Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT VINGT-CINQUIÈME. Un navire
Cueillez de blanches fleurs‖ pour un front virginal !Que les oiseaux des bois‖ dans leur chant matinalRedisent les beautés‖ de la jeune promise !Sur les prés odorants‖ qu'un soleil plus doux luise !Que le ciel soit d'azur !‖ Que le veut du matinBerce avec plus d'amour‖ les aigrettes du pin !Cueillez de blanches fleurs‖ dans la fraîche campagne !Pour couronner le front‖ de votre humble compagne,Jeunes filles des champs,‖ cueillez de blanches fleurs !
Louise est souriante‖ au milieu de ses pleurs.La victime soumise‖ attend que l'heure sonne,L'heure du sacrifice !‖ Une blanche couronneVerse un arôme pur‖ sur ses épais cheveux ;Un long voile de point,‖ se divisant en deux,Flotte moelleusement‖ sur ses rondes épaules,Comme sur un tronc vert‖ le feuillage des saules,Comme sur la colline‖ une molle vapeur.De sa faiblesse, enfui,‖ elle n'avait plus peur.Elle pouvait sans crainte‖ aller au sacrifice.Elle avait tant prié‖ que le Dieu de justiceAvait donné la paix‖ à son cœur désolé.Son cœur était semblable‖ au rocher isoléQui dresse son sommet‖ au dessus des nuages.Il entend à ses pieds‖ rugir d'affreux orages ;Il voit les fiers torrents‖ dévaster les vallons,Les arbres voltiger‖ comme de noirs ballons,Les éclairs fulminants‖ embraser tout le monde.Mais le vent qui rugit,‖ le tonnerre qui grondeNe le troublent jamais !‖ Et d'un brillant refletUn soleil éternel‖ caresse son sommet.Et comme un nom écrit‖ sur l'immuable argile,Ou l'aride paroi‖ du rocher immobile,Ne s'efface jamais‖ et demeure toujours ;Ainsi le souvenir‖ des premières amoursReste toujours gravé‖ dans le cœur de Louise.
Et c'est l'heure bientôt‖ de se rendre à l'église !Voici le marié‖ rayonnant de bonheur !Le marié Ruzard‖ et le garçon d'honneur !Voici les invités !‖ Ils viennent du Portage !Ils viennent du Platon‖ et de chaque village !Les parents, les amis‖ se retrouvent nombreux.Pas uns n'a fait défaut‖ à l'appel généreuxDe ce gaillard de Jean‖ dont les vieilles annéesParaissent, aujourd'hui,‖ plus vertes, moins fanées !Et l'on va tour à tour,‖ avec un vif entrain,Tendre à la mariée‖ une loyale main :La vierge avec candeur‖ donne à tous un sourire.Voici le marié !‖ comme chacun l'admire !C'est qu'il est presque beau‖ dans sa grande fierté,Et que son œil reluit‖ d'une étrange clartéC'est qu'on lui reconnaît‖ tant de délicatesse !N'a-t-il pas refusé,‖ comme un fardeau qui blesse,Et la terre et l'argent‖ que Lozet, l'autre jour,A voulu, par contrat,‖ lui donner sans retour ?Il marche vers Louise,‖ et, souriant, déposeUn baiser plein de feu‖ sur sa lèvre de rose.
Tonkourou, cependant,‖ n'était pas éveillé.Il ne parlait que peu.‖ Comme un arbre effeuilléSouvent reste insensible‖ au souffle de la brise,Ainsi le vieux huron,‖ penchant sa tête grise,Semblait indifférent‖ aux propos des amis.Avait-il un remords‖ d'avoir enfin permisA son vil compagnon,‖ à ce Ruzard infâme,De souiller la vertu‖ d'une angélique femme,De tromper lâchement‖ un confiant vieillard ?…Mais que faire aujourd'hui ?‖ Parler ? Il est bien tard !…
Un navire montait.‖ Dans le rideau de branchesOn voyait lentement‖ glisser ses voiles blanches.A mesure qu'au ciel‖ s'élevait le soleilLe vent d'est faiblissait.‖ Le flot était vermeil.Le vaisseau ne suivait‖ que le courant du fleuve.Il venait de passer‖ devant l'Église-Neuve :Un grand pavillon blanc‖ dans le mât du milieu,Annonçant un retour‖ ou disant un adieu,Montait et descendait‖ tiré par une drisse.— « Penses-tu, mon ami,‖ que ce navire puisse« Atteindre le mouillage‖ avant que le vent d'est« Ne tombe tout à fait ?‖ » — Il ne va que sur lest,« Et le courant, je crois,‖ le courant monte encore. »— « Mais pourquoi ce signal ?‖ » — « Ce signal ? je l'ignore. »— « La mer n'est pas étale !‖… Il monte encore un peu. »— « Il pourrait dériver‖ au pied du Richelieu. »Les deux causeurs étaient‖ Ubalde LéonpierreEt Moïse Grimard‖ de la Grande-Rivière,Deux bons vieux bateliers‖ qui labouraient leurs présAprès avoir longtemps‖ hanté les flots dorés.Ils étaient de la noce.‖ Auprès du vieux sauvageIls venaient de s'asseoir,‖ sur le bord du rivage,Attendant, en fumant,‖ le signal du départ.
Le huron se taisait :‖ il ne prenait point partAux conversations‖ des deux autres convives :Ses angoisses étaient‖ à chaque instant plus vives.Il suivait du regard‖ le navire léger :Le signal l'occupait‖ et le faisait songer.
Le vaisseau se rendit‖ jusqu'à la Vieille-Église.Dans les voiles de lin‖ ne soufflait plus la brise ;La chaîne retentit‖ dans l'écubier de fer,Et l'ancre s'enfonça‖ comme un immense ver
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 49((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a virginal / matinal masculine, classiqueb promise / luise féminine, classiquec matin / pin masculine, classiqued campagne / compagne féminine, classiquee fleurs / pleurs masculine, classiqueb sonne / couronne féminine, classiquec cheveux / deux masculine, classiqued épaules / saules féminine, classiquee vapeur / peur masculine, classiquef sacrifice / justice féminine, classiqueg désolé / isolé masculine, classiqueh nuages / orages féminine, classiquei vallons / ballons masculine, classiquej monde / gronde féminine, classiquek reflet / sommet masculine, classiquel argile / immobile féminine, classiquem toujours / amours masculine, classiquen Louise / l'église féminine, classiqueb bonheur / d'honneur masculine, classiquec Portage / village féminine, classiqued nombreux / généreux masculine, classiquee années / fanées féminine, classiquef entrain / main masculine, classiqueg sourire / l'admire féminine, classiqueh fierté / clarté masculine, classiquei délicatesse / blesse féminine, classiquej jour / retour masculine, classiquek dépose / rose féminine, classiquea éveillé / effeuillé masculine, classiqueb brise / grise féminine, classiquec amis / permis masculine, classiqued infâme / femme féminine, classiquee vieillard / tard masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec fleuve / l'Église-Neuve féminine, classiqued milieu / adieu masculine, classiquee drisse / puisse féminine, classiquef d'est / lest masculine, classiqueg encore / l'ignore féminine, classiqueh peu / Richelieu masculine, classiquei Léonpierre / Grande-Rivière féminine, classiquej prés / dorés masculine, classiquek sauvage / rivage féminine, classiquel départ / part masculine, classiqueb convives / vives féminine, classiquec léger / songer masculine, classiquea Vieille-Église / brise féminine, classiqueb fer / ver masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources