Une gerbe, 1879
Dulcia Linquimus Arva
Pourquoi donc fuyez-vous‖ notre belle patrie,Jeunes gens aux bras vigoureux ?N'a-t-elle plus besoin‖ ni de votre industrie,Ni de votre sang généreux ?Est-ce ainsi que fuyaient,‖ en d'autres temps, nos pèresQui virent tant de jours mauvais ?D'un rivage étranger‖ les gloires mensongèresNe les séduisirent jamais.
Quoi ! vous vous exilez !‖ Mais dans nos vastes plainesN'est-il pas de place pour tous ?Craignez-vous de l'hiver‖ les rigides haleines ?L'été n'est-il pas assez doux ?Sont-elles sans parfums‖ les fleurs de nos charmilles ?Sans ombre nos grandes forêts ?L'amour et la vertu‖ croissent dans nos famillesComme les blés dans nos guérets.
Aiguillonnez les flancs‖ de la glèbe féconde ;Traînez partout le soc vainqueur ;Des sueurs du travail‖ que votre front s'inonde ;Le travail retrempe le cœur.Transformez nos déserts ;‖ que la ronce sauvageFasse place à l'or du froment.Laissez à vos enfants,‖ pour premier héritage,L'exemple d'un grand dévoûment.
Un son qui vient de loin‖ vous trouble et vous enivre :Est-ce donc un concert si beau ?C'est la voix de l'airain,‖ c'est la clameur du cuivre,Le cri du fer sous le marteau !Ah ! combien plus sacrés‖ sont les accents rustiquesQui font retentir nos hameaux !Voix de nos gais enfants,‖ chants des vierges pudiques,Soupirs du vent dans les rameaux !
La grande république,‖ ivre de sa conquête,Proclame haut ses libertés ;Mais écoutez le vent‖ qui passe sur la têteDe ses populeuses cités :Quels accents discordants‖ son vol rapide égrèneComme la grêle de l'hiver !Et cette république,‖ elle chante la haineSur un luth aux cordes de fer !
Écoutez ! écoutez‖ l'implacable musique !Écoutez l'étrange clameur !C'est le sourd grondement‖ de l'immense fabriqueOù les engins chantent en chœur,Le râle des pistons‖ plongeant dans les chaudièresLeurs énormes jambes d'acier,Comme aux gués bouillonnants‖ des rapides rivièresLes sabots d'un fougueux coursier !
C'est le bruit des marteaux‖ qui font hurler l'enclumeComme un taureau dans l'abattoir !C'est le pétillement‖ de la flamme qu'allumeL'haleine d'un grand soufflet noir !Ce sont les cris stridents‖ des ardentes bobines,Des cylindres vertigineux !C'est le concert affreux‖ de toutes les machinesQui travaillent toujours pour eux !
Et, parmi tous ces bruits,‖ une plainte s'élève,La plainte du pauvre ouvrierQui travaille dès l'aube‖ et jusqu'au soir sans trève,Et n'a pas le temps de prier.Sa femme, ses enfants,‖ comme d'humbles esclaves,Sont tous les jours à leurs métiers.Ils vieillissent ainsi‖ sans briser les entravesQui les enchaînent tout entiers !
Ah ! si les habitants‖ des villes ouvrièresAvaient l'ombre de nos grands pins ;S'ils avaient les parfums‖ de nos fleurs printanières,L'air embaumé de nos matins ;S'ils pouvaient, comme nous,‖ en s'armant de la hache,Défricher un sol plantureux,Comme ils accompliraient‖ leur glorieuse tâche,Et qu'ils se trouveraient heureux !
Aimez, ô Canadiens,‖ le sol qui vous vit naître,Et qu'il ne soit jamais qu'à vous !Sur les bords étrangers‖ chacun est votre maître :Demeurez libres parmi nous !Aimez votre village‖ et vos temples champêtresOù Dieu vous parla tant de fois.Aimez le cimetière‖ où dorment les ancêtresSous l'humble égide de la croix !
Versification
- Forme
- 10 huitains (huitains)
- Rimes
- 10(ababcdcd)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (40 de 8, 40 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 10 huitains
- Mots à la rime
- a patrie / industrie féminine, classiqueb vigoureux / généreux masculine, classiquec pères / mensongères féminine, classiqued mauvais / jamais masculine, classiquea plaines / haleines féminine, classiqueb tous / doux masculine, classiquec charmilles / familles féminine, classiqued forêts / guérets masculine, classiquea féconde / s'inonde féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec sauvage / héritage féminine, classiqued froment / dévoûment masculine, classiquea enivre / cuivre féminine, classiqueb beau / marteau masculine, classiquec rustiques / pudiques féminine, classiqued hameaux / rameaux masculine, classiquea conquête / tête féminine, classiqueb libertés / cités masculine, classiquec égrène / haine féminine, classiqued l'hiver / fer masculine, classiquea musique / fabrique féminine, classiqueb clameur / chœur masculine, classiquec chaudières / rivières féminine, classiqued d'acier / coursier masculine, classiquea l'enclume / qu'allume féminine, classiqueb l'abattoir / noir masculine, classiquec bobines / machines féminine, classiqued vertigineux / eux masculine, classiquea s'élève / trève féminine, classiqueb ouvrier / prier masculine, classiquec esclaves / entraves féminine, classiqued métiers / entiers masculine, classiquea ouvrières / printanières féminine, classiqueb pins / matins masculine, classiquec hache / tâche féminine, classiqued plantureux / heureux masculine, classiquea naître / maître féminine, classiqueb vous / nous masculine, classiquec champêtres / ancêtres féminine, classiqued fois / croix masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources