Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT TRENTE-ET-UNIÈME. La pêche
Les flots du Saint-Laurent‖ donnent sur les rivages ;Les oiseaux matineux‖ reprennent leurs ramages ;Les rayons du soleil‖ percent les verts rameauxDes ormes chevelus‖ qui croissent près des eaux,Déroulant sur le sein‖ du fleuve d'émeraudeUn long ruban de pourpre,‖ une filandre chaudeQui tremble et puis se brise,‖ en paillettes de feu,Quand le vent du matin‖ vient à souffler un peu.Des canots de pêcheurs‖ s'éloignent de la rive,Et l'aviron léger‖ plonge dans l'onde viveAvec le bruit moelleux‖ d'une aile dans les airs.L'alouette s'éveille,‖ et ses chants gais et clairsSe mêlent au cri rauque‖ et plaintif de l'orfraie.
Chaque habitant, alors,‖ possédait une claieFaite de rameaux d'aune‖ habilement tressés.Lorsque la mer baissait,‖ les poissons insensésDe leurs vastes prisons‖ ne cherchaient pas l'issue,Et bientôt ils mouraient‖ fouettant la vase nueDe leur bifurque queue.‖ Ou bien des hameçonsTendus, pendant l'été,‖ dans les flots plus profonds,Attiraient les regards‖ des anguilles agiles.On allait en canot‖ visiter les empiles,Et c'étaient des saluts‖ que les joyeux faucheurs,Devenus, un moment,‖ chaque matin, pêcheurs,S'envoyaient de partout‖ sur les vagues moirées ;C'étaient des rires francs,‖ des chansons mesurées,Des chansons de jadis‖ dont les échos lointainsRépétaient, tour à tour,‖ les magiques refrains.
L'indien Tonkourou‖ vers sa ligne dormanteConduisait son canot.‖ Sa main rude tourmenteAvec l'aviron peint‖ le flot silencieux.On dirait qu'il a peur‖ et du calme des cieuxEt du calme des flots‖ qui partout l'environne.Il aperçoit Ruzard.‖ Au même instant il donneA son canot d'écorce‖ une autre impulsion,Et vole à son ami.‖ — « Fais bien attention,« En ce moment, François,‖ au discours de ton frère,Dit-il, en abordant‖ la nacelle légèreOù Ruzard incliné‖ tirait ses hameçons,« Laisse un moment d'espoir‖ à tes jolis poissons ;« Prête encore l'oreille‖ à mes sages paroles.« Tu sais que mes discours‖ ne sont jamais frivoles.« J'ai rêvé cette nuit,‖ mes rêves sont-ils vains ?« Que notre ami Léon,‖ fers aux pieds, fers aux mains,« S'en allait en exil‖ sur un sombre navire,« Pour avoir mille fois,‖ le rebelle, osé dire« Que le peuple souffrant‖ sous le joug des anglais« Devait lever la tête,‖ et, libre désormais,« Faire ses lois lui-même,‖ et vivre de sa vie. »— « C'est un songe admirable‖ et mon âme ravie« Renaîtrait au bonheur‖ s'il se réalisait. »— « Ce rêve, mon ami,‖ si ton esprit l'osait,« Il serait, dès demain,‖ une chose réelle. »— « Comment cela ? comment !‖ — « L'occasion est belle,« Le moyen est facile,‖ et tu n'y penses pas ?« Il faut donc que partout‖ l'indien, pas à pas,« Te mène par la main‖ comme on mène un aveugle !« Pendant que parmi nous‖ Léon s'agite et beugle« Ses grands mots de salut,‖ de patrie en danger,« On descend à Québec‖ sur mon canot léger ;« On vogue dans la nuit ;‖ et les vagues obscures« Ne révéleront pas‖ de nos démarches sûres« Le motif tout puissant ;‖ on voit le chef anglais ;« C'est Gosford qu'il se nomme.‖ Or de son grand palais« Tonkourou connaît bien‖ le chemin. On dénonce« Le traître citoyen,‖ les discours qu'il prononce« Pour exciter le peuple‖ à secouer le joug.« L'Anglais nous récompense,‖ et ce suprême coup« Nous délivre à jamais‖ du brave capitaine.— « Oui, la chose en effet,‖ me parait bien certaine« Tonkourou, ton esprit‖ est fertile en moyens :« Ce plan réussira,‖ je le crois, je le sens.« Il faut, sans plus tarder,‖ il faut qu'on l'exécute« Et nous verrons la fin‖ de notre ardente lutte. »— « Nous partirons ce soir‖ quand la chauve-souris« Jettera, voletant‖ aux fenêtres, ses cris. »— « Nous partirons ce soir‖ dans ton canot d'écorce« Quand baissera la mer.‖ En ramant avec force« Nous serons à Québec‖ avant le point du jour. »« Et demain, vers la nuit,‖ nous serons de retour. »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 40((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a rivages / ramages féminine, classiqueb rameaux / eaux masculine, classiquec d'émeraude / chaude féminine, classiqued feu / peu masculine, classiquee rive / vive féminine, classiquef airs / clairs masculine, classiqueg l'orfraie / claie féminine, classiqueb tressés / insensés masculine, classiquec l'issue / nue féminine, classiqued hameçons / profonds masculine, classiquee agiles / empiles féminine, classiquef faucheurs / pêcheurs masculine, classiqueg moirées / mesurées féminine, classiqueh lointains / refrains masculine, classiquea dormante / tourmente féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquec l'environne / donne féminine, classiqued impulsion / attention masculine, classiquee frère / légère féminine, classiquef hameçons / poissons masculine, classiqueg paroles / frivoles féminine, classiqueh vains / mains masculine, classiquei navire / dire féminine, classiquej anglais / désormais masculine, classiquek vie / ravie féminine, classiquel réalisait / l'osait masculine, classiquem réelle / belle féminine, classiquen pas masculine, classiqueo aveugle / beugle féminine, classiquep danger / léger masculine, équivalenteq obscures / sûres féminine, classiquer anglais / palais masculine, classiques dénonce / prononce féminine, classiquet joug / coup masculine, classiqueu capitaine / certaine féminine, non classiquev moyens / sens masculine, classiquew l'exécute / lutte féminine, équivalentex chauve-souris / cris masculine, classiquey d'écorce / force féminine, classiquez jour / retour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2
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80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources