Une gerbe, 1879
Tableau d’hiver
L'hiver !… voici l'hiver !‖ Il plane sur nos têtesComme un cygne blanc sur les flots.L'hiver, sous notre ciel,‖ c'est la saison des fêtes ;C'est le signal des long sanglots ;C'est l'époque enivrante‖ où plaisirs et lumièresInondent les salons dorés ;C'est l'heure redoutable‖ où les froides chaumièresAbritent des malheurs sacrés !
Sur le flanc des coteaux,‖ au milieu des prairies,La neige étincelle au soleil ;On dirait jusqu'au loin‖ d'immenses draperiesAux fils d'argent et de vermeil.Et des troupes d'enfants,‖ sur leurs rapides traînes,Glissent en riant aux éclats…Enfants que je chéris,‖ vers la saison des peinesVous glissez bien plus vite, hélas !
Quelques flocons de neige‖ aux arbres sans feuillagesSe sont attachés, par hasard,Comme les cheveux blancs‖ que suspendent les âgesSur le front ridé d'un vieillard.Le givre s'est collé,‖ comme un rideau de gaze,Aux vitres de l'humble réduit ;Et le pauvre ouvrier‖ que le travail écraseNe peut voir si le soleil luit.
Il ne voit pas, non plus,‖ sur la neige éclatante,Glisser ces superbes traîneauxQu'emportent, frémissant‖ sous la rêne flottante,Des couples de fougueux chevaux.Peut-être un sourd murmure,‖ un blasphème, peut-être,Monterait du fond de son cœur,S'il voyait tant d'heureux‖ passer à sa fenêtreComme pour narguer son malheur.
Promenez votre orgueil‖ sur vos riches voitures,Vous que le ciel fit naître heureux ;Enveloppez-vous bien‖ dans vos chaudes fourrures ;Fouettez vos coursiers vigoureux ;Éblouissez le gueux‖ par votre absurde faste ;Troublez ses jours si peu sereins…Il pourrait oublier‖ qu'il est d'une autre caste,Que vous êtes ses souverains !
Quand minuit a sonné,‖ que le bal se reposePour mieux après se réveiller ;Quand vos petits enfants‖ aux visages de roseDorment sur leur tiède oreiller,Sous le chaume du pauvre‖ une mère travailleDepuis le lever du matin ;Ses petits, décharnés,‖ grelottent sur la pailleEt demandent un peu de pain.
Pendant que le vent souffle‖ et que la neige fouetteVos grands châssis tout radieux,Près d'un feu qui s'éteint,‖ l'indigence muetteVerse des pleurs silencieux.Elle sent sur son front‖ la lèvre froide et blêmeDu spectre des mornes hivers ;Elle croit qu'au hasard,‖ dans un désordre extrême,Dieu laisse rouler l'univers.
O vous qui m'entendez,‖ indigents de la terreQui trempez votre pain de pleurs,Je sais tous vos chagrins,‖ moi ; je suis votre frère ;J'ai bu la coupe des douleurs ;J'ai mangé le pain noir‖ qu'à son chien qu'il caresseLe riche n'oserait offrir !Quand avec un cœur noble‖ on tombe en la détresseJe sais tout ce qu'il faut souffrir !…
Mais les grands de ce monde‖ ont aussi leurs misères :Ils cachent plus d'un long regret !…Et, croyez-vous, mon Dieu !‖ les peines moins amèresQuand l'orgueil les garde en secret ?Courbons nos fronts soumis‖ sous cette main divineQui dispense biens et fléaux !Restons pauvres, souffrants…‖ Bien vite l'on chemineVers le terme de tous les maux !
Versification
- Forme
- 9 huitains (huitains)
- Rimes
- 9(ababcdcd)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (36 de 8, 36 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 huitains
- Mots à la rime
- a têtes / fêtes féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquec lumières / chaumières féminine, classiqued dorés / sacrés masculine, classiquea prairies / draperies féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec traînes / peines féminine, classiqued éclats / hélas masculine, classiquea feuillages / âges féminine, classiqueb hasard / vieillard masculine, classiquec gaze / écrase féminine, classiqued réduit / luit masculine, classiquea éclatante / flottante féminine, classiqueb traîneaux / chevaux masculine, classiquec peut-être / fenêtre féminine, classiqued cœur / malheur masculine, classiquea voitures / fourrures féminine, classiqueb heureux / vigoureux masculine, classiquec faste / caste féminine, classiqued sereins / souverains masculine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb réveiller / oreiller masculine, classiquec travaille / paille féminine, classiqued matin / pain masculine, classiquea fouette / muette féminine, classiqueb radieux / silencieux masculine, classiquec blême / extrême féminine, classiqued hivers / l'univers masculine, classiquea terre / frère féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquec caresse / détresse féminine, classiqued offrir / souffrir masculine, classiquea misères / amères féminine, classiqueb regret / secret masculine, classiquec divine / chemine féminine, classiqued fléaux / maux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources