Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT VINGT-HUITIÈME. Dernières vengeances
Tonkourou descendit‖ sur le bord de la rive.Il croyait que, poussé,‖ dans son angoisse vive,Par ce mystérieux,‖ ce suprême besoinQue l'on a de revoir‖ le lieu qui fut témoinOu d'un chagrin amer‖ ou d'une ivresse douce,Léon errait non loin,‖ ou rêvait sur la mousse.Mais il ne le voit pas.‖ Il l'appelle. A sa voixRien ne répond, hélas !‖ que la vague et les bois.
Souvent, aux jours passés,‖ Léon, plein de tristesse,Et toujours poursuivi‖ par la scélératesseDu farouche indien‖ et du lâche Ruzard,Était venu s'asseoir,‖ cheminant au hazard,Sur le bord du ravin‖ que l'humble ruisseau creuseAvant d'unir au fleuve‖ une onde vaporeuse ;Et là, loin du fracas,‖ loin du monde indiscret,Il rêvait longuement,‖ confiant son secretAux arbres chevelus‖ inclinés sur l'abîme,Au ruisseau qui rongeait,‖ comme une dent de lime,Les sonores cailloux‖ éboulés dans son lit.C'est là que le sauvage,‖ à la fin, se rendit.Écartant de la main‖ une pesante branche,Il voit, auprès du gouffre,‖ une ombre qui se penche.Il croit que c'est Léon,‖ pousse de joyeux cris.L'ombre ne bouge pas.‖ Le sauvage, surpris,S'avance vivement‖ au bord de la falaise.Il reconnaît Ruzard.‖ — « Léon dort à son aise« Bien que le lit soit dur‖ et le ravin fort creux, »Dit le jeune garçon‖ avec un rire affreux,Sitôt qu'il aperçut‖ l'intrépide sauvage.Un horrible soupçon‖ fît pâlir le visageEt tortura le cœur‖ du pauvre Tonkourou.— « Misérable ! dit-il…‖. Ah ! j'en deviendrai fou !…« Es-tu donc assassin ?‖ Est-il là ?… dans ce gouffre ?…« Mais parle donc, Ruzard !‖ Ah ! mon Dieu que je souffre ! »Et gémissant ainsi,‖ le huron s'approchaDu cap qui surplombait,‖ et, tremblant se penchaPour voir si son ami‖ gisait dans la ravine.Mais Ruzard, s'avançant‖ alors à la sourdine,Vers l'abîme profond‖ le pousse rudement.L'indien se dressait‖ dans le même moment ;Il jette un cri terrible ;‖ et son bras intrépideS'ouvre instinctivement,‖ par un geste rapide,Pour parer le danger.‖ Comme le malheureuxQui tombe dans les flots,‖ d'un poignet vigoureuxTient jusqu'après la mort‖ l'épave qu'il a prise ;De même le huron‖ saisit, dans sa surprise,Et d'une main de fer‖ tient le bras de FrançoisQui tombe et fait gémir‖ la terre sous son poids.Entre ces malheureux‖ une lutte commence,Terrible et sans merci,‖ sur la ravine immense.Au dessus des cailloux‖ Tonkourou, suspendu,S'agite dans les airs‖ comme un hideux pendu.Ses doigts mordent Ruzard‖ autant qu'une tenaille :Il voudrait remonter ;‖ le tuf de la murailleSe brise sous pieds et roule eu murmurant,De saillie en saillie,‖ au fond du noir torrent.Ruzard muet, Ruzard‖ que la frayeur atterre,Comme un boyau mordant‖ se cramponne à la terre,Veut faire lâcher prise‖ au terrible indien,Essaie à s'éloigner ;‖ mais il ne gagne rien,Et sous ses doigts crispés‖ la serre s'ouvre et cèdeComme sous la charrue.‖ Appeler à son aideCe serait avouer‖ son forfait odieux.Et pourtant, ô terreur !‖ la mort est sous ses yeux.Il voit là, comme un ver,‖ son ennemi se tordreAu flanc du cap abrupt.‖ — « Si je pouvais le mordre !« Si je pouvais couper‖ ses maudits doigts de fer !…Se dit-il ; et sa bouche‖ eut comme un rire amer.Une froide sueur‖ coulait sur sa figure ;Il voyait à cent pieds‖ l'onde bruyante et pureQui jetait son écume‖ aux cailloux anguleux.Son bras, le long du cap,‖ retombait musculeux.Et toujours le huron,‖ gardant sa force entière,Tenait ce bras captif‖ dans sa terrible serre !Il attirait Ruzard‖ vers le gouffre fatalComme un aimant puissant‖ attire le métal.Ruzard écume et grince‖ on son horrible angoisse :Et sa main se déchire‖ aux plantes qu'elle froisse….Sa force le trahit ;‖ il se sent entraîné !…A deux pas seulement‖ un tronc enracinéÉtend avec orgueil‖ ses vigoureuses branches.S'il pouvait les atteindre !‖… Oh ! les écorces blanchesLui semblent des linceuls‖ qui vont l'ensevelir !…Il conjure le ciel ;‖ il se voit défaillir ;Il a froid ; il est trompe ;‖ et ses mains sont enflées !Ses yeux roulent hagards ;‖ ses paupières gonfléesVersent des pleurs de sang‖ sur le sol déchiré.Il lui semble qu'au loin‖ le jour est expiré ;Que le ciel se noircit‖ comme pendant l'orage ;Que Tonkourou l'appelle‖ et le mord avec rage,Et que le gouffre amer,‖ avec un rire affreux,L'enveloppe, mourant,‖ dans ses plis ténébreux !…Voyant qu'il ne peut pas‖ échapper à l'abîme,Le sauvage s'écrie :‖ — « Oh ! viens ! suis ta victime !« Viens ! la mort nous attend !‖ N'espère aucun secours ! »Et Ruzard, malgré lui,‖ glissait, glissait toujours.« Viens ! disait Tonkourou,‖ d'une voix effrayante,« Le sépulcre est profond !‖ La rivière aboyante« Va promener nos corps‖ enchaînés par l'amour !…« Nous sommes deux amis,‖ mourons le même jour !…« Tenons-nous par la main !‖ Viens ! voilà notre place ! »
Alors l'airain sacré‖ retentit dans l'espaceAnnonçant au hameau‖ l'angélus du midi.Ruzard jette un sanglot :‖ dans son corps engourdiUn frisson de fureur‖ passe comme une lave.La vague du ruisseau‖ module un chant suave ;Un rayon de soleil‖ descend jusques au sol ;Un oiseau près de lui‖ chante en prenant son vol ;Le feuillage tressaille,‖ et la nature entièreSemble, au son de l'airain,‖ murmurer sa prière.Tonkourou fut ému.‖ L'on vit dans son regardUn pleur de repentir.‖ Il dit : « Adieu, Ruzard !« Pardonnez-moi, mon Dieu !‖ comme je lui pardonne ! »Et pendant que sa voix,‖ forte et sainte, raisonneComme un hymne d'amour‖ jusqu'au parvis divin,Son corps tombe et se brise‖ au fond du noir ravin.Ruzard, débarrassé‖ du poids lourd qui l'entraîneS'éloigne en ricanant‖ de sa peur longue et vaine
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 59((aa))
- Mètre
- Alexandrins surtout (117 de 12, 1 de 11)· profil 11i, 6+6
- Mots à la rime
- a rive / vive féminine, classiqueb besoin / témoin masculine, classiquec douce / mousse féminine, classiqued voix / bois masculine, classiquea tristesse / scélératesse féminine, classiqueb Ruzard / hazard masculine, classiquec creuse / vaporeuse féminine, classiqued indiscret / secret masculine, classiquee l'abîme / lime féminine, classiquef lit / rendit masculine, classiqueg branche / penche féminine, classiqueh cris / surpris masculine, classiquei falaise / aise féminine, classiquej creux / affreux masculine, classiquek sauvage / visage féminine, classiquel Tonkourou / fou masculine, classiquem gouffre / souffre féminine, classiquen s'approcha / pencha masculine, classiqueo ravine / sourdine féminine, classiquep rudement / moment masculine, classiqueq intrépide / rapide féminine, classiquer malheureux / vigoureux masculine, classiques prise / surprise féminine, classiquet François / poids masculine, classiqueu commence / immense féminine, classiquev suspendu / pendu masculine, classiquew tenaille / muraille féminine, classiquex murmurant / torrent masculine, classiquey atterre / terre féminine, classiquez indien / rien masculine, classiquea cède / aide féminine, classiqueb odieux / yeux masculine, classiquec tordre / mordre féminine, classiqued fer / amer masculine, classiquee figure / pure féminine, classiquef anguleux / musculeux masculine, classiqueg entière / serre féminine, classiqueh fatal / métal masculine, classiquei angoisse / froisse féminine, classiquej entraîné / enraciné masculine, classiquek branches / blanches féminine, classiquel l'ensevelir / défaillir masculine, classiquem enflées / gonflées féminine, classiquen déchiré / expiré masculine, classiqueo l'orage / rage féminine, classiquep affreux / ténébreux masculine, classiqueq l'abîme / victime féminine, classiquer secours / toujours masculine, classiques effrayante / aboyante féminine, classiquet l'amour / jour masculine, classiqueu place / l'espace féminine, classiqueb midi / engourdi masculine, classiquec lave / suave féminine, classiqued sol / vol masculine, classiquee entière / prière féminine, classiquef regard / Ruzard masculine, classiqueg pardonne / raisonne féminine, classiqueh divin / ravin masculine, classiquei l'entraîne / vaine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
118 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources