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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Reflets d’antan, 1916

In Concordia Salus

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 147 vers

Hier, Québec priait.Monte, prière sainte,L'onde chante, le cor‖ sonne, la cloche tinte,Le rameau se balance‖ ainsi qu'un encensoir.Prière, monte encor‖ comme un parfum du soir.Fais descendre la paix‖ sur la terre qui prie,Et reviens en rosée‖ à la terre flétrie.

Québec se souvenait.« Apôtre sans rival,Clamait-il, tout heureux,‖ béni sois-tu, Laval !Tu fus chrétien sans peur,‖ ton œuvre est un prodige.Au-dessus de nos murs‖ ton nom sacré voltige,Infatigable appel,‖ signe de ralliement ;Et la jeunesse accourt,‖ ardente, librement,Pour entendre ta voix‖ aux heures inquiètes,Car tes lèvres, Laval,‖ ne sont jamais muettes,S'il faut dire où passer‖ lorsque viendra demain ;Car ton doigt montre encor,‖ Laval, le droit chemin. »

Québec chante aujourd’hui.Les haines sont éteintes,Et l'hymne du pardon‖ succède aux longues plaintes.Nos sillons blonds d'épis,‖ et nos taillis épais,Se bercent doucement‖ au souffle de la paix.

L'étendard d'Albion‖ flotte sur notre ville…Qui peut nous accuser‖ d'être un peuple servile ?Pour notre liberté,‖ pour le drapeau français,Bien des nôtres sont morts.‖ Peuple, veille. Tu saisQue de tes droits sacrés‖ on t'a donné la garde…

Du haut de son rocher‖ Champlain, ému, regardeComment s'est accompli‖ son rêve audacieux.En son bronze superbe‖ il s'étonne. Les cieuxQu'il invoquait jadis,‖ sur le cap solitaire,Lui révèlent pourquoi‖ Dieu souvent doit se taire,Pourquoi souvent aussi,‖ sans rien nous signaler,Malgré nous. Il nous mène‖ où nous devons aller.La foule est remuée,‖ ainsi qu'au vent d'automneLa vague, la moisson,‖ les bois. Le canon tonne.Écoutez retentir‖ les appels du clocher…Quels navires géants‖ voyons-nous s'approcher !Les gloires d'autrefois‖ ne sont plus disparues.Des chevaliers brillants‖ chevauchent dans nos rues.Et voici que s'avance‖ un envoyé du roi !Qu'il vienne confiant,‖ qu'il vienne sans effroi ;Ce n'est pas sur nos bords‖ que l'âme se déguise,Que la haine mûrit,‖ que le poignard s'aiguise ;Et Québec, il le sait,‖ est un royal séjour.

Béni le souverain‖ qui règne par l'amour.La justice est sa loi ;‖ sa force est la clémence.La liberté qu'ailleurs‖ on rêve dans les fers,Sur son empire heureux‖ étend ses rameaux verts.

Tout est éblouissant‖ sous notre ciel austère.Québec, nimbé de flamme,‖ est un nouveau cratère ;Le fleuve roule au loin‖ des vagues d'or fondu ;La nuit a des soleils ;‖ et, le sang répanduSur le chauve sommet,‖ et plus loin dans les plaines,Aux jours des grands combats‖ et des amères haines,Semble avoir à jamais‖ empourpré le gazon.Réveillant tout à coup‖ l'écho de l'horizon,Des cuivres radiants‖ monte la chanson fière.Maint escadron surgit.‖ C'est une armée entière.Et, sous le rythme dur‖ des sonores sabots,Les guerriers endormis‖ sentent frémir leurs os.

Dans la rade profonde,‖ au pied de nos falaises,Les navires nombreux,‖ pareils à des fournaises,Avec leurs tours de fer‖ où grondent les canons,Les navires puissants‖ qui proclament les noms,Les deux noms immortels‖ d'Angleterre et de France,Mêlent leurs grandes voix‖ à cette exhubéranceD'ivresse inattendue‖ et de bruyants transports.Le ciel à ces plaisirs‖ semble s'unir alors.Il allume dans l'air‖ une clarté qui grise.La matière s'éteint‖ et tout s'idéalise.Tout revêt, il nous semble,‖ un éclat virginal.La terre nous échappe,‖ et, d'un vol triomphalVers des mondes nouveaux‖ s'élance la pensée…Cela pouvait-il être‖ une ivresse insensée ?

Nous avons sans regret‖ accordé le pardon.Il nous faut oublier‖ la haine et l'abandon :L'abandon de la France‖ et la haine saxonne,Si l'heure de la paix‖ est bien l'heure qui sonne.Meurs, ferment de discorde.‖ Espoir, reprends ton vol.Peuple né de la France,‖ aime et garde le solQu'à tes aïeux vaillants,‖ Champlain, nouveau Moïse,Au temps jadis donna.‖ C'est la terre promise.

Québec, sur ton rocher‖ longtemps le voyageurViendra dresser sa tente.‖ Il viendra tout songeur,Pour entendre sonner‖ le clairon des batailles ;Pour saluer aussi‖ les antiques murailles,Les bronzes glorieux‖ élevés, à la fois,Aux héros de l'épée,‖ aux héros de la croix !Pour voir Montmorency,‖ dont le torrent s'écrouleAvec des hurlements‖ que l'éternité roule !Et nos caps sourcilleux,‖ fiers débris du chaos !Et l'île de Bacchus‖ qui sort ivre des flots !Et pour voir s'entasser‖ en de géantes rides,Vagues de bleus saphirs,‖ nos belles Laurentides !Et pour voir la Saint-Charle‖ à son tour accourir,Et lasse, au pied du roc,‖ soupirer et mourir !Et le fleuve bercer,‖ riant ou taciturne,Dans l'ombre ou le soleil,‖ les eaux de sa grande urne !Et les champs dérouler‖ leur merveilleux tapisDe pâturages verts‖ et de jaunes épis !…Et devant ce décor‖ que nul ne saurait peindre,Dans un ravissement‖ qu'aucun ne pourrait feindre,Le voyageur louera‖ l'Ouvrier souverainQui fit de notre terre‖ un merveilleux écrin.Et regardant germer‖ sa semence immortelle,Québec clamera haut :« La France expire-t-elle ? »

Vous qui fûtes, un jour,‖ des nôtres ici-bas,Qui défendiez nos droits‖ contre les attentats,Et réchauffiez notre âme‖ au feu de la parole ;Vous dont les noms aimés‖ portent une auréole ;Vous dont l'âme loyale‖ avait tant de grandeur,Venez donc, vous aussi.‖ Venez voir la splendeurDont rayonne le front‖ de nos vieux murs paisibles !Venez, vêtus de gloire,‖ ou venez invisibles,Vous mêler un instant‖ aux citoyens joyeux,Vous griser à leur coupe‖ et chanter avec eux !

Quel silence soudain !‖ Comme le ciel flamboie !Sur ces bords escarpés‖ où la gloire festoie,Où deux peuples rivaux‖ se fondent en un seul,Je vois se déchirer‖ un immense linceul,Et nos morts généreux,‖ longue et blanche volée,Sortent du roc tremblant,‖ comme d'un mausolée :Prêtres, marins, colons,‖ politiques, soldats,De jadis et d'hier,‖ et de tous les combats !Ils ne se comptent point !‖… Hôtes que l'on convie,Ils viennent un instant‖ contempler notre vie.Vont-ils la trouver belle ?‖ Et nos joyeux échosAuront-ils eu raison‖ de troubler leur repos ?Qu'ils viennent voir quand même,‖ élus de l'autre monde,Si notre rêve est doux,‖ si la paix est profonde,Si la justice règne‖ avec la liberté,Et si le droit de tous‖ est de tous respecté.

Et la plaine frissonne,‖ ainsi que les avoinesQuand passe un souffle ardent.‖ Et tel un chant de moinesQui roulerait, pieux,‖ sous les arceaux, la nuit,Des entrailles du roc‖ monte un étrange bruit.Cela semble d'abord‖ le réveil des nichées,Le gai crépitement‖ des nouvelles jonchées ;Puis, on dirait un vent‖ qui fouette des rameauxUn orchestre divin,‖ des cantates sans mots…C'est Québec qui tressaille.‖ Un hosanna sublimeEst venu secouer‖ sa glorieuse cime.Au souvenir touchant‖ des trois siècles vécus.

Il n'est plus de vainqueurs,‖ il n'est plus de vaincus.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
71((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a priait / sainte / tinte féminine, classiqueb encensoir / soir masculine, classiquec prie / flétrie féminine, classiquea souvenait / rival / Laval masculine, classiqueb prodige / voltige féminine, classiquec ralliement / librement masculine, classiqued inquiètes / muettes féminine, classiquee demain / chemin masculine, classiquea aujourd’hui / éteintes / plaintes féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea ville / servile féminine, classiqueb français / sais masculine, classiquec garde / regarde féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquec solitaire / taire féminine, classiqued signaler / aller masculine, classiquee d'automne / tonne féminine, classiquef clocher / s'approcher masculine, classiqueg disparues / rues féminine, classiqueh roi / effroi masculine, classiquei déguise / s'aiguise féminine, classiquej séjour / l'amour masculine, classiqueb fers / verts masculine, classiquea austère / cratère féminine, classiqueb fondu / répandu masculine, classiquec plaines / haines féminine, classiqued gazon / l'horizon masculine, classiquee fière / entière féminine, classiquef sabots / os masculine, classiquea falaises / fournaises féminine, classiqueb canons / noms masculine, classiquec France / exhubérance féminine, classiqued transports / alors masculine, classiquee grise / s'idéalise féminine, classiquef virginal / triomphal masculine, classiqueg pensée / insensée féminine, classiquea pardon / l'abandon masculine, classiqueb saxonne / sonne féminine, classiquec vol / sol masculine, classiqued Moïse / promise féminine, classiquea voyageur / songeur masculine, classiqueb batailles / murailles féminine, classiquec fois / croix masculine, classiqued s'écroule / roule féminine, classiquee chaos / flots masculine, classiquef rides / Laurentides féminine, classiqueg accourir / mourir masculine, classiqueh taciturne / urne féminine, classiquei tapis / épis masculine, classiquej peindre / feindre féminine, classiquek souverain / écrin masculine, classiquel immortelle / haut / elle féminine, classiquea ici-bas / attentats masculine, classiqueb parole / auréole féminine, classiquec grandeur / splendeur masculine, classiqued paisibles / invisibles féminine, classiquee joyeux / eux masculine, classiquea flamboie / festoie féminine, classiqueb seul / linceul masculine, classiquec volée / mausolée féminine, classiqued soldats / combats masculine, classiquee convie / vie féminine, classiquef échos / repos masculine, classiqueg monde / profonde féminine, classiqueh liberté / respecté masculine, classiquea avoines / moines féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquec nichées / jonchées féminine, classiqued rameaux / mots masculine, classiquee sublime / cime féminine, classiquef vécus / vaincus masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

147 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Reflets d’antan, MONTREAL, GRANGER FRÈRES, LIMITÉE - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1916· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources