Petits poèmes, 1883
L’hiver
I
L'hiver !… voici l'hiver !‖ Il plane sur nos têtesComme un cygne blanc sur les flots.L'hiver sous notre ciel,‖ c'est la saison des fêtes,C'est le signal des longs sanglots ;C'est l'époque enivrante‖ où plaisirs et lumièresInondent les salons dorés ;C'est l'heure redoutable‖ où les froides chaumièresAbritent des malheurs sacrés !
Sur le flanc des coteaux,‖ au milieu des prairies,La neige étincelle au soleil ;On dirait jusqu'au loin‖ d'immenses draperiesAux fils d'argent et de vermeil.Et des troupes d'enfants,‖ au milieu de ces plaines,Glissent en riant aux éclats……Enfants que je chéris,‖ vers la saison des peinesVous glissez bien plus vite, hélas !
Quelques flocons de neige‖ aux arbres sans feuillageSe sont attachés, par hasard,Comme les cheveux blancs‖ que vient suspendre l'âgeSur le front ridé d'un vieillard.Le givre s'est collé,‖ comme un rideau de gaze,Aux vitres de l'humble réduit,Et le pauvre ouvrier‖ que le travail écraseNe peut voir si le soleil luit.
Il ne voit pas, non plus,‖ sur la neige éclatante,Glisser ces superbes traîneauxQu'emportent, frémissant‖ sous la rêne flottante,Des couples de fougueux chevaux.Peut-être un sourd murmure,‖ un blasphème, peut- être,Monterait du fond de son cœur,S'il voyait tant d'heureux‖ passer à sa fenêtreComme pour narguer son malheur.
Promenez votre orgueil‖ sur vos riches voitures,Vous que le ciel fit naître heureux ;Enveloppez-vous bien‖ dans vos chaudes fourrures ;Fouettez vos coursiers vigoureux ;Éblouissez le gueux‖ par votre absurde faste ;Troublez ses jours si peu sereins….Il pourrait oublier‖ qu'il est d'une autre caste,Que vous êtes ses souverains !
Quand minuit a sonné,‖ que le bal se reposeAfin de mieux se réveiller ;Quand vos petits enfants‖ aux visages de roseDorment sur leur tiède oreiller,Sous le chaume du pauvre‖ une mère travailleDepuis le lever du matin ;Ses petits, décharnés,‖ grelottent sur la pailleEt demandent un peu de pain.
Pendant que le vent souffle‖ et que la neige effleureVos grands châssis tout radieux,Près d'un feu qui s'éteint,‖ l'indigence qui pleureAccuse peut-être les cieux.Elle courbe son front.‖ D'un baiser vient la mordreLe spectre des mornes hivers ;Elle croit qu'au hasard,‖ dans un honteux désordre,Dieu laisse rouler l'univers.
II
— " Pendant que chez le riche‖ un grand foyer pétille,Déployant ses rayons‖ comme un soleil d'été ;Pendant que, dans la nuit,‖ la lampe d'or scintille,Comme l'œil d'une vierge,‖ au plafond tout sculpté,
" En vain j'attise, moi,‖ ma froide cheminée,Je ne puis réchauffer‖ mes membres engourdis !…N'aurai-je donc jamais‖ une autre destinée !…Malheur ! je ne crois plus‖ ni Dieu, ni Paradis !…
" Ou Dieu n'est qu'un tyran.‖ Je travaille sans trèvePour un morceau de pain,‖ pour un morceau de bois !…Quel bien ai-je aujourd'hui ?‖ Chaque jour qui se lèveA ma longue misère‖ apporte un nouveau poids !
" Et, sous ce toit de chaume,‖ une pierre est mon siége :Cette paille est mon lit,‖ et ma table est sans pain !Je n'ai pour me garder‖ des rigueurs de la neigeQue ces méchants souliers,‖ que cet habit vilain !
" Le riche lève-t-il‖ des mains vides de crimesVers ce Dieu sans pitié‖ qui rit de ma douleur ?Le riche aide le ciel‖ à faire des victimes,Et le ciel, en retour,‖ le garde du malheur.
Pour prétendre à la paix‖ qu'a-t- il fait dans la vie ?A- t-il gravi le roc‖ où monte la vertu ?A-t-il prié le Dieu‖ que ma bouche injuriePour qu'il fit reverdir‖ son courage abattu ?
" Pourquoi n'être point mort‖ dès le sein de ma mère ?Pourquoi dans le néant‖ n'être point rejeté ?Dieu cruel, le tourment‖ de ma vie éphémèreÉtait-il nécessaire‖ à ta félicité ?
" Je ne crois pas en Dieu,‖ je me plais à le dire ;Un Dieu pourrait-il donc‖ avoir un cour de fer ?S'il existe qu'il frappe,‖ et qu'à l'instant j'expire…Nous nous réchaufferons‖ au feu de son enfer ! "
III Le cantique du bon pauvre
Quand la feuille d'ormeau‖ tapisse la vallée,Que l'enfant ne suit plus‖ la solitaire alléePour prendre un papillon,Que les champs, sous la faux,‖ ont vu tomber leurs gerbes,Que l'insecte prudent‖ trottine sous les herbesEt se cache au sillon,
Seigneur, j'espère en toi ;‖ car l'heure qui s'avance,Sur son aile glacée‖ apporte la souffranceAu seuil de l'indigent ;Seigneur, j'espère en toi,‖ car sur l'homme qui pleureTu reposes toujours,‖ de ta Sainte Demeure,
Un regard indulgent.Comme un champ que l'automne‖ a noyé dans sa brumeMon cœur est, en ces jours,‖ noyé dans l'amertumeMon cour toujours soumis !Après elle traînant‖ sa lamentable escorte,La misère, en haillons,‖ s'est assise à ma porte,Je suis de ses amis !…
Que le riche demeure‖ à l'abri des orages ;Que la froide saison‖ réserve ses outragesPour tous ceux qui n'ont rien ;Que chaque heure qui vient‖ m'apporte sur son aileUn pénible regret,‖ une angoisse nouvelle,Si Dieu le veut, c'est bien.
Celui dont le regard‖ veille sur tous les êtres,Qui nourrit l'araignée‖ au coin de mes fenêtres,Le grillon au foyer,Pourrait-il, en voyant‖ son enfant sur la terreÉlever, vers le ciel,‖ un cour pur et sincère,Ne pas s'apitoyer ?
Si la vie, à mes yeux,‖ n'offre guère de charmes,Si je mange mon pain‖ détrempé de mes larmes,Mon âme est dans la paix.Quand à mon Crucifix‖ mes regards se suspendent,Des soucis dévorants,‖ des douleurs qui m'attendentJe ne crains plus le faix.
Chaque saison qui fuit,‖ chaque nouvelle annéeNous disent que bientôt‖ l'on verra terminéeNotre course en ce lieu :Et le riche et le pauvre‖ attendront, en poussière,Le redoutable jour‖ où luira tout entièreLa justice de Dieu.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 22[abab] 7[aa] 7[abba]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 6 syllabes (88 de 12, 28 de 8, 14 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a têtes / fêtes féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquec lumières / chaumières féminine, classiqued dorés / sacrés masculine, classiquea prairies / draperies féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec plaines / peines féminine, classiqued éclats / hélas masculine, classiquea feuillage / l'âge féminine, classiqueb hasard / vieillard masculine, classiquec gaze / écrase féminine, classiqued réduit / luit masculine, classiquea éclatante / flottante féminine, classiqueb traîneaux / chevaux masculine, classiquec être / fenêtre féminine, classiqued cœur / malheur masculine, classiquea voitures / fourrures féminine, classiqueb heureux / vigoureux masculine, classiquec faste / caste féminine, classiqued sereins / souverains masculine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb réveiller / oreiller masculine, classiquec travaille / paille féminine, classiqued matin / pain masculine, classiquea effleure / pleure féminine, classiqueb radieux / cieux masculine, classiquec mordre / désordre féminine, classiqued hivers / l'univers masculine, classiquea pétille / scintille féminine, classiqueb d'été / sculpté masculine, classiquea cheminée / destinée féminine, classiqueb engourdis / Paradis masculine, classiquea trève / lève féminine, classiqueb bois / poids masculine, classiquea siége / neige féminine, classiqueb pain / vilain masculine, équivalentea crimes / victimes féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquea vie / injurie féminine, classiqueb vertu / abattu masculine, classiquea mère / éphémère féminine, classiqueb rejeté / félicité masculine, classiquea dire / j'expire féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquea vallée / allée féminine, classiqueb papillon / sillon masculine, classiquec gerbes / herbes féminine, classiquea s'avance / souffrance féminine, classiqueb l'indigent / indulgent masculine, classiquec pleure / Demeure féminine, classiqueb brume / l'amertume féminine, classiquec soumis / amis masculine, classiqued escorte / porte féminine, classiquea orages / outrages féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquec aile / nouvelle féminine, classiquea êtres / fenêtres féminine, classiqueb foyer / s'apitoyer masculine, classiquec terre / sincère féminine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb paix / faix masculine, classiquec suspendent / m'attendent féminine, classiquea année / terminée féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec poussière / entière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Petits poèmes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation books.google.fr· Sources