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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne

CHANT VINGT-SIXIÈME. La noce

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 198 vers

Les rayons du matin‖ se baignent dans les ondes.En route, conviés !‖ Les gars avec leurs blondes !Les jeunes, par ici !‖ Les vieux avec les vieux !Ah ! tout le monde est gai,‖ tout le monde est joyeux !Les chevaux fièrement‖ agitent leur crinière,Et leurs sabots ferrés‖ soulèvent la poussière !Le soleil rit dans l'air ;‖ et les petits oiseaux,Tout le long du chemin,‖ de rameaux en rameaux,Suivent la belle noce‖ en gazouillant d'ivresse !On dirait que chaque arbre‖ agite avec tendresse,A l'aspect des promis,‖ son feuillage éclatant.A chaque porte on voit‖ un visage contentQui donne à tout le monde‖ un salut, un sourire.D'une voiture à l'autre‖ on se lance, pour rire,Mille mots amusants‖ et mille quolibets :Et l'on entend claquer‖ la mèche des longs fouets.

Lozet, frais et riant‖ sous ses cheveux de neige,Conduit la fiancée‖ en tête du cortège.Mais au retour, pour guide,‖ elle aura son époux.Ruzard, le marié,‖ vient le dernier de tous.A peine du vaisseau‖ les voiles repliéesSur les vergues de chêne‖ avaient été liées,Qu'une blanche chaloupe‖ attachée au bossoirFut mise sur les flots.‖ Un homme en habit noirDescendit lestement‖ par l'échelle de corde.Il guide la chaloupe ;‖ et bientôt elle aborde,Labourant de sa quille‖ un sable frémissant,Et bientôt elle aborde‖ au cap retentissantDu murmure joyeux‖ des petites rivièresQui tombent du sommet‖ on brillantes poussières,Du jappement des chiens,‖ des chansons des oiseauxEt des longs beuglements‖ des ruminants troupeaux.

L'homme vêtu de noir,‖ en touchant cette rive,Sentit battre son cœur‖ d'une ivresse bien vive.Il promena ses yeux‖ sur les champs d'alentour,Avec un doux plaisir,‖ avec un grand amour.Elles n'ont pas changé‖ ces campagnes si chères !Il aspire l'air pur,‖ le parfum des jachèresAvec l'avidité‖ du prisonnier qui fuitLe cachot où jamais‖ le doux soleil ne luit.Il longe le chemin‖ qui conduit à l'église.Tout chante dans son cœur.‖ Soudain la vieille Lise,Qui vient de la fontaine‖ avec un sceau plein d'eau,Croit bien le reconnaître,‖ et laisse choir le sceau.— « Jésus Sauveur ! dit-elle,‖ oui c'est lui, je le gage !…« Mais, pourtant, il est mort !‖ C'est donc sa vraie image ? »Longtemps sur le chemin,‖ et d'un œil curieux,Elle regarde aller‖ l'homme mystérieux.Le clocher, tout à coup,‖ vers la voûte éternelleFit monter les accords‖ de sa voix solennelle.L'homme entra dans l'église‖ et se mit à genoux.Enveloppant l'autel‖ d'un rayon pur et doux,La lampe du saint lieu‖ brûlait dans le silence.Les burettes d'argent‖ sur l'étroite crédenceAttendaient le retour‖ du sacrificateur ;Un tapis recouvrait‖ les degrés du bas chœur ;Un plateau précieux,‖ éblouissant de lustre,Deux cierges, deux bouquets‖ décoraient le balustre.L'homme à genoux se dit‖ en voyant ces apprêts :« Pour la félicité‖ deux jeunes cœurs sont prêts.« Je veux être témoin‖ de ce saint mariage.« Qu'ils sont heureux ceux-là‖ qui se donnent le gage« D'un éternel amour‖ devant le prêtre et Dieu ! »Puis il pria longtemps,‖ à genoux au saint lieu,Pour les jeunes époux‖ qui bientôt allaient êtreA jamais réunis‖ par le ciel et le prêtre.Or, cet homme pieux,‖ hélas ! c'était Léon.

Auger son vieil ami,‖ si fidèle et si bon,Sachant que la marée‖ allait bientôt descendre,N'avait pas pu de suite‖ au rivage se rendre :Pilote, il attendait,‖ à son poste resté,Que près des longs écueils‖ la barque eut évité.

En face de l'église‖ est un champ de verdureQue ferme, d'un côté,‖ la plus humble clôture ;C'est là que, le dimanche,‖ au mépris de la croixQue nos pères dévots‖ ont plantée, autrefois,Comme leur glorieux‖ drapeau de tempérance,Là que les habitants,‖ avec indifférence,En attendant la fin‖ des offices sacrés,Attachent leurs chevaux‖ en rangs longs et serrés.C'est aussi dans ce lieu‖ que la noce s'arrête.La cloche sonne encore‖ et s'unit à la fête.Le cortège s'avance‖ à travers le gazon.Les curieux du bourg‖ ont laissé leur maisonPour venir regarder‖ de plus près à leur aise.

Mariés et suivants‖ ont chacun une chaise,Près du balustre peint,‖ sur le tapis soyeux.Louise est la première ;‖ elle baisse les yeux.Lozet marche près d'elle‖ au milieu de l'allée.La vierge rougissante‖ est chastement voilée.Derrière vient l'époux,‖ le front haut, plein d'orgueil.Les autres invités‖ paraissent sur le seuilEt s'en vont tour à tour‖ dans les bancs prendre place :Ce sont d'abord les vieux‖ que déjà l'âge glace,Et puis les jeunes gens‖ lestes et vigoureux.

L'infortuné Léon,‖ pour voir le couple heureux,Arrête sa prière‖ et tourne un peu la tête.La grêle ou l'aquilon,‖ la foudre ou la tempêteOnt bien vite détruit,‖ dans leur sombre fureur,L'orgueilleuse moisson‖ du pauvre laboureur :Mais bien plus vite encor‖ l'aspect de l'épouséeAnéantit Léon.‖ La coupe est épuisée :Il en a bu la lie :‖ il mourra de douleur !La vierge s'est troublée :‖ elle tremble, elle a peur.Elle voit le marin ;‖ mais elle doute encore.Elle avance à pas lents‖ sur le plancher sonore,Les yeux toujours fixés‖ sur cet homme à genoux.Et lui, lève sur elle‖ un regard triste et doux,Et sa bouche entr'ouverte‖ et sa pâle figureExpriment le tourment‖ que sa pauvre âme endure.Alors un cri profond,‖ un sanglot déchirantFait retentir l'église ;‖ et la vierge, en pleurant,Se laisse retomber‖ dans les bras de son père.Elle s'évanouit.‖ Surpris de ce mystère,Jean Lozet observa‖ l'homme malencontreux.Il sentit s'échauffer‖ son vieux sang vigoureuxQuand il connut Léon.‖ Mais Dieu, par sa présence,Aux transports du vieillard‖ imposa le silence.

Surpris, terrifié‖ par ce coup imprévu,Ruzard avait blêmi‖ comme s'il avait vuDevant ses yeux pervers‖ se dresser la potence.Il voyait s'envoler‖ cette heureuse existence,Existence sans fin‖ d'amour et de plaisir,Qu'il avait tant rêvée‖ et qu'il allait saisir !

Un trouble inexprimable‖ agitait les convives.Ainsi quand le vent souffle‖ après des chaleurs vives,On entend murmurer‖ le feuillage des bois.

Léon sortit du temple.‖ Une dernière foisIl voulut voir, pourtant,‖ la vierge trop aimée.Il attendit dehors‖ sur la porte fermée.Et quand Lozet sortit‖ portant seul, sans effort,Comme on porte en ses bras‖ un jeune enfant qui dort,La vierge évanouie,‖ il écarta la fouleEt vint, ne cachant pas‖ une larme qui coule,Et sentant dans son cœur‖ qu'il en avait le droit,Mettre un dernier baiser‖ sur le front pâle et froidDe la vierge insensible.‖ A ce toucher suprêmeLa vierge s'éveilla,‖ souleva son front blêmeEt dit : Mon Dieu ! Mon Dieu !‖ que s'est-il donc passé ?

Or Léon s'éloignait.‖ Lozet l'avait pousséLui criant d'un ton dur :‖ « Que n'es-tu dans la guerre,Que n'es-tu mort, Léon,‖ comme ou l'a cru naguère ! »

Louise commençait‖ à se ressouvenir.Ruzard s'approche d'elle,‖ et, pour la soutenir,D'une main caressante‖ il entoure sa taille.Mais elle le repousse.‖ — « O ciel ! une tenaille« Me torture le cœur !‖ dit-elle, tout à coup.« Ai-je donc fait un rêve ? Oh ! je souffre beaucoup !…« Il était là !… c'est lui !‖… n'est-ce pas sa parole ?…« Il me mène à l'autel !‖… O mon Dieu ! je suis folle !… »Et des pleurs abondants‖ coulèrent de ses yeux,Et ses tristes sanglots‖ montèrent vers les cieux !Tout le monde pleurait.‖ Un matin d'allégresseAllait être suivi‖ d'un soir plein de tristesse.Plusieurs disaient entre eux :‖ — « Jean Lozet a bien tort« D'infliger à sa fille‖ un si pénible sort :« Puisqu'elle n'aime pas‖ le mari qu'on lui donne,« Qu'elle désobéisse :‖ en ce cas Dieu pardonne.Le curé qui venait‖ entendit ces deux mots.— « Mes enfants, leur dit-il,‖ veillez sur vos propos ;« Aimez la charité ;‖ pratiquez la prudence.« L'on ne devine point‖ comme la Providence« A des moyens nombreux‖ d'accomplir ses desseins :« Elle est douce au coupable,‖ elle éprouve les saints,« En attendant le jour‖ de la grande justice ;« Elle cache du miel‖ au fond de ce calice« Qu'elle apporte aux enfants‖ dévoués et soumis….« Vous reviendrez plus tard,‖ mes enfants, mes amis. »Puis allant vers Louise :‖ « Oh ! vous souffrez, pauvre ange :« .Remettez-vous un peu‖ de cette scène étrange« C'est un éclair qui brûle‖ et qui ne dure pas.« Pourquoi donc, cependant,‖ porter ici vos pas,« Et jurer à l'époux‖ une amour éternelle,« Si déjà votre cœur‖ se faisait infidèle ? »Ce reproche passa‖ comme un poignard de fer« Dans le cœur de Louise :‖ — - « Oh ! je souffre un enfer !« Si je pouvais mourir !‖ mourir ici dit-elle. »Mais le curé reprit :‖ — « Vous étiez le modèle,« O ma pieuse enfant,‖ des filles du hameau :« Soyez l'arbre fécond,‖ soyez le vert rameau« Qui porte pour le ciel‖ des fruits en abondance. »Puis il dit à Lozet :‖ « Sous votre dépendance,« Vous, brave père Jean,‖ gardez, gardez encor« Cette sensible vierge‖ ainsi qu'un beau trésor. »— « Eh ! répliqua Lozet‖ d'un ton plein de malice,« Faut-il donc maintenant‖ se plier au caprice« De ces enfants gâtés‖ malgré tout notre soin ?« Avec vos bons avis‖ ils n'auront plus besoin« De notre autorité‖ que vous appelez sainte. »— « Calmez-vous, père Jean ;‖ votre ignorance est feinte ;« Et vous savez fort bien‖ que votre autorité« Ne doit pas se confondre‖ avec la cruauté. »

— « Allons ! reprit Lozet,‖ montons dans nos voitures :« Nous nous consolerons‖ de ces mésaventures.« Excusez ! et bon soir,‖ messire le curé. »Le prêtre avait déjà‖ bien des fois enduréDu colère vieillard‖ la froide impolitesse :Il entra dans l'église‖ et commença la messe

Versification

Forme
Distiques
Rimes
99((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ondes / blondes féminine, classiqueb vieux / joyeux masculine, classiquec crinière / poussière féminine, classiqued oiseaux / rameaux masculine, classiquee d'ivresse / tendresse féminine, classiquef éclatant / content masculine, classiqueg sourire / rire féminine, classiqueh quolibets / fouets masculine, classiquea neige / cortège féminine, classiqueb époux / tous masculine, classiquec repliées / liées féminine, classiqued bossoir / noir masculine, classiquee corde / aborde féminine, classiquef frémissant / retentissant masculine, classiqueg rivières / poussières féminine, classiqueh oiseaux / troupeaux masculine, classiquea rive / vive féminine, classiqueb d'alentour / amour masculine, classiquec chères / jachères féminine, classiqued fuit / luit masculine, classiquee l'église / Lise féminine, classiquef d'eau / sceau masculine, classiqueg gage / image féminine, classiqueh curieux / mystérieux masculine, classiquei éternelle / solennelle féminine, classiquej genoux / doux masculine, classiquek silence / crédence féminine, classiquel sacrificateur / chœur masculine, classiquem lustre / balustre féminine, classiquen apprêts / prêts masculine, classiqueo mariage / gage féminine, classiquep Dieu / lieu masculine, classiqueq être / prêtre féminine, classiquer Léon / bon masculine, classiqueb descendre / rendre féminine, classiquec resté / évité masculine, classiquea verdure / clôture féminine, classiqueb croix / autrefois masculine, classiquec tempérance / indifférence féminine, classiqued sacrés / serrés masculine, classiquee s'arrête / fête féminine, classiquef gazon / maison masculine, classiqueg aise / chaise féminine, classiqueb soyeux / yeux masculine, classiquec l'allée / voilée féminine, classiqued d'orgueil / seuil masculine, classiquee place / glace féminine, classiquef vigoureux / heureux masculine, classiqueb tête / tempête féminine, classiquec fureur / laboureur masculine, classiqued l'épousée / épuisée féminine, classiquee douleur / peur masculine, classiquef encore / sonore féminine, classiqueh figure / endure féminine, classiquei déchirant / pleurant masculine, classiquej père / mystère féminine, classiquek malencontreux / vigoureux masculine, classiquel présence / silence féminine, classiquea imprévu / vu masculine, classiqueb potence / existence féminine, classiquec plaisir / saisir masculine, classiquea convives / vives féminine, classiqueb bois / fois masculine, classiqueb aimée / fermée féminine, classiquec effort / dort masculine, classiqued foule / coule féminine, classiquee droit / froid masculine, classiquef suprême / blême féminine, classiqueg passé / poussé masculine, classiqueb guerre / naguère féminine, classiquea ressouvenir / soutenir masculine, classiqueb taille / tenaille féminine, classiquec coup / beaucoup masculine, classiqued parole / folle féminine, classiquee yeux / cieux masculine, classiquef d'allégresse / tristesse féminine, classiqueg tort / sort masculine, classiqueh donne / pardonne féminine, classiquei mots / propos masculine, classiquej prudence / Providence féminine, classiquek desseins / saints masculine, classiquel justice / calice féminine, classiquem soumis / amis masculine, classiquen ange / étrange féminine, classiqueo pas masculine, classiquep éternelle / infidèle féminine, classiqueq fer / enfer masculine, classiquer dit-elle / modèle féminine, classiques hameau / rameau masculine, classiquet abondance / dépendance féminine, classiqueu encor / trésor masculine, classiquev malice / caprice féminine, classiquew soin / besoin masculine, classiquex sainte / feinte féminine, classiquey autorité / cruauté masculine, classiquea voitures / mésaventures féminine, classiqueb curé / enduré masculine, classiquec impolitesse / messe féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

198 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources