Reflets d’antan, 1916
La vision de Montgomery
A son roi comme à Dieu‖ notre peuple est fidèle,Et la grande Albion‖ n'eut jamais auprès d'elleUn défenseur plus noble,‖ un plus vaillant support.Il fut dans tous les temps,‖ loyal jusqu'à la mort.Et pourtant, on le sait,‖ ce peuple doux et braveFut traité bien des fois‖ comme un indigne esclave.Les échos attristés‖ de nos vieilles forêtsRedirent de nos chefs‖ les odieux arrêts.Mais le bruit de ces fers‖ qu'avait forgés le MaîtreFit surgir des héros,‖ au lieu de faire naîtreD’implacables vengeurs.
N’allez pas, toutefois,Ô vous qui m'écoutez !‖ croire que l'humble voixDu faible qu'on opprime‖ est toujours entendue.Ô peuple canadien,‖ ta plainte s'est perdueSouventefois, hélas !‖ avant d'atteindre aux cieux !Ne croyez pas, non plus,‖ que, fort peu soucieuxDe son nom, de sa gloire,‖ aux jours sombres d'orage,Le peuple ait mieux aimé,‖ sans force et sans courage,Marcher, le cou plié‖ sous un joug odieux,Que tomber au combat‖ sur le sol des aïeux.
Si le peuple a souffert‖ sans craindre, ou sans maudireSes nombreux oppresseurs,‖ c'est, il faut bien le dire,Qu'il sentait dans son âme‖ une force, une foiQue ne pouvait briser‖ la plus inique loi ;C'est qu'il avait en Dieu‖ placé son espérance !Albion, tu le sais,‖ adoucis sa souffrance,Ou le poursuis encor‖ comme on traque un troupeau,Albion, il est là‖ pour sauver ton drapeau !
Aux jours de trente-sept,‖ quand, sous la tyrannie,Gémissait de nouveau‖ notre terre bénie ;Que Papineau semblait‖ sonner enfin tes glas,Ô puissante Albion !‖ quelques héros, hélas !Osèrent seuls, pourtant,‖ dans leur ardeur suprême,Fouler aux pieds tes lois‖ et te dire anathème !Le peuple protesta‖ devant tout l'univers.Son amour de la paix‖ laissa tinter les fers.Plus loin, dans le passé,‖ faut-il prendre les armes,Nous quittons nos foyers,‖ pleins d'amours et de larmes.Chateauguay, c'est le but,‖ c'est la gloire et l'orgueil !Chateauguay n'est-il pas‖ comme un voile de deuilDont nous avons couvert‖ la grande république ?Dites, ne fut-il pas‖ la meilleure répliqueA ceux qui méprisaient‖ notre antique valeur ?
Plus loin, dans l'autre siècle,‖ en ces temps de douleurOù ceux-là qui vivaient‖ avaient tous souvenanceD'avoir vu, sur nos murs,‖ le drapeau de la FranceS'incliner tristement‖ devant le Léopard,Nous les fils des vieux Francs,‖ dans ce même rempartQui couronne le front‖ de notre illustre villeComme un bandeau royal ;‖ nous qu'une haine vileAvait calomniés‖ et voués au mépris,Nous nous fîmes soldats.‖ Et le maître, surpris,Nous dut, vous le savez,‖ une insigne victoire.Nous versions notre sang,‖ il recueillait la gloire.Qu'importe ? On nous disait :‖ C'est le devoir, allez !Et nous allions au feu,‖ certains d'être criblésPar les balles de plomb‖ et l'ardente mitraille.
Il a peut-être droit,‖ celui-là qui nous railleDe notre dévouement‖ parfois si mal payé.Nous, Canadiens-français,‖ nous avons étayéSur notre sol fidèle,‖ ô superbe Angleterre !Ta gloire chancelante‖ et ton pouvoir austère,Quand, après cent combats,‖ le peuple américainTe chassa de ses bords‖ et nous tendit la main.
Et quand Montgomery‖ vint dans nos froides plaines,C'est toi qu'il poursuivait…‖ Et ses mains étaient pleines,Pour nous, tu le sais bien,‖ d'entraînantes faveurs.Ses soldats courageux‖ étaient-ils des sauveurs,Ou de traîtres amis‖ qu'on fit bien de combattre ?Dieu nous protégea-t-il‖ quand ils vinrent s'abattre,Sur notre sol aimé,‖ comme un troupeau de loups ?Dieu nous protégea-t-il,‖ ou fût-il contre nous ?…
Or voici ce qu'un jour‖ redira la légende :C'était l'hiver. Le givre‖ attachait sa guirlande,Étrange fleur de lis,‖ aux sapins toujours verts.La nuit ouvrait‖ son aile ; sous des cieux divers,De grands nuages gris‖ promenaient les tempêtes,On vit tourbillonner‖ la neige sur nos têtes.
Québec ne dormait pas‖ sur son vaste rocher.On voyait, dans la nuit,‖ lentement s'approcher,Comme un serpent qui rampe‖ autour d'un nid, sur l'herbe,La troupe américaine.‖ Empressée et superbe,Elle avait tout conquis‖ sur son passage heureux.Montgomery guidait‖ les guerriers valeureux.
Toujours sur le sommet‖ de l'âpre citadelleL'étendard d'Albion‖ flottait. La sentinelle,Fouillant l'obscurité‖ de ses perçants regardsPassait silencieuse‖ au milieu des brouillards.Le peuple s'agitait‖ dans les étroites rues,Comme on voit quelquefois,‖ au fond des herbes drues,S’agiter les fourmis.Et toujours il neigeait.Et, le front dans sa main,‖ Montgomery songeait :Il songeait au moyen‖ de surprendre la ville.Tout à coup, dans les airs,‖ une clameur fébrileSe fait entendre. Il croit‖ que cet étrange criEst un signal de mort,‖ et qu'un feu bien nourriVa pleuvoir aussitôt‖ sur sa troupe surprise.Il lève ses regards‖ vers la muraille grise,Au sommet du rocher.‖ Soudain deux traits de feuÉclairent le brouillard‖ comme un regard de Dieu.Il voit deux glaives d'or,‖ il voit deux lames nuesQui se croisent, là-haut,‖ dans l'épaisseur des nues…Et voilà que soudain‖ se dessinent, brillants,Les traits mystérieux‖ de deux guerriers vaillants.Et près d'eux est assise‖ une femme voilée.L'étendard d'Albion,‖ la bannière étoiléeDéroulent leurs replis‖ sur le front des lutteurs.
Et toujours le vent souffle.‖ Et puis, sur les hauteurs,Dans les créneaux étroits‖ et dans nos tours célèbres,Il semble qu'on entend‖ des murmures funèbres.Montgomery, troublé,‖ s'adresse à ses soldats :
— « Voyez donc, leur dit-il,‖ — il montrait de son bras, —« Voyez donc dans les airs‖ ces choses tout étranges !…« Voyez ces étendards !‖… ces glaives et ces anges !…« Ah ! c'est notre drapeau !‖… C'est l'étendard anglais !…« Quel combat merveilleux !‖…. Quels guerriers !…. Voyez-les !…« Et cette femme en deuil !‖… Le vainqueur la possède !…« Ah ! notre pavillon !‖… Il se replie !… Il cède !…
Personne ne voyait‖ l'étrange vision.
— « Nous n'apercevons rien :‖ c'est une illusion,Ô vaillant général !‖ dirent, d'une voix grave,Les soldats stupéfaits. »Montgomery le brave,Immobile et muet,‖ suivait toujours, des yeux,Le spectacle étonnant‖ qui se passait aux cieux.Mais les glaives, bientôt,‖ n'eurent plus d'étincelles,Et l'ardeur s'éteignit‖ dans les fauves prunellesDes soldats éthérés.‖ La femme, peu à peu,Se fondit dans la nuit‖ comme la cire au feu.Et les deux étendards,‖ changés en noirs nuages,Lançaient de leurs replis‖ le vent et les orages.Montgomery baissa‖ son front ruisselant d'eau :Il tira lentement‖ le sabre du fourreau.Un éclair s'échappa‖ de la pointe aiguisée.
— « Ô mon pays », dit-il…‖ Et sa voix épuiséeSe perdit dans l'orage…‖ Ô mon pays aimé,Suis-je l'ange vaincu‖ qu'un prodige innomméVient de me faire voir ?‖ Ô ma noble bannière,Nous tomberons tous deux‖ dans la même poussière !…Plongeant, au même instant,‖ dans la nuit son regard,Il voit l'Esprit vainqueur‖ debout sur le rempart.La femme, à ses genoux‖ comme une esclave, rampe.Et l'Esprit tient serré‖ la glorieuse hampeDe l'étendard anglais.‖ La femme a rejetéLe voile de vapeur‖ qui cachait sa beauté,Et, d'un œil triste et morne,‖ elle cherche la traceDu bel ange vaincu‖ disparu dans l'espace.Alors le général‖ eut un sourire amer.Son cœur fut tout à coup‖ troublé comme la merQuand souffle, vers la nuit,‖ les vents froids de l'automne.On l'entendit crier,‖ comme le ciel qui tonne :
— « Je te ferai mentir,‖ ô présage odieux ! »
Et, dans son désespoir,‖ il parut radieux.Il courut en avant‖ de sa troupe vaillante.Le vent soufflait toujours,‖ et la neige mouvanteToujours tourbillonnait‖ comme les noirs pensersDans un cerveau malade.
Au pied des hauts rochersOù Québec dort assis‖ dans sa parure neuve,Serpente un noir sentier.‖ Au midi le grand fleuveFerme, de ses flots verts,‖ le chemin tortueux.C'est par là que s'envient‖ le chef impétueux.L'audacieux, il croit‖ escalader l'enceinte,Pendant que vers le nord,‖ sur une attaque feinte,Accourt la garnison.‖ Il s'avance sans bruit.Déjà le dernier poste‖ apparaît dans la nuit,Et le succès enfin,‖ couronne son audace.Soudain l'ange vainqueur,‖ comme un éclair qui passe,Descend du haut des airs…‖ Est-ce l'ange de Dieu ?Il touche les canons‖ de son glaive de feu.Un choc épouvantable‖ ébranle la montagne.On entend les échos‖ gémir dans la campagne.Un cri monte dans l'air,‖ un cri long, douloureux…La mitraille a fauché‖ le guerrier valeureux !
Le vent souffle toujours,‖ et la neige éclatantePrête au mort son linceul.‖ D'une main palpitanteL'Esprit vainqueur reprend‖ le drapeau d'Albion.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 88((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a fidèle / d'elle féminine, classiqueb support / mort masculine, classiquec brave / esclave féminine, classiqued forêts / arrêts masculine, classiquee Maître / naître féminine, classiquea vengeurs / toutefois / voix masculine, classiqueb entendue / perdue féminine, classiquec cieux / soucieux masculine, classiqued d'orage / courage féminine, classiquee odieux / aïeux masculine, classiquea maudire / dire féminine, classiqueb foi / loi masculine, classiquec espérance / souffrance féminine, classiqued troupeau / drapeau masculine, classiquea tyrannie / bénie féminine, classiqueb glas / hélas masculine, classiquec suprême / anathème féminine, classiqued l'univers / fers masculine, classiquee armes / larmes féminine, classiquef l'orgueil / deuil masculine, classiqueg république / réplique féminine, classiqueh valeur / douleur masculine, classiqueb souvenance / France féminine, classiquec Léopard / rempart masculine, classiqued ville / vile féminine, classiquee mépris / surpris masculine, classiquef victoire / gloire féminine, classiqueg allez / criblés masculine, classiqueh mitraille / raille féminine, classiqueb payé / étayé masculine, classiquec Angleterre / austère féminine, classiqued américain / main masculine, classiquea plaines / pleines féminine, classiqueb faveurs / sauveurs masculine, classiquec combattre / s'abattre féminine, classiqued loups / nous masculine, classiquea légende / guirlande féminine, classiqueb verts / divers masculine, classiquec tempêtes / têtes féminine, classiquea rocher / s'approcher masculine, classiqueb l'herbe / superbe féminine, classiquec heureux / valeureux masculine, classiquea citadelle / sentinelle féminine, classiqueb regards / brouillards masculine, classiquec rues / drues féminine, classiqued fourmis / neigeait / songeait masculine, classiquee ville / fébrile féminine, classiquef cri / nourri masculine, classiqueg surprise / grise féminine, classiqueh feu / Dieu masculine, classiquei nues féminine, classiquej brillants / vaillants masculine, classiquek voilée / étoilée féminine, classiquel lutteurs / hauteurs masculine, classiqueb célèbres / funèbres féminine, classiquec soldats / bras masculine, classiqueb étranges / anges féminine, classiquec anglais / Voyez-les masculine, classiqued possède / cède féminine, classiquea vision / illusion masculine, classiqueb grave / stupéfaits / brave féminine, classiquec yeux / cieux masculine, classiqued d'étincelles / prunelles féminine, classiquee peu / feu masculine, classiquef nuages / orages féminine, classiqueg d'eau / fourreau masculine, classiqueh aiguisée / épuisée féminine, classiqueb aimé / innommé masculine, classiquec bannière / poussière féminine, classiqued regard / rempart masculine, classiquee rampe / hampe féminine, classiquef rejeté / beauté masculine, classiqueg trace / l'espace féminine, classiqueh amer / mer masculine, classiquei l'automne / tonne féminine, classiquea odieux / radieux masculine, classiqueb vaillante / mouvante féminine, classiquec pensers / malade / rochers masculine, classiqueb neuve / fleuve féminine, classiquec tortueux / impétueux masculine, classiqued l'enceinte / feinte féminine, classiquee bruit / nuit masculine, classiquef audace / passe féminine, classiqueg Dieu / feu masculine, classiqueh montagne / campagne féminine, classiquei douloureux / valeureux masculine, classiquea éclatante / palpitante féminine, classiqueb d'Albion / nation masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Reflets d’antan, MONTREAL, GRANGER FRÈRES, LIMITÉE - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1916· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources