Une gerbe, 1879
Le printemps
A MADAME P. J. O. CHAUVEAU
Salut, printemps fécond.‖ Tu souris à la terre ;Tu rends au pré ses fleurs,‖ au bois son vert manteau,Mais tu ne saurais rendre‖ à la plaintive mère,Printemps si beau,Par tes effluves embaumées,Ses jeunes filles bien-aiméesQui reposent dans le tombeau !
L'hiver qui recouvrait‖ de son voile de glaceNos coteaux, nos vallons,Comme un drap mortuaire‖ étendu sur la faceDes morts que nous pleurons,Au soleil s'est fondu‖ comme une molle cire.Sur l'aride forêtL'on ne voit plus, au loin,‖ le blanc frimas reluireComme un léger duvet.Les brouillards qui traînaient‖ leurs longues robes grisesSur la cime des bois,Au souffle parfumé‖ des matinales brisesS'envolent à la fois ;Et les échos joyeux‖ de leurs grottes profondesSortent tout triomphants ;Et l'on entend partout‖ le murmure des ondesEt les cris des enfants.
Salut, printemps fécond.‖ Tu souris à la terre ;Tu rends au pré ses fleurs,‖ au bois son vert manteau,Mais tu ne saurais rendre‖ à la plaintive mère,Printemps si beau,Par tes effluves embaumées,Ses jeunes filles bien-aiméesQui reposent dans le tombeau !
Et la terre, déjà,‖ de fleurs est étoiléeComme l'azur du ciel.Et déjà l'on entend,‖ sous la cime voilée,Un concert éternel.Le gazon reverdit‖ sous les pieds qui le foulent,Et les champs labourésParaissent jusqu'au loin‖ comme des flots qui roulentVers des bords empourprés.Le chant du laboureur‖ qui revient de l'ouvrageAu coucher du soleil,Le murmure du vent,‖ les soupirs du feuillage,Le bruit du flot vermeilQui déchire aux cailloux‖ son éclatante écume,Le nuage argentéEt le grillon mutin‖ sur le sillon qui fume,Tout est plein de gaîté !
Salut, printemps fécond.‖ Tu souris à la terre ;Tu rends au pré ses fleurs,‖ au bois son vert manteau,Mais tu ne saurais rendre‖ à la plaintive mère,Printemps si beau,Par tes effluves embaumées,Ses jeunes filles bien-aiméesQui reposent dans le tombeau !
Une molle vapeur,‖ comme un rideau de soie ?S'élève le matinDu fond de la vallée‖ où la rose déploieSa robe de satin.Et l'on voit, à travers‖ ces nappes diaphanes,Flotter, comme dans l'eau,Les profils indécis‖ des flexibles lianesEt du pâle bouleau.Ainsi de l'avenir‖ l'anxieuse jeunesseCroit parfois entrevoirLes contours incertains,‖ la forme enchanteresse,Quand l'amour ou l'espoir,Comme un rayon de feu,‖ comme une douce haleine,Pénètrent le rideauTombé devant les yeux‖ de la sagesse humaineDepuis notre berceau.
Salut, printemps fécond.‖ Tu souris à la terre ;Tu rends au pré ses fleurs,‖ au bois son vert manteau,Mais tu ne saurais rendre‖ à la plaintive mère,Printemps si beau,Par tes effluves embaumées,Ses jeunes filles bien-aiméesQui reposent dans le tombeau !
Mille arbustes nouveaux,‖ mille nouvelles plantesSurgissent du sol nu.Le printemps leur a fait‖ des promesses brillantes,Mais, l'automne venu,En vain l'on cherchera‖ la trace d'un grand nombre.Ainsi pour les humains !Quand le soir de la vie‖ étend au loin son ombreSur les tristes chemins,Ceux qui restent debout‖ retournent en arrièreDes regards superflus :La route est recouverte,‖ hélas ! de la poussièreDe ceux qui ne sont plus !Un besoin de soleil‖ ou des feux implacables,L'onde ou les aquilonsOnt fait périr beaucoup‖ de ces fleurs adorablesDont les jours semblaient longs !
Salut, printemps fécond.‖ Tu souris à la terre ;Tu rends au pré ses fleurs,‖ au bois son vert manteau,Mais tu ne saurais rendre‖ à la plaintive mère,Printemps si beau,Par tes effluves embaumées.Ses jeunes filles bien-aiméesQui reposent dans le tombeau !
Il est doux maintenant‖ de reprendre les coursesSur les coteaux lointains,De s'asseoir et prier‖ au bord des fraîches sources,Sous le dôme des pins.Il est doux d'écouter‖ les grives et les merles,Revenus au buisson,Égrener, tour à tour,‖ comme un collier de perles,Leur vibrante chanson !Le soleil qui descend‖ derrière les nuagesJette un ruban de feu,Une auréole d'or‖ au front des monts sauvagesEt du grand fleuve bleu.Ces gerbes de rayons,‖ ces ardentes traînéesQui descendent des cieuxSont comme un souvenir‖ de leurs jeunes annéesPour ceux qui se font vieux !
Salut, printemps fécond.‖ Tu souris à la terre ;Tu rend » au pré ses fleurs,‖ au bois son vert manteau,Mais tu ne saurais rendre‖ à la plaintive mère,Printemps si beau,Par tes effluves embaumées,Ses jeunes filles bien-aiméesQui reposent dans le tombeau !
Et la gaîté renaît‖ dans l'obscure chaumièreQue l'hiver désolait.A travers les carreaux‖ maintenant la lumièreLaisse entrer un reflet.Qu'importe qu'au foyer‖ toute flamme soit morte,Le soleil est bien chaud.Pour ranimer son fils,‖ la mère ouvre la porteA ce rayon d'en haut.Et tous les cœur » brisés,‖ dans la pauvre familleQui trouvait le ciel durQuand la bise emportait‖ la fleur de la charmilleEt le dernier fruit mûr,Bien joyeux aujourd'hui‖ que revient l'espérance,Montent vers le Seigneur :Ils n'ont plus souvenir‖ des jours de la souffranceAu retour du bonheur !
Salut, printemps fécond.‖ Tu souris à la terre ;Tu rends au pré ses fleurs,‖ au bois son vert manteau,Mais tu ne saurais rendre‖ à la plaintive mère,Printemps si beau,Par tes effluves embaumées,Ses jeunes filles bien-aiméesQui reposent dans le tombeau !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7[ababccb] 24[abab]
- Mètre
- Vers de 12, 6 et 8 syllabes (69 de 12, 48 de 6, 21 de 8, 7 de 4)· profil 6, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a terre / mère féminine, classiqueb manteau / beau / tombeau masculine, classiquec embaumées / bien-aimées féminine, classiquea glace / face féminine, classiqueb vallons / pleurons masculine, classiquec cire / reluire féminine, classiqued forêt / duvet masculine, classiquee grises / brises féminine, classiquef bois / fois masculine, classiqueg profondes / ondes féminine, classiqueh triomphants / enfants masculine, classiquea étoilée / voilée féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquec foulent / roulent féminine, classiqued labourés / empourprés masculine, classiquee l'ouvrage / feuillage féminine, classiquef soleil / vermeil masculine, classiqueg écume / fume féminine, classiqueh argenté / gaîté masculine, classiquea soie / déploie féminine, classiqueb matin / satin masculine, classiquec diaphanes / lianes féminine, classiqued l'eau / bouleau masculine, classiquee jeunesse / enchanteresse féminine, classiquef entrevoir / l'espoir masculine, classiqueg haleine / humaine féminine, classiqueh rideau / berceau masculine, classiquea plantes / brillantes féminine, classiqueb nu / venu masculine, classiquec nombre / ombre féminine, classiqued humains / chemins masculine, classiquee arrière / poussière féminine, classiquef superflus / plus masculine, classiqueg implacables / adorables féminine, classiqueh aquilons / longs masculine, classiquea courses / sources féminine, classiqueb lointains / pins masculine, classiquec merles / perles féminine, classiqued buisson / chanson masculine, classiquee nuages / sauvages féminine, classiquef feu / bleu masculine, classiqueg traînées / années féminine, classiqueh cieux / vieux masculine, classiquea chaumière / lumière féminine, classiqueb désolait / reflet masculine, classiquec morte / porte féminine, classiqued chaud / haut masculine, classiquee famille / charmille féminine, classiquef dur / mûr masculine, classiqueg l'espérance / souffrance féminine, classiqueh Seigneur / bonheur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
145 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources