Une gerbe, 1879
Où sont mes rêves ?
Où sont mes rêves d'or ?‖ Où sont mes espérancesEt ces jours de soleil‖ qui se levaient si beaux ?Ah ! laissez-moi traîner‖ mes mortelles souffrancesAu milieu des tombeaux !
Insensé ! je croyais‖ au bonheur de la terre ;J'étais fait pour aimer‖ et mon cœur était bon !Je n'avais qu'un besoin :‖ la paix que rien n'altère.Comme l'oiseau, j'allais‖ fredonnant ma chanson.Mon âme est une lyre‖ aux branches suspendue,Et la brise qui touche‖ à sa corde tendueLui fait rendre une plainte.‖ Elle est une humble fleurÉclose, le matin,‖ au bord de la prairie,Qui ne demande au ciel‖ qu'une goutte de pluieEt qu'un doux rayon de chaleur.
Où sont mes rêves d'or ?‖ Où sont mes espérancesEt ces jours de soleil‖ qui se levaient si beaux ?Ah ! laissez-moi traîner‖ mes mortelles souffrancesAu milieu des tombeaux !
Ah ! que j'étais heureux‖ quand je pouvais encore,Loin du bruit des cités,‖ loin des hommes jaloux,Courir seul, chaque jour,‖ sur la plage sonore,Écouter les sanglots‖ des vagues en courrouxQui s'en allaient aussi‖ pour ne plus reparaître !Mon Dieu ! disais-je alors,‖ je ne viens que de naître,Et, comme ce flot bleu‖ se perd dans l'océan,Je me perdrai bientôt‖ dans ces affreux abîmesQui ne rendent, hélas !‖ jamais plus leurs victimes,Dans les abîmes du néant !
Où sont mes rêves d'or ?‖ Où sont mes espérance »Et ces jours de soleil‖ qui se levaient si beaux ?Ah ! laissez-moi traîner‖ me » mortelles souffrancesAu milieu des tombeaux !
Que dis-je ? le néant !‖ Erreur, songe, folie lLe néant, c'est le monde‖ avec son sot orgueil ;Le monde qui n'a rien‖ et que son destin lie,Comme un pauvre forçat,‖ au mal, aux pleurs, au deuil !Le monde qui promet‖ et qui jamais ne donne !Qui toujours vous offense‖ et jamais ne pardonne,Le monde qui gémit‖ et s'en va soucieux !Ah ! que dans ce néant‖ le malheureux s'endorme !Notre âme est immortelle,‖ et rien ne la transformeLorsque Dieu la rappelle aux cieux !
Où sont mes rêves d'or ?‖ Où sont mes espérancesEt ces jours de soleil‖ qui se levaient si beaux ?Ah ! laissez-moi traîner‖ mes mortelles souffrancesAu milieu des tombeaux !
Où sont ceux que j'aimais ?‖ Ces amis de l'enfance,Ces jeunes compagnons‖ qui partageaient mes jeux !Nous marchions côte à côte,‖ avec insouciance,Sous le soleil brillant‖ ou le ciel orageux.Il nous semblait alors‖ que la vie était belle,Que rien ne finissait,‖ qu'une effluve éternelle,Pour rajeunir le monde,‖ en tout lieu débordait.Il nous semblait alors‖ que la vieillesse en larmesN'avait jamais connu‖ les rires et les charmesQue la jeunesse possédait !
Où sont mes rêves d'or ?‖ Où sont mes espérancesEt ces jours de soleil‖ qui se levaient si beaux ?Ah ! laissez-moi traîner‖ mes mortelles souffrancesAu milieu des tombeaux !
Où sont les cœurs de feu,‖ les longues cheveluresQue le vent caressait‖ pendant les soirs sereins ?Où sont les anges blonds,‖ les jeunes filles puresQui se laissaient bercer‖ par mes premiers refrains ?Où sont les verts sentiers,‖ les bouquets de bruyèresOù nos mains se joignaient‖ dans les mêmes prières,Quand chantaient les pinsons‖ sur les épais rameaux ?Nos esprits s'envolaient‖ dans un brillant délire ;Nous nous sentions heureux,‖ mais alors, pour le dire,Nos lèvres n'avaient pas de mots.
Où sont mes rêves d'or ?‖ Où sont mes espérancesEt ces jours de soleil‖ qui se levaient si beaux ?Ah ! laissez-moi traîner‖ mes mortelles souffrancesAu milieu des tombeaux !
Mais le torrent rapide‖ entraînait la nacelle…Les vertes oasis‖ et les arbres fleurisQui couronnaient le front‖ de la rive nouvelleDisparurent bientôt‖ à mes regards surpris.Et j'entendis soudain,‖ l'éclat de la tempête ;Je sentis un vent froid‖ qui passait sur ma tête,Et puis un voile épais‖ tomba devant mes yeux.Je crus qu'un lourd sommeil‖ pesait sur ma paupière ;Je voulus le chasser ;‖ j'appelai la lumière…O ciel ! j'étais devenu vieux !
Où sont mes rêves d'or ?‖ Où sont mes espérancesEt ces jours de soleil‖ qui se levaient si beaux ?Ah ! laissez-moi traîner‖ mes mortelles souffrancesAu milieu des tombeaux !
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 6{1(abab) 1(ababccdeed)} 1(abab)
- Mètre
- Alexandrins surtout (75 de 12, 7 de 6, 6 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 7 quatrains, 6 dizains
- Mots à la rime
- a espérances / souffrances féminine, classiqueb beaux / tombeaux masculine, classiquea terre / n'altère féminine, classiqueb bon / chanson masculine, classiquec suspendue / tendue féminine, classiqued fleur / chaleur masculine, classiquee prairie / pluie féminine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb jaloux / courroux masculine, classiquec reparaître / naître féminine, classiqued l'océan / néant masculine, non classiquee abîmes / victimes féminine, classiquea espérance / souffrances féminine, non classiquea l / lie féminine, classiqueb orgueil / deuil masculine, classiquec donne / pardonne féminine, classiqued soucieux / cieux masculine, classiquee s'endorme / transforme féminine, classiquea l'enfance / insouciance féminine, classiqueb jeux / orageux masculine, classiquec belle / éternelle féminine, classiqued débordait / possédait masculine, classiquee larmes / charmes féminine, classiquea chevelures / pures féminine, classiqueb sereins / refrains masculine, classiquec bruyères / prières féminine, classiqued rameaux / mots masculine, classiquee délire / dire féminine, classiquea nacelle / nouvelle féminine, classiqueb fleuris / surpris masculine, classiquec tempête / tête féminine, classiqued yeux / vieux masculine, classiquee paupière / lumière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources