Poèmes antiques, 1852
Études latines
1852.
I Lydie
La jeunesse nous quitte‖ et les grâces aussi ;Les désirs amoureux‖ s'envolent après elles,Et le sommeil facile.‖ À quoi bon le souciDes espérances éternelles ?
L'aile du vieux Saturne‖ emporte nos beaux jours,Et la fleur inclinée‖ au vent du soir se fane :Viens à l'ombre des pins‖ ou sous l'épais plataneGoûter les tardives amours.
Ceignons nos cheveux blancs‖ de couronnes de roses,Buvons, il en est temps‖ encore, hâtons-nous :Ta liqueur, ô Bacchus,‖ des tristesses morosesEst le remède le plus doux.
Enfant, trempe les vins‖ dans la source prochaine,Et fais venir Lydie‖ aux rires enjoués,Avec sa blanche lyre‖ et ses cheveux nouésÀ la mode laconienne.
II Licymnie
Tu ne sais point chanter,‖ ô cithare ionique,En ton mode amolli‖ doux à la volupté,Les flots siciliens‖ rougis du sang punique,Numance et son mur indompté.
Ô lyre, tu ne sais‖ chanter que Licymnie,Et ses jeunes amours,‖ ses yeux étincelants,L'enjouement de sa voix‖ si pleine d'harmonie,Ses pieds si légers et si blancs.
Toujours prompte, elle accourt‖ aux fêtes de Diane ;Aux bras nus de ses sœurs‖ ses bras sont enlacés ;Elle noue en riant‖ sa robe diaphane,Et conduit les chœurs cadencés.
Pour tout l'or de Phrygie‖ et les biens d'Achémène,Qui voudrait échanger‖ ces caresses sans prix,Et sur ce col si frais‖ ces baisers, ô Mécène,Refusés, donnés ou surpris ?
III Thaliarque
Ne crains pas de puiser‖ aux réduits du cellierLe vin scellé quatre ans‖ dans l'amphore rustique ;Laisse aux dieux d'apaiser‖ la mer et l'orme antique,Thaliarque ! Qu'un beau feu‖ s'égaie en ton foyer.
Pour toi, mets à profit‖ la vieillesse tardive :Il est plus d'une rose‖ aux buissons du chemin ;Cueille ton jour fleuri‖ sans croire au lendemain ;Prends en souci l'amour‖ et l'heure fugitive.
Les entretiens sont doux‖ sous le portique ami,Dans les bois où Phœbé‖ glisse ses lueurs pures ;Il est doux d'effleurer‖ les flottantes ceintures,Et de baiser des mains‖ rebelles à demi.
IV Lydé
Viens ! C'est le jour d'un dieu.‖ Puisons avec largesseLe cécube clos au cellier.Fière Lydé, permets‖ au plaisir familierD'amollir un peu ta sagesse.
L'heure fuit, l'horizon‖ rougit sous le soleil,Hâte-toi. L'amphore remplieSous Bibulus consul‖ repose ensevelie :Trouble son antique sommeil.
Je chanterai les flots‖ amers, la verte tresseDes Néréides ; toi, Lydé,Sur ta lyre enlacée‖ à ton bras accoudéChante Diane chasseresse.
Puis nous dirons Vénus‖ et son char atteléDe cygnes qu'un lien d'or guide,Les Cyclades, Paphos‖ et tes rives, ô Gnide !Puis, un hymne au ciel étoilé.
V Phyllis
Depuis neuf ans et plus‖ dans l'amphore scelléeMon vin des coteaux d'Albe‖ a lentement mûri ;Il faut ceindre d'acanthe‖ et de myrte fleuri,Phyllis, ta tresse déroulée.
L'anis brûle à l'autel,‖ et d'un pied diligentTous viennent couronnés‖ de verveine pieuse ;Et mon humble maison‖ étincelle joyeuseAux reflets des coupes d'argent.
Ô Phyllis, c'est le jour‖ de Vénus, et je t'aime !Entends-moi. Téléphus‖ brûle et soupire ailleurs ;Il t'oublie et je t'aime,‖ et nos jours les meilleursVont rentrer dans la nuit suprême.
C'est toi qui fleuriras‖ en mes derniers beaux jours :Je ne changerai plus,‖ voici la saison mûre.Chante ! Les vers sont doux‖ quand ta voix les murmure,Ô belle fin de mes amours !
VI Vile Potabis
En mes coupes d'un prix modiqueVeux-tu tenter mon humble vin ?Je l'ai scellé dans l'urne attiqueAu sortir du pressoir sabin.Il est un peu rude et moderne :Cécube, Calès ni FalerneNe mûrissent dans mon cellier ;Mais les muses me sont amies,Et les muses font oublierTa vigne dorée, ô Formies !
VII Glycère
Enfant, pour la lune prochaine,Pour le convive inattendu !Votre amant, muses, peut sans peineTarir la coupe neuf fois pleine ;Mais les Grâces l'ont défendu.
Inclinez les lourdes amphores,Effeuillez la rose des bois !Anime tes flûtes sonores,Ô Bérécinthe, et ce hautbois ;C'est à Glycère que je bois !
Téléphus, ta tresse si noire,Tes yeux, ton épaule d'ivoireFont pâlir Rhodé de langueur ;Mais Glycère brûle en mon cœur :Je t'aime, ô Glycère, et veux boire !
VIII Licymnie
Vierges, louez Diane,‖ et vous, adolescents,Apollon Cynthien‖ aux cheveux florissants ;Louez Latone en chœur,‖ cette amante si chère.
Vous, celle qui se plaît‖ aux feuillages épaisD'Érymanthe, aux grands cours‖ d'eau vive, ou qui préfèreLa verdeur du Cragus‖ ou l'Algide plus frais.
Vous, le carquois sacré,‖ l'épaule, la cithareFraternelle, et Tempé,‖ l'honneur thessalien !Et la mer murmurante‖ et le bord délien.
Louez ces jeunes dieux.‖ Sur le dace barbareQu'ils détournent, émus‖ de vos chants alternés,La fortune incertaine‖ et les maux destinés.
IX Néère
Il me faut retourner‖ aux anciennes amours :L'immortel qui naquit‖ de la vierge thébaine,Et les jeunes désirs‖ et leur mère inhumaineMe commandent d'aimer toujours.
Blanche comme un beau marbre,‖ avec ses roses joues,Je brûle pour Néère‖ aux yeux pleins de langueur ;Vénus se précipite‖ et consume mon cœur :Tu ris, ô Néère, et te joues !
Pour apaiser les dieux‖ et pour finir mes maux,D'un vin mûri deux ans‖ versez vos coupes pleines ;Et sur l'autel rougi‖ du sang pur des agneaux,Posez l'encens et les verveines.
X Phidylé
Offre un encens modeste‖ aux lares familiers.Phidylé, fruits récents,‖ bandelettes fleuries :Et tu verras ployer‖ tes riches espaliersSous le faix des grappes mûries.
Laisse aux pentes d'Algide,‖ au vert pays albain,La brebis qui promet‖ une toison prochainePaître cytise et thym‖ sous l'yeuse et le chêne ;Ne rougis pas ta blanche main.
Unis au romarin‖ le myrte pour tes lares,Offerts d'une main pure‖ aux angles de l'autel,Souvent, ô Phidylé,‖ mieux que les dons plus rares,Les dieux aiment l'orge et le sel.
XI
Plus de neiges aux prés.‖ La nymphe nue et belleDanse sur le gazon‖ humide et parfumé ;Mais la mort est prochaine,‖ et nous touchant de l'aileL'heure emporte ce jour aimé.
Un vent frais amollit‖ l'air aigu de l'espace ;L'été brûle, et voici,‖ de ses beaux fruits chargé,L'automne au front pourpré ;‖ puis l'hiver ; et tout passePour renaître, et rien n'est changé.
Tout se répare et chante‖ et fleurit sur la terre ;Mais quand tu dormiras‖ de l'éternel sommeil,Ô fier patricien,‖ tes vertus en poussièreNe te rendront pas le soleil !
XII Salinum
Il est doux de garder‖ sur sa table frugaleLa salière antique,‖ et d'aimer le sommeil,Et de ne fuir ni soi‖ ni sa vie inégale,En changeant toujours de soleil.
Le souci, plus léger‖ que les vents de l'Épire,Poursuivra sur la mer‖ les carènes d'airain :L'heure présente est douce ;‖ égayons d'un sourireL'amertume du lendemain.
La pourpre par deux fois‖ rougit tes laines fines ;Ton troupeau de Sicile‖ est immense, et j'ai mieux :Les muses de la Grèce‖ et leurs leçons divines,Et l'héritage des aïeux.
XIII Hymne
Une âme nouvelle m'entraîneDans les antres sacrés,‖ dans l'épaisseur des bois ;Et les monts entendront ma voix,Le vent l'emportera‖ vers l'étoile sereine.
Évan ! Ta prêtresse, au réveil,Imprime ses pieds nus‖ dans la neige éternelle ;Évan ! J'aime les monts comme elle,Et les halliers divins‖ ignorés du soleil.
Dieu des naïades, des bacchantes,Qui brises en riant‖ les frênes élevés,Loin de moi les chants énervés :Les cœurs forts sont à toi,‖ dieu couronné d'acanthes !
Évohé ! Noirs soucis, adieu.Que votre écume d'or,‖ bons vins, neuf fois ruisselle,Et le monde enivré chancelle,Et je grandis, sentant‖ que je deviens un dieu !
XIV Pholoé
Oublie, ô Pholoé,‖ la lyre et les festins,Les dieux heureux, les nuits‖ si brèves, les bons vinsEt les jeunes désirs‖ volant aux lèvres roses.L'âge vient : il t'effleure‖ en son vol diligent,Et mêle en tes cheveux‖ semés de fils d'argentLa pâle asphodèle à tes roses.
XV Tyndaris
Ô blanche Tyndaris,‖ les dieux me sont amis :Ils aiment les muses latines ;Et l'aneth et le myrte‖ et le thym des collinesCroissent aux prés qu'ils m'ont soumis.
Viens ; mes ramiers chéris‖ aux voluptés plaintivesIci se plaisent à gémir ;Et sous l'épais feuillage‖ il est doux de dormirAu bord des sources fugitives.
XVI Pyrrha
Non loin du cours d'eau vive‖ échappé des forêts,Quel beau jeune homme, ceint‖ de molles bandelettes,Pyrrha, te tient pressée‖ au fond de l'antre fraisSur la rose et les violettes ?
Ah ! Ton cœur est semblable‖ aux flots sitôt troublés ;Et ce crédule enfant‖ enlacé de tes chaînesVous connaîtra demain,‖ serments vite envolés,Dieux trahis et larmes prochaines !
XVII Lydia
Lydia, sur tes roses joues,Et sur ton col frais, et plus blancQue le lait, roule étincelantL'or fluide que tu dénoues.
Le jour qui luit est le meilleur ;Oublions l'éternelle tombe ;Laisse tes baisers de colombeChanter sur tes lèvres en fleur.
Un lis caché répand sans cesseUne odeur divine en ton sein ;Les délices, comme un essaim,Sortent de toi, jeune déesse !
Je t'aime et meurs, ô mes amours !Mon âme en baisers m'est ravie.Ô Lydia, rends-moi la vie,Que je puisse mourir toujours !
XVIII Envoi
Je n'ai ni trépieds grecs,‖ ni coupes de Sicile,Ni bronzes d'Étrurie‖ aux contours élégants ;Pour mon étroit foyer‖ tous les dieux sont trop grandsQue modelait Scopas‖ dans le Paros docile.
De ces trésors, Lollius,‖ je ne puis t'offrir rien ;Mais j'ai des mètres chers‖ à la muse natale :La lyre en assouplit‖ la cadence inégale.Je te les donne, ami ;‖ c'est mon unique bien.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 20[abab] 30[abba] 4[aa] 1[abaab] 1[ababb] 1[aabba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (135 de 12, 88 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a aussi / souci masculine, classiqueb elles / éternelles féminine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb fane / platane féminine, classiquea roses / moroses féminine, classiqueb hâtons-nous / doux masculine, classiquea prochaine / laconienne féminine, classiqueb enjoués / noués masculine, classiquea ionique / punique féminine, classiqueb volupté / indompté masculine, classiquea Licymnie / d'harmonie féminine, classiqueb étincelants / blancs masculine, classiquea Diane / diaphane féminine, classiqueb enlacés / cadencés masculine, classiquea d'Achémène / Mécène féminine, classiqueb prix / surpris masculine, classiquea cellier / foyer masculine, classiqueb rustique / antique féminine, classiquea tardive / fugitive féminine, classiqueb chemin / lendemain masculine, classiquea ami / demi masculine, classiqueb pures / ceintures féminine, classiquea largesse / sagesse féminine, classiqueb cellier / familier masculine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb remplie / ensevelie féminine, classiquea tresse / chasseresse féminine, classiqueb Lydé / accoudé masculine, classiquea attelé / étoilé masculine, classiqueb guide / Gnide féminine, classiquea scellée / déroulée féminine, classiqueb mûri / fleuri masculine, classiquea diligent / d'argent masculine, classiqueb pieuse / joyeuse féminine, classiquea t'aime / suprême féminine, classiqueb ailleurs / meilleurs masculine, classiqueb mûre / murmure féminine, classiquea modique / attique féminine, classiqueb vin / sabin masculine, classiquec moderne / Falerne féminine, classiqued cellier / oublier masculine, classiquee amies / Formies féminine, classiquea prochaine / peine / pleine féminine, classiqueb inattendu / défendu masculine, classiquea amphores / sonores féminine, classiqueb bois / hautbois masculine, classiquea noire / d'ivoire / boire féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea adolescents / florissants masculine, classiqueb chère / préfère féminine, classiquea épais / frais masculine, classiquea cithare / barbare féminine, classiqueb thessalien / délien masculine, classiqueb alternés / destinés masculine, classiquea amours / toujours masculine, classiqueb thébaine / inhumaine féminine, classiquea joues féminine, classiquea maux / agneaux masculine, classiqueb pleines / verveines féminine, classiquea familiers / espaliers masculine, classiqueb fleuries / mûries féminine, classiquea albain / main masculine, classiqueb prochaine / chêne féminine, classiquea lares / rares féminine, classiqueb l'autel / sel masculine, classiquea belle / l'aile féminine, classiqueb parfumé / aimé masculine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb chargé / changé masculine, classiquea terre / poussière féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea frugale / inégale féminine, classiquea l'Épire / sourire féminine, classiqueb d'airain / lendemain masculine, classiquea fines / divines féminine, classiqueb mieux / aïeux masculine, classiquea m'entraîne / sereine féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea réveil / soleil masculine, classiqueb éternelle / elle féminine, classiquea bacchantes / d'acanthes féminine, classiqueb élevés / énervés masculine, classiquea adieu / dieu masculine, classiqueb ruisselle / chancelle féminine, classiquea festins / vins masculine, classiqueb roses féminine, classiquea amis / soumis masculine, classiqueb latines / collines féminine, classiquea plaintives / fugitives féminine, classiqueb gémir / dormir masculine, classiquea forêts / frais masculine, classiqueb bandelettes / violettes féminine, classiquea troublés / envolés masculine, classiqueb chaînes / prochaines féminine, classiquea joues / dénoues féminine, classiqueb blanc / étincelant masculine, classiquea meilleur / fleur masculine, classiqueb tombe / colombe féminine, classiquea cesse / déesse féminine, classiqueb sein / essaim masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea Sicile / docile féminine, classiqueb élégants / grands masculine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb natale / inégale féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
223 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources