs fois sa paupière.Ils marchèrent tous deux‖ le long de la rivièreCausant avec tristesse‖ et les regards baissés.Ils vinrent à l'endroit‖ où des flots empressésSortant du noir ravin‖ s'épandent sur la grève,Traînent au fleuve immense‖ où leur course s'achèveCoquillages rosés,‖ blond sable et fins gravois.Ils ouïrent alors‖ une plaintive voix,Une voix qui non loin‖ semblait sortir de terre.Ils s'approchent du cap‖ dont le sommet austèreSe dresse, menaçant,‖ au-dessus du ruisseau.Étendu sur le roc‖ et les jambes dans l'eau,Ils trouvent là, mourant,‖ l'infortuné sauvage :Un sang noir a souillé‖ ses mains et son visage.Ils l'appellent en vain,‖ il ne les entend pas.Le pilote et Léon‖ le prennent dans leur bras,Et pleins d'anxiété‖ le montent sur les côtes.
Lozet paraissait fuir‖ les regards de ses hôtes :« Ce jour, se disait-il,‖ devait être un beau jour !….« Louise n'avait pas‖ oublié cet amour !…« Tout espoir de bonheur‖ n'est rien qu'une chimère !… »Et Louise, cachant‖ dans le sein de sa mèreSon front pâle et glacé,‖ soupirait tristement.Attendant le diner‖ qui cuisait lentement,Les convives fumaient,‖ prenaient un petit verre.L'un d'eux disait tout bas :‖ — « Lozet est trop sévère. »Un autre demandait‖ si le vieil indienNe viendrait pas bientôt,‖ et s'il faudrait, pour rien,Longtemps attendre encor.‖ — « Et Ruzard ? quel mystère !« Je crois qu'il veut forcer‖ le sauvage à se taire, »Observait un troisième.‖ Et nul ne savait oùS'étaient enfuis alors‖ Ruzard et Tonkourou.Les heures s'écoulaient‖ dans cette incertitude :Nul ne fit un secret‖ de son inquiétude ;Et quelques uns déjà‖ se levaient pour partir,Quand un immense cri‖ fit soudain retentirL'anxieuse maison.‖ Le jeune patrioteDans ses bras vigoureux,‖ aidé du vieux piloteApportait Tonkourou,‖ sanglant évanoui.Alors on vit pâlir‖ plus d'un front réjoui,Et chacun soupçonna,‖ mais sans le dire, un crime.— « Est-il mort ? est-il mort ?‖ oh ! non, il se ranime !S'écria Jean Lozet.‖ « Le prêtre ! vitement ! »Sur un lit, aussitôt,‖ l'on couche mollementLe pauvre moribond‖ tout couvert de blessures.— « Où l'avez-vous trouvé ?‖ Dieu ! quelles meurtrissures !« Il va mourir ! Il meurt !‖ S'écriaient, tour à tour,Les conviés émus‖ de ce triste retourDes choses d'ici bas.‖ Muette, écheveléePar tout ce qu'elle voit‖ fortement ébranlée,La vierge avec transport‖ s'est jetée en pleurantAu cou d'Auger son père.‖ Et le vieillard, souffrant,N'ose pas essayer‖ de consoler sa fille.— « Malheur sur ma maison !‖ Malheur sur ma famille !Grommelait Jean Lozet.‖ « Ah ! ce sang me fait peur ! »Léon était assis‖ accablé de douleurAu chevet du mourant ;‖ il écoutait son râle ;Il suivait le progrès‖ du mal sur son front pâle.Quelqu'un des conviés‖ qui se trouvait dehorsS'écria tout à coup ;‖ « Voici le prêtre ! » AlorsLa mère Jean Lozet‖ auprès de la murailleArrangea le fauteuil‖ et les chaises de paille.Le bon curé rentra‖ suivi du médecin.Celui-ci, jeune encore‖ en son art souverain,Depuis six mois au plus‖ était dans la paroisse.Il s'approcha du lit :‖ et tous avec angoisseCherchaient à deviner‖ dans ses traits et ses yeuxLe sort de Tonkourou.‖ Mais lui, silencieux,Tâtait le pouls léger,‖ palpait la chair meurtrie.Léon lui demanda‖ d'une voix attendrie :« Va-t-il mourir ? — « Bientôt‖ je crois, dit le docteur,« L'un des coups est mortel.‖ » Son œil observateurSuivait toujours du mal‖ les différentes phases.Le moribond jeta‖ quelques lambeaux de phrases.Le médecin reprit :‖ « Je crois sincèrementQu'il aura, tout à l'heure,‖ un lucide moment.En effet, l'indien‖ entr'ouvrit sa paupière,Et sa lèvre parut‖ redire une prière.Il essaya de faire,‖ une dernière fois,De sa débile main‖ le signe de la croix.Le ministre s'avance‖ et lui parle à l'oreille.Le vieux huron tressaille.‖ Une larme pareilleAu diamant qui brille‖ aux fentes d'un rocherApparaît dans ses yeux.‖ Puis il semble chercherQuelqu'un auprès de lui.‖ L'on entoure sa coucheEt, d'une main fidèle,‖ aussitôt chacun touche,En lui disant adieu,‖ sa noble et froide main.Léon Tient à son tour.‖ Le malade, soudain,Se lève sur son lit ;‖ son visage s'enflamme :« Mon Dieu ! se dit chacun,‖ c'est la fin ! il rend Pâme ! »Mais lui, d'une voix forte :‖ — « O cieux, soyez bénis !…« Lozet ! Lozet ! je meurs ;‖ mais je te rends ton fils !…Léon !… Voici Léon !‖… C'est ton fils, je l'atteste ! »Et sa mourante main‖ fit un sublime gestePour prendre, devant tous,‖ le Seigneur à témoin.Alors un cri profond‖ retentit jusqu'au loin.L'indien retomba‖ sur ses langes funèbres :Ses yeux fixes, vitreux,‖ se couvraient de ténèbres.Le prêtre lui donna‖ la bénédictionEt dit d'une voix grave,‖ avec émotion :« Partez, âme chrétienne,‖ au nom de Dieu le Père« Qui daigna vous créer‖ par un sacré mystère !« Partez, au nom du Fils‖ dont le sang précieux« Vous sauva de l'enfer‖ et vous ouvrit les cieux !« Au nom du Saint Esprit‖ dont l'amour ineffable,« En face de la mort,‖ vous rend inaltérable ! »Et l'indien contrit‖ mourut dans la paix. TelS'éteint après la messe‖ un cierge sur l'autel
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 65((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Auger / danger masculine, classiqueb rivage / ramage féminine, classiquec rameaux / coteaux masculine, classiqued renversée / pensée féminine, classiquee souffrir / courir masculine, classiquef Louise / brise féminine, classiqueg soir / voir masculine, classiqueh défaillante / brillante féminine, classiquei vitreux / malheureux masculine, classiquej d'espérance / souffrance féminine, classiquek vu / imprévu masculine, classiquel paupière / rivière féminine, classiquem baissés / empressés masculine, classiquen grève / s'achève féminine, classiqueo gravois / voix masculine, classiquep terre / austère féminine, classiqueq ruisseau / l'eau masculine, classiquer sauvage / visage féminine, classiques pas / bras masculine, classiquet côtes / hôtes féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec chimère / mère féminine, classiqued tristement / lentement masculine, classiquee verre / sévère féminine, classiquef indien / rien masculine, classiqueg mystère / taire féminine, classiqueh où / Tonkourou masculine, classiquei incertitude / inquiétude féminine, classiquej partir / retentir masculine, classiquek patriote / pilote féminine, classiquel évanoui / réjoui masculine, classiquem crime / ranime féminine, classiquen vitement / mollement masculine, classiqueo blessures / meurtrissures féminine, classiquep tour / retour masculine, classiqueq échevelée / ébranlée féminine, classiquer pleurant / souffrant masculine, classiques fille / famille féminine, classiquet peur / douleur masculine, classiqueu râle / pâle féminine, classiquev dehors / Alors masculine, classiquew muraille / paille féminine, classiquex médecin / souverain masculine, classiquey paroisse / angoisse féminine, classiquez yeux / silencieux masculine, classiquea meurtrie / attendrie féminine, classiqueb docteur / observateur masculine, classiquec phases / phrases féminine, classiqued sincèrement / moment masculine, classiquee paupière / prière féminine, classiquef fois / croix masculine, classiqueg l'oreille / pareille féminine, classiqueh rocher / chercher masculine, classiquei couche / touche féminine, classiquej main / soudain masculine, classiquek s'enflamme / Pâme féminine, classiquel bénis / fils masculine, classiquem l'atteste / geste féminine, classiquen témoin / loin masculine, classiqueo funèbres / ténèbres féminine, classiquep bénédiction / émotion masculine, classiqueq Père / mystère féminine, classiquer précieux / cieux masculine, classiques ineffable / inaltérable féminine, classiquet Tel / l'autel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources