Reflets d’antan, 1916
Champlain
Le chant des marins
Où courez-vous ?… Le vent‖ s'élève et le flot roule.Le départ sonne-t-il ?‖ Vive Dieu ! Quelle foule !La grève a des sanglots,‖ mais les cieux sont sereins.Vogue, barque !… Écoutez‖ la chanson des marins.
« Au levant qui se rose‖ ont pâli les étoiles ;La brise matinale‖ agite au loin les eaux.Alerte, les gabiers !‖ Hissez toutes les voiles,La corvette fuira‖ comme les grands oiseaux.Sans peur mettons le cap‖ vers un lointain rivage.Adieu, France la grande !‖ Adieu, terre des preux !Ton nom fera tomber‖ les fers de l'esclavage,Et passer des éclairs‖ sous les bois ténébreux.« Tu berças, vaste mer,‖ notre enfance hardie.Tes chants nous seront doux‖ sur les bords étrangers.Notre âme de marin‖ ne s'est pas engourdie,Et Dieu qui le sait bien‖ la garde des dangers.Que notre barque, ô mer !‖ comme un champ te laboure !Ne ressembles-tu pas‖ au sol rude et fécond ?N'as-tu pas dans ton sein‖ des fruits que l'on savoure ?Et n'es-tu pas souvent‖ notre tombeau profond ?
« Maître, mousse, ou gabier,‖ que chacun soit au poste.Le devoir et l'audace‖ achètent le succès.Par delà l'océan,‖ va, beau navire. AccosteLa terre où germeront,‖ demain, des cœurs français.Ne gémis pas sur nous,‖ vieille France chrétienne,Si d'une allègre voix‖ nous te disons adieu.Nous voulons te grandir.‖ Allons, quoiqu'il advienne !…Mais qu'avons-nous à craindre‖ avec le Don de Dieu.
La traversée
Vogue, joli vaisseau !‖ Que le flot sombre écume,Que le rocher battu‖ sonne comme une enclume,Vogue ! Le ciel sourit‖ à ton noble dessein.Toutes voiles dehors,‖ vogue avec ton essaimDe paisibles semeurs‖ et de marins agiles,Vers les caps dénudés‖ et les vertes presqu'îles,Qui dentellent la mer‖ sous le ciel du couchant !
Ô le murmure doux !‖ ô le soupir touchant !Qui s'attardent là-haut,‖ parmi tes longs cordages !C'est l'adieu de la France,‖ à l'heure où ses rivagesSombrent là-bas ; à l'heure‖ où ton blanc pavillonN'est plus qu'un lis d'écume‖ aux crêtes du sillon.
Et toujours, et bien loin,‖ sous la constante brise,Le vaisseau fuit. Rapide,‖ il fuit sur la mer grise,Ruisselant de soleil‖ ou mouillé de brouillards.Les voyageurs gaîment‖ montent sur les gaillards.Doucement s'endormit‖ le bercement des ondes.La brume noya tout.Un soir, des lueurs blondesRayonnent tout ; à coup‖ dans son grand voile blanc.Le vent fraîchit. Penchant,‖ tout gracieux, son flancAu souffle inespéré‖ qui gonfle la voilure,Le navire a repris‖ une vaillante allure.
Il entre dans le fleuve.‖ Il sillonne des flotsD'où l'on voit émerger‖ îles, rochers, îlots ;Les uns, sombres remparts,‖ et les autres, corbeillesDe verdure et de fleurs.‖ Bourdonnantes abeilles,Qui butinent les clos‖ de neigeux sarrasins,Des brises, en passant‖ sur les coteaux voisins,Butinaient des parfums‖ qu'elles portaient au large.Et la barque roulait‖ sous sa mouvante charge.
La chanson des colons
Comme un rideau se lève‖ au théâtre enfiévré,S'est levé le jour. Haut,‖ et puissamment ouvré,Ouvré par Dieu lui-même,‖ un cap, sortant des ombres,Paraît fermer les eaux.‖ Le fleuve, en stances sombres,Exhale au pied du roc,‖ impassible témoin,Son éternel regret‖ de n'aller pas plus loin.
Alors le ciel entend‖ une clameur de joie.La corvette frémit ;‖ et la flamme de soieFrissonne allègrement‖ au faîte du grand mât.On évoque la France ;‖ on pleure ; le cœur bat ;La voix des matelots‖ s'adoucit et caresse ;Aux baisers du soleil‖ l'onde s'endort d'ivresse,Et les oiseaux, ravis,‖ planent au firmament.
Bientôt un chant naïf‖ monte du bâtimentEt, tour à tour, les fronts‖ rembrunis par le hâle,Vers le ciel où s'en va‖ le couplet simple et mâle,Se dressent radieux.‖ En disant sa chanson,Le colon voit mûrir‖ la future moisson.
« Passe comme un coursier‖ sur le flot qui te berce,Fier vaisseau ! Vents, soufflez !‖ La terre où nous allonsEst vierge. Mais, demain,‖ la charrue et la herseFeront germer nos blés‖ dans ses riches vallons.Pour tromper l'ennui, la souffrance,Tout gaîment alors nous dirons :— C'est encor du pain de la FranceQu'à l'automne nous mangerons. »
J'entends le cri des bois‖ où l'Indien se cache,Le sifflement des arcs,‖ la plainte du désert.Nous allons au travail.‖ Il faut que notre hacheAjoute une voix sainte‖ au profane concert.Et comme cela nous soulageEt nous fait aimer nos travaux,De penser à ceux du villageQui ne bûchent que des fagots !
De nos calmes labeurs‖ que l'Indien se moque,S'il l'ose !… Dès demain‖ nous serons des guerriers.Tes colons n'aiment pas,‖ France, qu'on les provoque,Et leur calleuse main‖ sait cueillir des lauriers.Prendre le fusil, la faucille,Triste couplet et gai refrain ;Mais qu'on laboure ou qu'on fusille,Il faut y mettre de l'entrain.
Nous sommes des semeurs…‖ à d'autres la javelle !Nous bâtissons des nids‖ que l'amour peuplera.Nos descendants auront‖ une France nouvelle,Quand le lis de chez nous,‖ hélas ! s'effeuillera !Si jamais un décret suprême,France, nous séparait de toi,Crois-le, nous garderions quand mêmeTon parler doux, ta vive foi !
Québec
Le chant était fini.‖ La mer cessa de bruire ;Et Champlain doucement‖ souriait. On vit luire,Pendant qu'il contemplait‖ les bords majestueux,On vit luire pourtant‖ une larme en ses yeux.
Dans l'avenir obscur,‖ Champlain, ton regard plonge,Vois-tu naître et grandir,‖ en un merveilleux songeUn peuple qui saura,‖ dans ces climats lointains,Se forger à son tour‖ de glorieux destins ?Mais quel que soit ton rêve,‖ ô puissante âme humaine !Tu sembles commander,‖ et c'est Dieu qui te mène !
Regardez, voyageurs,‖ les bords se rapprocher.Comme un nœud qui les lie,‖ un énorme rocherLes domine, superbe.‖ Il semble une muraille.Mais, dans l'épais granit,‖ le beau fleuve se taille,Lui, sorti déjà grand‖ des hauts plateaux déserts,Un lit vaste et profond‖ comme le lit des mers.Québec ! Québec ! Du pont‖ de la fière carèneL'ancre tombe, Ô le gai‖ grincement de la chaîne !…Québec, les bois t'offraient‖ leur baume profané,Et des siècles de nuits‖ dans ton ciel ont plané,Mais le soleil se lève‖ et l'ombre s'évapore.Voici des temps nouveaux‖ qui commencent. Adore !C'est le réveil. Tout va‖ chanter autour de toi.Dépouille le mensonge,‖ et, sur ton front la foiVersera les parfums‖ de sa coupe divine.
Québec, sur ton sommet‖ que le ciel illumine,Au vent qui n'a bercé‖ que des bois assouplis,L'étendard de nos rois‖ va dérouler ses plis.Un héros te l'apporte.‖ Il approche, il arrive.Son pied foule déjà‖ ta solitaire rive,Ta rive où les vieux pins‖ et les épais fourrésDevront tomber bientôt,‖ car aux champs labourésIl faudra l'orge blonde‖ et les fenaisons vertes.Et des colons nombreux,‖ armés de faux alertes,Avec lui sont venus.‖ Dieu l'a guidé. Tout pleinD'espérance et de foi,‖ le voici ! C'est Champlain !Fidèle au divin Maître,‖ ouvrier de sa gloire,Sur le front orgueilleux‖ de ton beau promontoireIl burine son nom.‖ Et, moment solennel,Il fait de ton rocher‖ un temple à l'Éternel.Mais quel bruit ! Le sol tremble.‖ Ô l'infernal vacarme !Cris de rage et de haine !‖ inexprimable alarme !Orgie ou chants de mort‖ des guerriers sous les bois !Funèbres hurlements‖ de la meute aux abois ;Et râle plein d'horreur‖ du tigre qu'on égorge !…Un vent de feu rugit,‖ tel un soufflet de forge.Lourd et noir, un nuage‖ apporté par ce vent,S'étend dans les hauteurs‖ comme un linceul mouvant,Et la voix d'un démon‖ crie à Dieu ce blasphème :— « Maudit soit l'étranger !‖ et maudit le ciel même ! »Et l’enfer applaudit.Partout c’est la stupeur.L'homme tombe à genoux,‖ le fauve est pris de peur.Mais voici qu'un éclair‖ a dissipé les nues.D'un gazon plantureux‖ et de fleurs inconnues,La forêt fait jaillir‖ d'enivrantes odeurs.Comme pour adorer‖ en de saintes ardeurs,Sous un souffle puissant‖ les grands arbres se penchent ;En des rythmes plus doux‖ les nids joyeux s'épanchent ;L'onde dit un cantique‖ aux bancs de sable d'or ;Les cœurs s'en vont au Christ‖ dans un brûlant essor,Et l'on entend chanter‖ partout, comme en un rêve :
« Béni soit le rivage‖ où l'humble croix s'élève !Béni soit l'océan !‖ Béni soit le ciel bleu !Et béni soit celui‖ qui vient au nom de Dieu ! »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 58[aa] 14[abab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (158 de 12, 16 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a roule / foule féminine, classiqueb sereins / marins masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquec rivage / l'esclavage féminine, classiqued preux / ténébreux masculine, classiquee hardie / engourdie féminine, classiquef étrangers / dangers masculine, classiqueg laboure / savoure féminine, classiqueh fécond / profond masculine, classiquea poste / Accoste féminine, classiqueb succès / français masculine, classiquec chrétienne / advienne féminine, classiqued adieu / Dieu masculine, classiquea écume / enclume féminine, classiqueb dessein / essaim masculine, classiquec agiles / presqu'îles féminine, classiqued couchant / touchant masculine, classiqueb cordages / rivages féminine, classiquec pavillon / sillon masculine, classiquea brise / grise féminine, classiqueb brouillards / gaillards masculine, classiquec ondes / tout / blondes féminine, classiqued blanc / flanc masculine, classiquee voilure / allure féminine, classiquea flots / îlots masculine, classiqueb corbeilles / abeilles féminine, classiquec sarrasins / voisins masculine, classiqued large / charge féminine, classiquea enfiévré / ouvré masculine, classiqueb ombres / sombres féminine, classiquec témoin / loin masculine, classiquea joie / soie féminine, classiqueb mât / bat masculine, classiquec caresse / d'ivresse féminine, classiqued firmament / bâtiment masculine, classiqueb hâle / mâle féminine, classiquec chanson / moisson masculine, classiquea berce / herse féminine, classiqueb allons / vallons masculine, classiquec souffrance / France féminine, classiqued dirons / mangerons masculine, classiquea cache / hache féminine, classiqueb désert / concert masculine, classiquec soulage / village féminine, classiqued travaux / fagots masculine, classiquea moque / provoque féminine, classiqueb guerriers / lauriers masculine, classiquec faucille / fusille féminine, classiqued refrain / l'entrain masculine, classiquea javelle / nouvelle féminine, classiqueb peuplera / s'effeuillera masculine, classiquec suprême / même féminine, classiqued toi / foi masculine, classiquea bruire / luire féminine, classiqueb majestueux / yeux masculine, classiquea plonge / songe féminine, classiqueb lointains / destins masculine, classiquec humaine / mène féminine, classiquea rapprocher / rocher masculine, classiqueb muraille / taille féminine, classiquec déserts / mers masculine, classiqued carène / chaîne féminine, classiquee profané / plané masculine, classiquef s'évapore / Adore féminine, classiqueh divine / illumine féminine, classiqueb assouplis / plis masculine, classiquec arrive / rive féminine, classiqued fourrés / labourés masculine, classiquee vertes / alertes féminine, classiquef plein / Champlain masculine, classiqueg gloire / promontoire féminine, classiqueh solennel / l'Éternel masculine, classiquei vacarme / alarme féminine, classiquej bois / abois masculine, classiquek égorge / forge féminine, classiquel vent / mouvant masculine, classiquem blasphème / même féminine, classiquen applaudit / stupeur / peur masculine, classiqueo nues / inconnues féminine, classiquep odeurs / ardeurs masculine, classiqueq penchent / s'épanchent féminine, classiquer d'or / essor masculine, classiques rêve / s'élève féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
174 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Reflets d’antan, MONTREAL, GRANGER FRÈRES, LIMITÉE - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1916· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources