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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne

CHANT TRENTIÈME. Papineau

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 160 vers

Un peuple, on ces temps-là,‖ montait sur le calvaire,Un peuple qu'on voulait‖ balayer de la terre ;Un peuple de héros‖ sourdement opprimé :Et le maître orgueilleux,‖ par la haine animé,De ce peuple oubliait‖ les dévouements sublimes,Rivait d'infâmes fers‖ à des mains magnanimes.Et nul jour au martyr‖ ne rapportait l'espoir ;Et, sur ce peuple saint,‖ le ciel voilé de noirNe laissait plus descendre‖ un consolant sourire.Le tyran eut voulu‖ dès longtemps le proscrireComme il chassa jadis,‖ pour lui voler son bien,De ses tranquilles bords,‖ l'heureux Acadien.

Et toujours s'élevaient‖ de la terre et de l'ondeUn long gémissement,‖ une plainte profonde !Le ruisseau qui courait‖ dans les fertiles prés,Les insectes, les fleurs‖ aux corsages pourprés,Les arbres qui voilaient‖ la route solitaire,Les épis dont le front‖ s'inclinait vers la terre,La brise qui jouait‖ dans la voile de lin,L'oiseau qui de son nid‖ sortait dès le matin,Tout semblait prendre part‖ à la douleur immenseDe ce peuple écrasé‖ par l'orgueil en démence.Tout priait avec lui,‖ tout avec lui pleurait,Et le lien fatal‖ chaque jour se serrait !

Cependant une voix‖ retentit sur nos rives ;Et ses accents émus‖ dans les âmes plaintivesPortent un nouveau trouble,‖ un sentiment nouveau.Un homme s'est levé‖ sous le fouet du bourreau ;Un homme plein d'amour‖ pour le peuple qui souffre ;Un homme qui s'indigne‖ et veut sortir du gouffreOu l'ont précipité‖ les plus iniques lois !Il proclame des siens‖ les grands, les nobles droits ;Il flétrit du tyran‖ la politique louche ;Et les brillants discours‖ jaillissent de sa boucheComme une lave d'or‖ des bouches d'un volcan,Comme les flots de feu‖ du fond de l'océanQue soulèvent, la nuit,‖ les vents et la tempête.Et le peuple s'émeut‖ et relève la tête.Il sent qu'il n'est pas fait‖ pour mourir dans les fers,Et qu'il doit être libre‖ en ce libre univers !Il approche du maître‖ et le regarde en face.Et le maître irrité,‖ surpris de tant d'audace,Arme sa soldatesque‖ et dresse les gibets.Mais le héros sourit‖ de ces sombres apprêts.Assez longs ont été‖ les jours de la souffrance :Parfois le désespoir‖ fait naître l'espérance.Sa parole de feu‖ court sur l'aile du vent ;Et le peuple s'agite‖ ainsi qu'un lac mouvant.Le laboureur pensif‖ a de sourdes colèresEn promenant le soc‖ dans le bien de ses pères.L'image du despote‖ apparaît à ses yeuxComme, au milieu de l'ombre,‖ un fantôme odieux ;Et la voix du héros‖ qui brise ses entravesEt pleure sur le sort‖ de ses frères esclaves,Lui rend la fermeté,‖ le courage et le cœur.O Papineau, ton nom‖ comme un aigle vainqueurPlane majestueux‖ sur ta jeune patrie !Il porte l'espérance‖ à la terre flétriePar le joug écrasant‖ d'un maître sans pitié !Il fait trembler ceux-là‖ qui souillent de leur piéLe front calme et serein‖ du peuple le plus noble !Il fait rugir d'effroi‖ la politique ignobleDe ces ambitieux,‖ sanguinaires troupeaux,Qui viennent sur nos bords‖ déchirer en lambeaux,De leurs voraces dents,‖ la terre hospitalière !O Papineau, ton nom,‖ c'est la grande lumièreQui porte dans ses plis‖ le salut et l'honneur !C'est pour le peuple esclave‖ un gage de bonheur !C'est l'aube qui revient‖ après la nuit funèbre !Je le chante en mes vers !‖ ma lyre le célèbre !Tu fus grand, Papineau !‖… Pourtant ma main frémit !Ma lyre qui chantait‖ se désole et gémit….Comment cet homme grand‖ dont le puissant langageDes saintes libertés‖ nous apportait le gageEst-il resté courbé‖ sous le joug de l'erreur ?Comment cet homme fort‖ qui jetait la terreurEt voyait à son nom‖ fuir l'ennemi suprême,N'a-t-il, dans son orgueil,‖ pu se vaincre lui-même ?Et lui qui d'espérer‖ nous faisait un devoir,Comment s'endormit-il‖ d'un sommeil sans espoir ?Tu renias le Christ‖ qui rendit l'équilibreAu monde qu'il sauvait‖ en le proclamant libre !Tu renias le Christ,‖ orgueilleux Papineau,Et l'anathème veille,‖ hélas ! sur ton tombeau !

Le nom du grand tribun‖ volait de bouche on bouche,L'anglais, en l'entendant,‖ ouvrait un œil faroucheOù l'on voyait briller‖ la haine et le mépris.De l'amour de ses droits‖ le peuple était épris :Il voulait, à jamais,‖ en faire la conquête.Il relevait enfin‖ avec fierté la tête.Plus ardente au combat,‖ la jeunesse surtoutPour secouer ses fers‖ se levait de partout.Dépouillé de ses biens‖ par un malheur extrême,Dépouillé de l'honneur,‖ ce bien sacré, suprême,Qui nous console encor‖ lorsque tout est perdu ;Sans parents, sans amis,‖ gémissant, éperdu,Lu jeune capitaine‖ aux cris de la PatrieOuvrait une âme émue,‖ une oreille attendrie.Son amour malheureux,‖ toujours persécuté,Contre le sort fatal‖ ayant en vain lutté,Se tournait maintenant‖ vers un objet sublime,Vers la Patrie, en pleurs‖ sur le bord de l'abîme ;Ainsi la fleur des champs‖ tourne vers le soleil,Après la fraîche nuit,‖ son calice vermeil.Il parlait des devoirs‖ de celui qui gouverne.Et de la lâcheté‖ d'un peuple qui prosterneDevant la tyrannie,‖ un front pur mais craintif.Il pleurait sur le sort‖ de son pays captif,Démasquait l'ennemi,‖ flétrissait le despote,Et se faisait l'écho‖ du plus grand patriote.

Les jeunes gens aimaient‖ ces étranges discours.Plusieurs voulaient déjà‖ sacrifier leurs joursPour rendre au sol natal‖ la liberté divine.Les vieillards refroidis,‖ pliés à la routine,Ne voyaient pas sans peur‖ le nouveau sentimentQui dans les cœurs en feu‖ grondait en ce moment.Ils le combattaient fort.‖ Lozet plus que tout autreDe la sainte révolte‖ insultait l'humble, apôtre,Car la haine déjà‖ rongeait son cœur aigri.Et Ruzard lui disait :‖ « Le marin jette, un cri,« Un cri d'amour, d'alarme‖ et de patriotisme ;« Il ne s'entend pas mal‖ dans le charlatanisme ;« Il veut faire oublier‖ ses méfaits odieux.

Avant que du printemps‖ le soleil radieuxEut fondu, dans les prés,‖ la neige étincelante,Comme dans un creuset,‖ sous la flamme brûlante,Où fond le diamant‖ et la poussière d'or ;Avant que le grand fleuve‖ eut repris son essor,Le vieux pilote Auger‖ avait de LotbinièreLaissé, plein de regrets,‖ la rive hospitalière,Disant à sa Louise,‖ en son profond chagrin,Disant à son ami,‖ l'infortuné marin,Un douloureux adieu.‖ Louise désoléeMaintenant se voyait,‖ hélas ! plus isolée.Son père, auparavant,‖ venait souvent la voir,Lui parlait de Léon,‖ soutenait son espoir.Maintenant qui viendrait‖ dans son humble retraiteLui parler du bonheur‖ que son âme regrette !

Auger vers Gentilly‖ s'était alors rendu.Un oncle de Louise‖ à Québec descenduAvait, à son retour,‖ logé dans la familleOù depuis sa naissance‖ était la jeune fille.Il vit là son beau-frère,‖ et d'une triste voix,Il lui parla, longtemps‖ des douleurs d'autrefoisIls partirent tous deux‖ pour ce joli villageQu'Auger n'avait pas vu‖ depuis son mariage.

Dans son âme Ruzard‖ caressait le projetDe devenir bientôt‖ le gendre de Lozet.Cependant son bonheur‖ était remis sans cesseEt cela lui causait‖ une morne tristesse.Il reprochait souvent‖ au malheureux vieillardD'être la cause seul‖ de ce cruel retard.Il jurait que bientôt‖ une attente aussi vaineLe ferait expirer‖ de regret et de peine.Le vieillard protestait‖ de son plein dévouement,Disait que sa Louise‖ écoutait, par moment,Avec plus de candeur,‖ les remarques utilesQu'il lui faisait souvent.‖ Par ses discours habilesRuzard, tantôt osé,‖ tantôt adulateur,Trompait, de plus en plus,‖ le vieux cultivateur

Versification

Forme
Distiques
Rimes
80((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a calvaire / terre féminine, classiqueb opprimé / animé masculine, classiquec sublimes / magnanimes féminine, classiqued l'espoir / noir masculine, classiquee sourire / proscrire féminine, classiquef bien / Acadien masculine, classiquea l'onde / profonde féminine, classiqueb prés / pourprés masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiqued lin / matin masculine, classiquee immense / démence féminine, classiquef pleurait / serrait masculine, classiquea rives / plaintives féminine, classiqueb nouveau / bourreau masculine, classiquec souffre / gouffre féminine, classiqued lois / droits masculine, classiquee louche / bouche féminine, classiquef volcan / l'océan masculine, classiqueg tempête / tête féminine, classiqueh fers / univers masculine, classiquei face / d'audace féminine, classiquej gibets / apprêts masculine, classiquek souffrance / l'espérance féminine, classiquel vent / mouvant masculine, classiquem colères / pères féminine, classiquen yeux / odieux masculine, classiqueo entraves / esclaves féminine, classiquep cœur / vainqueur masculine, classiqueq patrie / flétrie féminine, classiquer pitié / pié masculine, classiques noble / ignoble féminine, classiquet troupeaux / lambeaux masculine, classiqueu hospitalière / lumière féminine, classiquev l'honneur / bonheur masculine, classiquew funèbre / célèbre féminine, classiquex frémit / gémit masculine, classiquey langage / gage féminine, classiquez l'erreur / terreur masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb devoir / espoir masculine, classiquec l'équilibre / libre féminine, classiqued Papineau / tombeau masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb mépris / épris masculine, classiquec conquête / tête féminine, classiqued surtout / partout masculine, classiquee extrême / suprême féminine, classiquef perdu / éperdu masculine, classiqueg Patrie / attendrie féminine, classiqueh persécuté / lutté masculine, classiquei sublime / l'abîme féminine, classiquej soleil / vermeil masculine, classiquek gouverne / prosterne féminine, classiquel craintif / captif masculine, classiquem despote / patriote féminine, classiquea discours / jours masculine, classiqueb divine / routine féminine, classiquec sentiment / moment masculine, classiqued autre / apôtre féminine, classiquee aigri / cri masculine, classiquef patriotisme / charlatanisme féminine, classiqueg odieux / radieux masculine, classiqueb étincelante / brûlante féminine, classiquec d'or / essor masculine, classiqued Lotbinière / hospitalière féminine, classiquee chagrin / marin masculine, classiquef désolée / isolée féminine, classiqueg voir / espoir masculine, classiqueh retraite / regrette féminine, classiquea rendu / descendu masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquec voix / d'autrefois masculine, classiqued village / mariage féminine, classiquea projet / Lozet masculine, classiqueb cesse / tristesse féminine, classiquec vieillard / retard masculine, classiqued vaine / peine féminine, classiquee dévouement / moment masculine, classiquef utiles / habiles féminine, classiqueg adulateur / cultivateur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources