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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Une gerbe, 1879

La première neige

Pamphile Le May· strophes variées, alexandrins et hexasyllabes, 92 vers

La neige, ce jour-là,‖ s'échappant de la nue,Couvrait le sol durci‖ d'un voile sans couleurs.Dans son coquet boudoir,‖ seule avec ses douleurs,Ainsi parla Nanette,‖ une fille déchue :

Tombez, ô blancs flocons,Prêtez aux champs flétris‖ votre mystique lange !O blancs flocons, volez‖ comme des ailes d'angeAu-dessus de nos fronts !

Mon Dieu ! le ciel est sombre‖ au-dessus de ma tête,Mais la terre à son tour‖ éclate de blancheur.Sans fleurs étaient les prés.‖ La dernière tempêteAvait emporté loin‖ le canot du pêcheur,La feuille du bosquet‖ et le rire des lèvres.Du sol où tout gisait‖ mourant naissaient les fièvres,Ces sinistres poisons‖ que respirait l'enfant.Et plus d'une jeune mère, inquiète et livide,Pressait contre son cœur‖ un petit front brûlant,Ou s'asseyait rêveuse‖ auprès d'un berceau vide !

Tombez, ô blancs flocons.Prêtez aux champs flétris‖ votre mystique lange !O blancs flocons, volez‖ comme des ailes d'angeAu-dessus de nos fronts !

Bien des rameaux sont nus,‖ et, dans les sombres landesLes oiseaux ont laissé‖ leurs pauvres nids muets :L'on cherche vainement,‖ pour faire des guirlandes,Les feuilles de l'érable‖ ou les fleurs des bleuets.La terre dépouillée‖ a l'air d'un cimetière ;Les sapins, dirait-on,‖ ont des dômes de pierre,Et l'on croirait errer‖ au milieu des tombeaux.Le ciel n'a plus pour nous‖ sa caressante flamme,Et la neige remplit‖ les doux nids des oiseauxAinsi que le remords,‖ hélas ! remplît mon âme !

Tombez, ô blancs flocons,Prêtez aux champs flétris‖ votre mystique lange !O blancs flocons, volez‖ comme des ailes d'angeAu-dessus de nos fronts !

L'arbre se drape, ici,‖ dans un manteau d'hermine,Et là, sous les cristaux‖ s'endorment les sillons.Ah ! je n'ai plus, mon Dieu !‖ la chasteté divineQui revêtait mon corps‖ d'un manteau de rayons !Je dors depuis longtemps‖ sous un voile de glace.Mon nom est un objet de honte. Et ma placeEst avec cette fleur‖ qui n'a plus de parfumEt que la main rejette‖ après l'avoir cueillie !Où sont ceux qui m'aimaient ?‖ L'amour est importunQuand il naît ou survit‖ dans une âme avilie !

Tombez, ô blancs flocons,Prêtez aux champs flétris‖ votre mystique lange !O blancs flocons, volez‖ comme des ailes d'angeAu-dessus de nos fronts !

Comme vous autrefois‖ ma jeune âme était blanche,Et ses pensers naïfs‖ voltigeaient comme vous.Elle ignorait le mal,‖ croyait toute âme franche,Son espoir était noble‖ et son chant était doux.Elle pouvait voler‖ à sa céleste source ;Elle pouvait aussi,‖ dans sa joyeuse course,Toucher sans les flétrir‖ les objets les plus purs.Maintenant les regrets‖ la tourmentent. Pour elleLes cieux ensoleillés‖ sont devenus obscurs,Le jour est disparu,‖ la nuit est éternelle !

Tombez, ô blancs flocons,Prêtez aux champs flétris‖ votre mystique lange !O blancs flocons, volez‖ comme des ailes d'angeAu-dessus de nos fronts !

Qui me rendra, mon Dieu,‖ la blancheur de la neige,Et qui rendra la paix‖ à mes sens tourmentés ?Quel voile tombera‖ sur mon corps sacrilège,Comme sur le sol froid‖ les flocons argentés,Pour dérober aux yeux‖ mes nombreuses souillures ?J'ai bu les voluptés‖ à des sources impures :Mon cœur a toujours soif.‖ Dans mes tristes ennuis,Remontant le passé,‖ j'évoque les mensongesQue le monde disait‖ pour me perdre. Mes nuits,Mes nuits sont sans sommeil‖ ou pleines d'affreux songes !

Tombez, ô blancs flocons,Prêtez aux champs flétris‖ votre mystique lange !O blancs flocons, volez‖ comme des ailes d'angeAu-dessus de nos fronts !

Elle jetait dehors‖ un regard triste et vague.Or il neigeait toujours.‖ Puis, en parlant ainsi,Elle ôtait de son doigt‖ une brillante bague,Elle ôtait son collier,‖ ses anneaux d'or aussi,Et tombait à genoux.‖ Les reflets de la grâce, —Comme les blancs flocons‖ descendaient de l'espace, —Descendirent des cieux‖ sur elle. Et puis son cœurDevint pareil alors‖ à la neige éclatante.Ce soir-là, je le sais,‖ on vit au Bon PasteurEntrer en sanglotant‖ une humble pénitente.

Tombez, ô blancs flocons !Prêtez aux champs flétris‖ votre mystique lange tO blancs flocons, volez‖ comme des ailes d'angeAu-dessus de nos fronts

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8(abba) 6(ababccdede)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (77 de 12, 14 de 6, 1 de 11)· profil 6, 11i, 6÷6
Strophes
8 quatrains, 6 dizains
Mots à la rime
a nue / déchue féminine, classiqueb couleurs / douleurs masculine, classiquea flocons / fronts masculine, classiqueb lange / d'ange féminine, classiquea tête / tempête féminine, classiqueb blancheur / pêcheur masculine, classiquec lèvres / fièvres féminine, classiqued l'enfant / brûlant masculine, classiquee livide / vide féminine, classiquea landes / guirlandes féminine, classiqueb muets / bleuets masculine, classiquec cimetière / pierre féminine, classiqued tombeaux / oiseaux masculine, classiquee flamme / âme féminine, classiquea d'hermine / divine féminine, classiqueb sillons / rayons masculine, classiquec glace / place féminine, classiqued parfum / importun masculine, classiquee cueillie / avilie féminine, classiquea blanche / franche féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquec source / course féminine, classiqued purs / obscurs masculine, classiquee elle / éternelle féminine, classiquea neige / sacrilège féminine, classiqueb tourmentés / argentés masculine, classiquec souillures / impures féminine, classiqued ennuis / nuits masculine, classiquee mensonges / songes féminine, classiquea vague / bague féminine, classiqueb ainsi / aussi masculine, classiquec grâce / l'espace féminine, classiqued cœur / Pasteur masculine, classiquee éclatante / pénitente féminine, classiqueb t / d'ange féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources