Reflets d’antan, 1916
La mort de chénier
I
Plus haut que nos sanglots‖ montaient leurs chants de fête…Las de souffrir, le peuple‖ enfin leva la tête ;Il regarda le ciel‖ dans un suprême espoir,Et jaloux de son droit,‖ dans la peur de déchoir,Il tira du fourreau‖ les éclairs de son glaive.
Le peuple le plus doux‖ se réveille, et se lèveComme un vent de tempête,‖ après qu'il a souffert.Il se reprend alors,‖ lui qui s'était offert.Il marche vaillamment,‖ sans souci des entraves.Les lâches sous le nombre‖ écrasent-ils les braves ?Quelquefois. Il le sait ;‖ mais il va sans regret,Car l'œil de Dieu verra‖ l'holocauste secret.On entendit soudain‖ le rire de nos maîtres…La cause la plus sainte‖ avait aussi ses traîtres :Des peureux, des vendus‖ qui désertaient leur rang,Croyant payer trop cher‖ d'une goutte de sangUn droit sacré. Qu'ils soient‖ flétris ! Et qu'on ne cesse,De dire à nos enfants‖ leur coupable bassesse !
II
C'était l'écrasement…‖ Saint-Charle et Saint-Denis,Penchés sur des tombeaux,‖ pleuraient leurs morts bénis.La force triomphait.‖ Là-bas, sous le ciel morne,Étendards déployés,‖ venait le vieux Colborne.Des paysans repus,‖ arrachés aux labours,Couraient grossir sa troupe‖ à l'appel des tambours,Et, par les champs déserts,‖ comme une sombre tache,Le bataillon maudit‖ entrait dans Saint-Eustache.
Chénier veillait. Et, sur‖ l'église et le couvent,Le drapeau tricolore‖ ouvrait ses plis au vent,Comme un livre mystique‖ ouvre ses pages saintes.Les femmes qui priaient‖ dans ces calmes enceintes,Au premier cri de guerre‖ en pleurant avaient fui.Chénier était entré.‖ Pressés autour de lui,De vaillants laboureurs,‖ l'orgueil de notre histoire,Attendaient, souriants,‖ la mort ou la victoire.
Comme un serpent s'enroule‖ autour d'un vert rameau,Le bataillon anglais‖ étreignit le hameau.Sur les chemins durcis‖ la foule accoutuméeBientôt ne passa plus.‖ Nulle blanche fumée,Au caprice du vent,‖ ne faisait vers les cieux,Monter des âtres nus‖ ses orbes gracieux.Quelque chose ébranla‖ la terre tout entière.Dans le bourg tout gémit,‖ excepté l'âme altièreDes héros qui luttaient‖ pour notre liberté.Le prêtre s'éloigna ;‖ l'autel fut déserté…
III
Sans cesse on entendait‖ l'ardente sonnerie,Et les crépitements‖ de la mousqueterie ;Sans cesse l'on voyait‖ de sinistres éclairsEmpourprer les champs nus‖ ou le brouillard des airs.
L'église dressait là‖ son épaisse murailleEt paraissait un fort.‖ Sans repos la mitraillePleuvait de tous côtés‖ par les châssis béants…C'était un beau combat,‖ un combat de géants !
Parmi les assiégés‖ plusieurs n'avaient pas d'armes.Ils s'en plaignaient. Chénier‖ leur dit avec des larmes :— Attendez, mes amis !‖… Ni plaintes, ni remords…Vous prendrez dans l'instant‖ les armes de nos morts !
Tu n'étais pas, Chénier,‖ de ces citoyens lâchesQui n'osent accomplir‖ les périlleuses tâches,Et cachent leur terreur‖ sous le prétexte vainQu'il faut dans tout pouvoir‖ admettre un droit divin ;Qu'il faut s'agenouiller‖ et souffrir en silence,Quand le droit profané‖ se change en violence !
Ô peuple, si tu fais‖ de tes droits l'abandon ;Si tu réponds toujours‖ par un lâche pardonAux outrages nouveaux‖ des éternelles haines,Tu perds le sens du droit,‖ tu te forges des chaînes !On n'a point de respect‖ pour ton sceptre avili ;Tu descends promptement‖ au gouffre de l'oubli ;De tes soldats tombés‖ nul ne garde mémoire,Et ton drapeau muet‖ ne chante aucune gloire !
IV
Poussés par l'égoïsme‖ ou l'espoir du succès,De vieux enfants du sol,‖ des Canadiens-français,Restaient au premier rang‖ de l'armée ennemie,Quand devant eux, là-bas,‖ la mitraille vomiePar les mortiers anglais‖ sur le temple sacré,Broyait le mur bénit‖ ou le frère exécré !
Les nôtres ripostaient‖ hardiment. Leur défenseÉtait aux yeux des grands‖ une damnable offense ;Et l'anathème osait‖ les buriner au front…
Les vieux troupiers rageaient.‖ Ils pressentaient l'affrontD'un vain engagement,‖ d'un échec ridicule.Et voilà qu'en effet‖ leur bataillon recule…Coursiers, drapeau, canons,‖ soldats, tout est chaos,Tout fuit devant le feu‖ de nos jeunes héros !…Quel espoir dans ton cœur,‖ quel espoir et quel doute,Ô Chénier ! à l'aspect‖ de l'étrange déroute !
A ton cri de triomphe,‖ à ton joyeux transport,Tes compagnons tombés‖ sourirent dans la mort,Un rayon de soleil,‖ comme un glaive dans l'ombre,De l'aurore au couchant‖ traversa le ciel sombre,Et tu crus, un moment,‖ que le droit l'emportait !
Mais Colborne étonné,‖ rappelait, exhortait,En brandissant le fer‖ et l'outrage à la bouche,Ses grenadiers en fuite.‖ Et bientôt, plus faroucheQu'un troupeau de bisons‖ traqués par des chasseurs,Le bataillon rompu‖ des cruels agresseursS'arrête, se reforme.‖ Il a fait volte-face.L'élan est formidable.‖ Il veut punir l'audaceDe tous ces jeunes preux‖ là-bas agenouillésQui pressent sur leurs cœurs‖ leurs vieux mousquets rouillés !
Avec un bruit de grêle,‖ un éclat de cymbales,Les fenêtres alors‖ s'émiettent sous les balles.Et, sous la voûte, il court,‖ du portique à l'autel,Un souffle rude, un souffle‖ ardent, un souffle telQue l'on dirait le vol‖ des démons et des anges.Et de profonds soupirs‖ et des sanglots étrangesDes tombeaux enfouis‖ sous les dalles de boisSemblent monter. Ce sont‖ alors, toutes ces voix,Avec l'airain qui pleure‖ en traversant l'espace,Comme l'appel des nids‖ quand l'aigle cruel passe.
Et l'aigle, il était là !‖ Non, c'était le vautourQui venait d'arrêter‖ son vol sur l'humble tour.Et le temple, ce nid‖ du bon Dieu sur la terre,Allait être meurtri‖ sans pitié dans sa serre !C'était là ta revanche,‖ ô vieil orgueil saxon !Et le frisson de joie‖ après l'âpre frisson.
Et tes enfants tombaient,‖ ô ma pauvre patrie !Ils tombaient, tes enfants,‖ comme l'herbe flétrieSous l'acier du faucheur,‖ aux jours embrasés d'août.Ils n'étaient pas vaincus,‖ ils mourraient, c'était tout.
Saura-t-elle jamais,‖ cette docile horde,La horde des peureux‖ qui vantent la concordeEt pensent que, pour voir‖ la vertu s'affermir,Il faut briser le glaive‖ ou le laisser dormir ?Saura-t-elle jamais‖ que sa grandeur future,Est l'œuvre bien souvent‖ de ces preux d'aventure ?…
V
Au bruit de la mitraille,‖ aux clameurs des bouletsS'ajoutent tout à coup‖ de sinistres reflets.C'est l'incendie. Horrible‖ et douloureux spectacle,La voûte où court le feu,‖ sur le saint tabernacleEt sur les défenseurs‖ de nos champs opprimésLaisse tomber déjà‖ cent tisons enflammés.
Mais rien ne ralentit,‖ pourtant, l'ardeur des nôtres.Chénier voit le danger.‖ Il va des uns aux autres,Brave jusqu'à la fin,‖ grand même sans espoir,Pour les encourager‖ à faire leur devoirJusqu’à la mort.Malgré le fer qui les refoule,Il leur faut s'échapper‖ du temple qui s'écroule,Mettre l'épée au poing,‖ et comme un tourbillon,Se frayer une route‖ au cœur du bataillon.— Suivez-moi, mes amis,‖ clama le patriote.Il s’élance déjà…Mais un Iscariote,Un de ces êtres vils‖ que l'or trouve soumis,Se tenait au milieu‖ des soldats ennemis,Guettant d'un œil cruel‖ sa glorieuse proie.Il voit Chénier qui sort,‖ court, attaque, foudroieTout ce qui lui résiste‖ et tout ce qui s'enfuit…Il épaule son arme ;‖ une étincelle luit ;Et le héros s'affaisse‖ avec ce cri suprême :
— Vive la patrie !Or, luttant toujours quand même,Il se dresse aussitôt‖ sur le sol qu'il rougit ;Et s’apprête à tirer.Alors l’autre rugit,Bondit à ses côtés,‖ le renverse, l'assomme.Et ce n'est pas assez !‖ Dans sa rage, cet hommeLui fouille la poitrine,‖ en arrache le cœur,Et le montre sanglant‖ au bataillon vainqueur.
On entendit dans l'air‖ une plainte étouffée.Quelques gouttes de sang‖ tombèrent du trophée,Comme des pleurs de feu,‖ sur le sol dur et froid.Et l'on dit qu'aussitôt,‖ en ce sinistre endroit,On vit naître une fleur‖ aux ardentes corolles…Ô vous qui m'entendez,‖ retenez mes paroles,Cette fleur qui surgit‖ alors avec fierté,C'est la fleur des martyrs,‖ la sainte liberté !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 82((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a fête / tête féminine, classiqueb espoir / déchoir masculine, classiquec glaive / lève féminine, classiqueb souffert / offert masculine, classiquec entraves / braves féminine, classiqued regret / secret masculine, classiquee maîtres / traîtres féminine, classiquef rang / sang masculine, classiqueg cesse / bassesse féminine, classiquea Saint-Denis / bénis masculine, classiqueb morne / Colborne féminine, classiquec labours / tambours masculine, classiqued tache / Saint-Eustache féminine, classiquea couvent / vent masculine, classiqueb saintes / enceintes féminine, classiquec fui / lui masculine, classiqued histoire / victoire féminine, classiquea rameau / hameau masculine, classiqueb accoutumée / fumée féminine, classiquec cieux / gracieux masculine, classiqued entière / altière féminine, classiquee liberté / déserté masculine, classiquea sonnerie / mousqueterie féminine, classiqueb éclairs / airs masculine, classiquea muraille / mitraille féminine, classiqueb béants / géants masculine, classiquea d'armes / larmes féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea lâches / tâches féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquec silence / violence féminine, classiquea l'abandon / pardon masculine, classiqueb haines / chaînes féminine, classiquec avili / l'oubli masculine, classiqued mémoire / gloire féminine, classiquea succès / Canadiens-français masculine, classiqueb ennemie / vomie féminine, classiquec sacré / exécré masculine, classiquea défense / offense féminine, classiqueb front / l'affront masculine, classiqueb ridicule / recule féminine, classiquec chaos / héros masculine, classiqued doute / déroute féminine, classiquea transport / mort masculine, classiqueb l'ombre / sombre féminine, classiquec l'emportait / exhortait masculine, classiqueb bouche / farouche féminine, classiquec chasseurs / agresseurs masculine, classiqued volte-face / l'audace féminine, classiquee agenouillés / rouillés masculine, classiquea cymbales / balles féminine, classiqueb l'autel / tel masculine, classiquec anges / étranges féminine, classiqued bois / voix masculine, classiquee l'espace / passe féminine, classiquea vautour / tour masculine, classiqueb terre / serre féminine, classiquec saxon / frisson masculine, classiquea patrie / flétrie féminine, classiqueb d'août / tout masculine, classiquea horde / concorde féminine, classiqueb s'affermir / dormir masculine, classiquec future / d'aventure féminine, classiquea boulets / reflets masculine, classiqueb spectacle / tabernacle féminine, classiquec opprimés / enflammés masculine, classiquea nôtres / autres féminine, classiqueb espoir / devoir masculine, classiquec mort / refoule / s'écroule féminine, classiqued tourbillon / bataillon masculine, classiquee patriote / déjà / Iscariote féminine, classiquef soumis / ennemis masculine, classiqueg proie / foudroie féminine, classiqueh s'enfuit / luit masculine, classiquei suprême / patrie / même féminine, classiqueb rougit / tirer / rugit masculine, classiquec l'assomme / homme féminine, classiqued cœur / vainqueur masculine, classiquea étouffée / trophée féminine, classiqueb froid / endroit masculine, classiquec corolles / paroles féminine, classiqued fierté / liberté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Reflets d’antan, MONTREAL, GRANGER FRÈRES, LIMITÉE - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1916· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources